Le désir de mourir (3)

Titre original : « Responding to people seeking asylum – Poh Lin Lee (3) »

En direct de la 4ème Conférence Européenne des Pratiques Narratives et Travail Social.

Ce troisième article m’est inspiré par un entretien rapporté par Poh Lin Lee, avec une jeune femme du centre australien de détention de réfugiés Christmas Island. J’assume la traduction délicate, et parcellaire, des extraits et des questions partagés.

Pour mémoire, ces personnes récupérées en mer, sont détenues sur un îlot et ont pour seul avenir soit l’expulsion en direction de leur pays d’origine, soit une détention illimitée sur un îlot isolé, soit, beaucoup plus rarement, l’obtention d’un visa leur donnant accès au continent australien, mais sans le droit de travailler ni d’étudier. Ces survivants ne reçoivent aucune information ou notification du sort qui leur est réservé.

La thérapie, un acte politique

Que dire, que faire face à une femme qui dit :

« J’ai tenu durant toute la traversée en pensant que je le faisais pour un futur meilleur. Quand nous avons été recueillis en mer, on nous a donné un gilet de sauvetage et une bouteille d’eau. Je n’ai pas été battue, ou malmenée. J’ai cru pouvoir me sentir en sécurité. Mais aujourd’hui, je ne peux plus continuer à supporter un traitement aussi inhumain. Qu’est-ce que cela leur fait, que je sois vivante ou morte ? » ?

Le désir de mourir, comme seule option de refuser la violation de mes droits humains fondamentaux

Face à une personne qui exprime le désir de mourir, la réponse institutionnelle consiste à vouloir « lui sauver la vie ». Mais dans ce cas, nous retirons à la personne la moindre parcelle d’autonomie et de choix, concernant sa seule possession : elle-même !

Poh Line Lee exprime son souhait profond de ne pas reproduire, dans ses questions et sa posture d’accompagnement, cela même qui est à l’œuvre dans la situation que vit cette jeune femme : la prise de pouvoir absolu du système sur sa capacité à exprimer une volonté.

Elle se centre alors sur l’ici et maintenant, et cherche, par une série de questions, à co-construire avec elle une façon acceptable d’aborder le problème…

Ces questions acceptent de plonger dans la peur, le désespoir avec le souci de comprendre, sans chercher à minimiser, à solutionner.

« Que vivez-vous ici de nouveau qui rendent les choses insupportables ? »

  • « Je ne peux plus continuer comme ça ‘ »
  • « Qu’entendez-vous par comme ça ? »
  • « Un traitement aussi inhumain… »
  • « Permettez-moi de vérifier (si je comprends bien)… Est-il possible que vous ayez déjà connu des traitements inhumains ? »
  • « Toute ma vie… »
  • « Vous avez le sentiment aujourd’hui de ne plus pouvoir le supporter. Que trouvez-vous ici aujourd’hui de différent, qui rend la situation insupportable ? »
  • « Lorsque nous avons été récupérés en mer, on nous a donné à bord un gilet de sauvetage, et une bouteille d’eau. Je n’ai pas été battue ou malmenée. J’ai cru pouvoir enfin me sentir en sécurité. (NDLR : mais les conditions de détention, le manque d’information, confinent les personnes dans une situation aussi terrifiante que la dictature qu’ils ont cherché à fuir) (…) »

En creusant cette piste du sentiment de sécurité ressenti en arrivant, Poh Line Lee, tire le fil d’un absent mais implicite :

  • Je suis une personne digne de respect.
  • Je suis une personne qui a de la valeur, et mérite d’être en sécurité.

Par cette plongée dans le désir exprimé d’en finir avec cette situation, Poh Line Lee permet à la personne de donner un sens à sa détresse. Elle ouvre, par le regard porté par la jeune femme sur ses conditions de détention, un espace d’analyse politique.

Relation en conditions extrêmes

Que nous apprennent l’urgence et la tension qui signent ces rencontres (qui peuvent être interrompues à tout moment par une expulsion ou un transfert ?).

Poh Lin Lee partage quelques règles fondamentales éthiques qui l’ont aidé :

  • Commencer par restaurer le sens que chacun peut donner à son existence
  • Chercher à vivre à chaque instant une situation de confiance, car un mot, une expression, peuvent générer brutalement de la méfiance ; et chaque entretien peut être le dernier
  • « Challenger » le pouvoir grâce à la transparence
  • Rechercher une relation de collaboration, de co-élaboration

Un lien avec d’autres lieux où l’on peut entendre le désir de mourir

Une dernière réflexion : la capacité illustrée par Poh Lin Lee, d’accompagner la personne dans son désir d’en finir, me fait penser aux réactions du clown d’improvisation, personnage hors des règles habituelles, qui en maison de retraite accepte de prendre en compte l’envie de mourir de la personne âgée…

Une amie clown, Ciccina Carvello, complice de longue date, s’est entendue répondre -en clown- à une dame âgée qui lui annonçait son désir de mourir : « Bon. À quelle heure ? ». Et cette réponse a déclenché beaucoup d’intérêt chez la vieille dame, qui s’est occupée avec… vivacité de choisir la robe qu’elle porterait, et ce qu’elle donnerait à qui, le jour où…

La Thérapie comme acte politique rejoint le « clown acteur social », titre d’une formation très connue du Bataclown.

Martine Compagnon, samedi 9 juillet 2016

P.S. :  Poh Lin m’a fait le plaisir d’ajouter le lien sur ce billet sur son site Narrative Imaginings.

5 réflexions au sujet de « Le désir de mourir (3) »

  1. voilà que je prends la peine de lire tout les articles mis en ligne. Quel boulot ! Alors merci vraiment de la peine que vous vous êtes toutes données et principalement toi Martine.
    Ce que je viens de lire sur le désir de mourir me touche encore plus particulièrement (mais en réalité tout me touche…) car j’ai fait, il y a longtemps, de l’accompagnement de personnes en fin de vie et de détenus en longue peine. j’ai donc été mainte fois confrontée à ce désir de mourir, notamment lorsque la mort n’en fini pas d’arriver, ou lorsque la souffrance psychologique est vraiment trop lourde à porter. A l’époque, hélas, je n’étais pas praticienne narrative et ce qui m’arrivait de pire dans ces cas là, c’est d’être recrutée par le problème « désir de mourir » et d’être aspirée par lui. Le plus souvent je me contentais d’écouter, transformée en statue de sel :), tant ce que j’entendais me semblait à la fois légitime et inaudible…
    Aujourd’hui, munie de ma besace remplie d’outils narratifs, il m’arrive d’imaginer de plus en plus souvent, que je me réengage dans cette démarche, avec l’idée joyeuse que mes accompagnement seraient vraiment tellement plus riches de sens pour toutes ces personnes et pour moi!! :))

  2. Moi c’est ça qui me plaît :
    « Ces questions acceptent de plonger dans la peur, le désespoir avec le souci de comprendre, sans chercher à minimiser, à solutionner. »
    Accepter d’y plonger… ça me semble tellement essentiel. C’est le seul moyen de reconnaître la personne comme quelqu’un de capable, d’intelligent, de fort, de puissant, de responsable, de vivant quoi !
    La délicatesse n’est pas d’éviter d’aborder les choses dures. La délicatesse, c’est celle du clown qui reconnaît que la vieille dame va bientôt mourir… et qui l’aide à s’y préparer.
    Merci Martine, encore…

  3. Super série de 3 articles, qui transcrivent sous 3 angles d’observation complémentaires le travail puissant et émouvant de Poh Lin. Nous avons la chance qu’elle vive en France, mais avant que nos gouvernants comprennent qu’il faut des femmes comme elle dans les équipes qui travaillent sur la « crise » des réfugiés (déjà tout dans le titre), il y a encore du boulot ! Le parallèle avec le clown semble aussi très prometteur. Envoyer des clowns narratifs à Calais ? Est-ce que le personnage du clown est trans-culture ou est-ce qu’il peut être incompréhensible, voire effrayant, dans certaines cultures ?
    Merci Martine pour ces très beaux textes, généreux et inspirants. Merci à toutes les 4 d’avoir été des envoyées spéciales au top ! ça ne serait pas Hugh Fox que j’aperçois sur une des photos ? Bises,
    Pierre

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