Un exercice périlleux suite à la Master Class de David Epston

Par Isabelle Molard

white_t_shirtIWP ? Est-ce que cela vous dit quelque chose ?

Ou bien Insider Witnessing Practices ? Est-ce que cela vous aide davantage ?

Alors, je me lance dans l’exercice et que David soit indulgent sur les dérives que je vais faire en me prenant pour lui.

Le praticien narratif (PN) ou le Pierre Narrateur (si je peux me permettre de l’emprunter) :

Isabelle, avant toute chose, sache que ce que tu vas écrire sera vu par David, c’est pour lui que tu le fais, il pourra ensuite s’il le veut faire un retour sur ce qu’il pense qui est vrai dans ce que dit le David d’Isabelle et ce qui ne lui semble pas vraiment juste dans ses propos. Il pourra aussi dire ce que ces propos lui inspirent pour sa propre vie, vers quoi cela l’amène à penser.

Donc, si tu étais David et en parlant comme si c’était lui qui parlait, que peux-tu nous dire de ces 3 jours à Bordeaux et de ton expérience de conférencier ?

Le David d’Isabelle :

Déjà, qu’après tant d’heures d’avion, je suis arrivé en France très fatigué, bousculé par le monde dans l’aéroport, pressé par ma correspondance, confronté à des machines en panne, obligé de faire des allers-retours d’un comptoir à l’autre et décalé dans le temps. Aussi, bizarrement, je suis arrivé à Bordeaux sans ma valise. J’ai un peu de mal à me l’expliquer, et c’est la première fois. Alors j’ai lâché prise ! Tant pis la valise restera là-bas ! Tant pis je vais revêtir des vêtements qui ne m’appartiennent pas ! Je n’aurai pas tous mes documents pour la conférence !

Le premier jour, flottant dans un tee-shirt trop grand pour moi avec mon jean de la veille, je me suis dit que ceux qui avaient l’habitude de me voir risquaient de s’apercevoir que quelque chose clochait chez moi. Aussi le matin au petit déjeuner, servi de façon si chaleureuse par Pierre (pour les vêtements je serai moins flatteur mais à défaut de grive on mange du merle !), je me suis dit que démarrer la Master Class avec ma mésaventure permettrait de comprendre ma tenue mais aussi d’introduire de façon très imagée ce qu’est une bonne histoire. Quoi de plus éloquent que de parler de ses propres péripéties.

Le PN :

Et alors, comment as-tu vécu ces journées ? Qu’est-ce qui a été important pour toi dans les échanges avec les participants ? Peux-tu me donner un exemple d’un moment où tu t’es senti super bien dans ta peau de David ?

Le David d’Isabelle :

Au début un peu déstabilisé, j’avais en face de moi un grand (selon Pierre) groupe de 80 personnes qui n’occupait que la moitié de la salle. J’ai plutôt l’habitude de 500 personnes. La moitié des 80 était emmitouflée dans leurs manteaux et leurs écharpes (le chauffage étant en panne paraît-il). Il fallait rompre la glace et aller chercher tous ces praticiens narratifs dans ce qui les passionne, dans ce qui fait écho pour eux. Très vite ils ont été pris au jeu des questions « Qu’est-ce qui fait une bonne histoire ? », « Comment les avocats des accusés font-ils pour contrer l’accusation en racontant d’autres histoires ? », « Pourquoi le discours de Léonard Cohen est-il une bonne histoire ? ».

Ca y est, les échanges fusent de partout, les narrateurs sont au rendez-vous, les interactions se multiplient. Elisabeth, mon âme sœur française qui traduit en écho mes propos, ne sait plus où donner de la tête ou de la voix plutôt.

Pause. Les pauses c’est spécial, c’est café, café, recafé et croissants. Je les ai fait un peu rire au départ quand j’ai dit « qu’un français qui n’avait pas bu son café ne pouvait guère être attentif ! ». Je n’oublie pas qu’il y a des belges aussi mais je ne sais pas ce qu’ils pensent du café.

L’ambiance est détendue, je me sens bien avec cette communauté de praticiens, je me rends compte qu’avec eux les échanges sont plus importants, pas besoin de powerpoints. Et voilà que je deviens lyrique, les mots me viennent naturellement : écouter pour une histoire, l’écoutant fait sortir par ses questions ce qui aurait pu être, les histoires pas encore racontées, la lumière et les ombres comme un artiste qui peint un paysage ou un portrait, une femme araignée qui tisse ensemble les fils de sa vie, un chercheur, un berger, un passager.

Le PN :

Quel a été pour toi le moment le plus fort dans ces journées, celui qui t’a le plus étonné, qui sera important pour toi par la suite ?

Le David d’Isabelle :

Il y en a eu plusieurs c’est sûr.

Mais des projections des vidéos de Justin (l’Asthme qui prend sa vie et la phrase qui résume son combat « on peut s’en sortir sans trop y penser »), de Bridget (l’Anorexie qui l’emmène à la mort avec le sourire et sa résistance « je vais créer quelqu’un, j’ai écrit quelque chose anti-A »), ou de Reree (à la rue, recueillie par la mère de son amie avec l’exercice d’IWP par son accompagnatrice) ; celle de Bridget m’a emmené sur un terrain surprenant.

Dans les échanges après cette vidéo, une parole surgit dans l’assemblée « cette histoire d’Anorexie me fait penser à une autre histoire, celle de la radicalisation des jeunes ». Waouh ! J’explique qu’il y a 15 jours en Nouvelle Zélande on est venu me demander si je pourrais intervenir sur des problèmes de radicalisation et je n’ai pas pensé que je pouvais aider dans ce domaine.

Surpris je demande combien dans la salle ont eu la même idée, une vingtaine de personnes l’ont eue aussi ! Et là forcément j’ai besoin d’en savoir plus et une séance un peu étrange de créativité va me permettre de faire ce lien avec ce sujet dont le contexte en France est si imprégné en ce moment.

Ils sont surprenants ces francophones, des dessins s’affichent sur les murs au fur et à mesure, je ne suis pas toujours à mon avantage mais il est sûr que l’humour est la plus grande de leur qualité. Il y a sur la scène, dans un coin, un immense aquarium avec de vrais poissons et je ne suis pas sûr que tout le monde s’en soit aperçu. Pierre écrit en direct sur l’écran depuis la régie les élucubrations de ces drôles de terriens.

Le dernier jeu de rôles à 4 et en traduction simultanée pour raconter l’histoire de Miranda avec l’utilisation de l’IWP était vraiment corsé. Cela m’a conforté dans la capacité de mes amis à m’aider jusqu’au bout à illustrer mon travail. « Jouer un rôle n’est pas faire une copie mais un exercice esthétique et moral » disait Bakhtine. Et c’est bien ce que je voulais montrer de ce travail avant-gardiste autour du témoin intérieur.

PN :

Et pour finir, David, avec quoi repars-tu qui va enrichir ta vie ?

Le David d’Isabelle :

Tout d’abord avec un couteau marqué « Master Class de David Epson Bordeaux 2016 », c’est utile un couteau comme l’explique Pierre, il a plein d’outils pour contrecarrer les problèmes.

Avec les sourires de toutes les personnes venues me demander une petite signature sur mon livre réédité avec une couverture vraiment très esthétique. Je repars avec les belles rencontres et les bons moments passés, le vin du terroir qui fait un peu tourner la tête.

Une promesse de se revoir, la certitude qu’à chaque rencontre on s’enrichit mutuellement.

Une grande espérance aussi dans la diffusion des idées narratives de Michael et de moi et dans les multiples ramifications qui sont en train de se faire dans le monde entier. Emu et fier à la fois.

Enfin, juste une petite déception, je n’ai pas pu emporter les tee-shirts de Pierre, il y tenait trop. Je n’ai pas compris pourquoi.

4 réflexions au sujet de « Un exercice périlleux suite à la Master Class de David Epston »

  1. Merci pour ta belle renarration, Isabelle!
    Petite correction, (à laquelle je tiens) le David de David n’aurait jamais ecrit « Elisabeth », en tout bon anglo-saxon qu’il est, il aurait écrit EliZabeth!
    Merci,
    😉
    Z

  2. Merci Isabelle ! C’est délicieux de lire le David d’Isabelle !! Et très parlant de ce que j’ai vécu à Bordeaux !!

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