L’approche narrative collective
David Denborough
Préface et introduction
Trad. Catherine Mengelle

Préface de l’édition française

C’est un plaisir et un honneur que de traduire et de publier en français pour la première fois un livre de David Denborough. Tout d’abord, très égoïstement, parce qu’au fil des années David est devenu un ami, que son travail notam- ment sur la musique narrative a eu une influence détermi- nante sur le mien, et qu’il a toujours accueilli mes idées, mes propositions, et mes questions avec une bienveillance et une gentillesse que pour quelque raison obscure, j’ai tendance à associer systématiquement aux australiens.

David est un vrai Aussie. L’histoire de sa famille et la sienne sont intimement liées aux grandes et aux petites histoires de ce continent fabuleux, théâtre de tragédie et d’héroïsme, terre de génocide et de tolérance, humus sanglant et rude d’où a émergé une pratique thérapeutique et sociale qui depuis 30 ans, se développe dans le monde entier avec un succès et une créativité uniques.

Cette histoire-là aussi, David en a fait partie depuis deux décennies, ayant rejoint le Dulwich Centre au début des années 1990 et ayant travaillé depuis à son développement aux côtés de Michael White et Cheryl White, en tant qu’associé et ami. il a commencé à développer très rapidement au sein des pratiques narratives une voie originale passant par l’écri- ture, la diffusion des savoirs, mais surtout la documentation et la performance des histoires minoritaires au service de la réparation de l’identité de communautés dévastées par des traumas.

Musicien et arrangeur hors-pair, il a créé les techniques de «narrative songwriting» et les a fait connaître dans le monde entier. en tant que thérapeute et travailleur social, et toujours avec la complicité de Cheryl White, codirectrice du Dulwich Center, il a développé sur le socle des travaux de Michael White un ensemble de techniques et d’approches originales, issues de son travail inlassable tout autour du monde avec de multiples communautés en difficulté en australie, en Palestine, en israël, au rwanda (où j’ai eu la chance de travailler avec lui), en ex-Yougoslavie, en ouganda, au brésil, dans les prisons auxquelles il a consacré un magnifique ouvrage précédent… Chacune de ces missions a eu pour résultat d’expérimenter de nouvelles pratiques et apprentissages au contact des groupes qu’il a accompagnés, puis de les formaliser et de les partager généreusement avec l’ensemble de la communauté narrative, toujours enthou- siaste vis-à-vis des retours d’expériences et des échanges.

«Les pratiques narratives collectives» est un ouvrage d’une richesse incroyable, orienté vers l’intervention concrète auprès des communautés et qui ouvre d’immenses possibi- lités pour tous les praticiens de la relation d’aide, qu’ils soient travailleurs sociaux, thérapeutes, coachs en entreprise… ou musiciens. voilà ce qu’en dit Catherine Mengelle, qui en a assuré la traduction avec sa finesse et sa pertinence habituelles : « C’est vrai que ce livre est fondamental. Je trouve que, sans rien renier ni lâcher de la pensée source, il l’amène à des choses très simples, simplement en observant et en reconnaissant que les gens ne se comportent jamais en victimes passives. La mission devient alors de trouver comment soutenir les efforts déjà existants, pour que le soulagement s’installe plus vite. »

en proposant d’accompagner simplement les commu- nautés dans la découverte des savoirs, des principes de vie et des récits qui leur permettent de guérir des problèmes socialement construits par les contextes dominants dans lesquels elles sont plongées et leurs représentations, David Denborough propose un véritable changement de paradigme. nos propres représentations du soin et du travail social sont quant à elles dominées par la tradition occidentale qui les confinent dans le domaine des spécialistes ou des philanthropes. L’auteur nous propose d’explorer ici une piste entièrement différente qui consiste à confier le pouvoir aux communautés elles-mêmes et à faire résonner leurs voix.

«Les pratiques narratives collectives» sont appelées à devenir dans les pays francophones un ouvrage de référence pour tous ceux qui s’intéressent à l’approche narrative, comme c’est déjà le cas en australie et dans la communauté internationale. Nous tenons à exprimer notre infinie recon- naissance à l’auteur ainsi qu’à Cheryl White pour nous avoir encouragés dans la création de cette collection en français entièrement consacrée aux pratiques narratives, pour nous avoir pris au sérieux et soutenus lorsque nous avons créé à Bordeaux la Fabrique Narrative, pour avoir été et pour être en permanence des partenaires généreux, éthiques, inspirants, et rigoureux, à la fois fidèles à la mémoire de Michael White et encourageant avec enthousiasme tous les développements créatifs et inédits qui prolongent son aventure.

Pierre Blanc-Sahnoun

 

Préface de l’auteur

Pour répondre au défi de Paulo Freire

J’ai écrit ce livre pour répondre à un défi lancé il y a onze ans à Sao Paulo au Brésil. Onze ans, c’est long, mais le défi était tel que je ne l’ai jamais oublié. J’espère d’ailleurs ne jamais l’oublier.

J’étais au brésil pour étudier les initiatives des sans-logis à Sao Paulo qui revendiquaient le droit de vivre dans la rue, construisaient des « maisons » sous les aqueducs et créaient des associations de sans-logis pour essayer de s’organiser politiquement (cf. veranda, 1999). C’était aussi l’époque où le Mouvement Sans Terre (Movemento Sem Terra) marchait sur la capitale pour exiger un profond changement social.

Le défi qui m’a amené à écrire ces lignes aujourd’hui ne réside pourtant pas dans ces événements, aussi importants soient-ils. Il découle d’une rencontre avec Paulo Freire, auteur de La Pédagogie de l’Opprimé, banni du brésil pendant plusieurs années, réputé pour son éternel refus du statu quo et invitant chacun à s’autoriser à en faire autant. Une jeune femme, probablement une parente, nous avait fait entrer dans son bureau tous les trois, Cheryl White, Walter varanda (un collègue brésilien) et moi-même. Lorsque Paulo Freire s’était tourné vers nous pour nous demander si nous parlions portugais, Cheryl et moi avions hoché la tête négativement. elle s’était alors tournée vers lui pour lui faire remarquer : « Mais enfin, vous parlez parfaitement Anglais ! »

Ils devaient être coutumiers de ce jeu car Freire s’était alors mis à parler longuement en Portugais à notre collègue brésilien. Le message était clair. nous étions venus au brésil pour le rencontrer mais n’avions pas fait l’effort de parler sa langue.

Au bout d’un moment, il avait fini par basculer dans un anglais impeccable pour évoquer comment il avait essayé de faire bouger les dogmes de l’apprentissage, de bousculer le schéma académique individualisé où les individus apprennent du maître pour proposer un processus où les gens accèderaient à une autre compréhension du monde qui leur permettrait au bout du compte de penser et de mettre en œuvre collectivement un changement social plus large.

nous n’avions bien entendu pas eu l’occasion de demander si nous pouvions enregistrer l’entretien et j’avais commencé à griffonner rapidement quelques notes sur un petit bloc. À un moment, j’avais profité d’une interruption pour poser une question. Je voulais savoir si les principes qu’il exposait pouvaient également s’appliquer quand on travaille avec des sans-logis. La question était anodine mais je n’ai jamais plus oublié sa réponse.

il ne pouvait pas répondre à cette question – je ne regardais pas là où il fallait pour trouver la réponse, la réponse ne pouvait se trouver qu’auprès des sans-logis, en parlant avec eux.

il suggérait que le plus urgent aujourd’hui était de s’inquiéter du fait que les privilégiés de ce monde ne cherchaient jamais les solutions là où il fallait. et comme ils ne les trouvaient pas là où ils les cherchaient, ils finissaient par se décourager et se dire qu’il était vain de croire qu’on pouvait agir et changer les choses. il appelait ce phénomène le « fatalisme néo-libéral » et pensait que c’était sans doute l’obstacle le plus grand qui se dressait devant nous.

Ses idées sur le néo-libéralisme et cette politique du désespoir ont trouvé chez moi un écho considérable et m’ont lancé un véritable défi. J’ai souvent croisé le désespoir dans la vie, chaque fois par exemple que je me suis demandé si le changement social était vraiment possible ou quand je voyais la façon dont les hommes traitaient leurs congénères. Paulo Freire avait lui aussi croisé le désespoir. Quand il parlait d’espoir, ce n’était pas de l’optimisme béat. L’espoir qu’il évoquait était d’autant plus fort qu’il connaissait bien le désespoir.

À la fin de notre entretien, nous avions rejoint l’aéroport et sauté dans un avion pour Canberra où j’habitais, dans un appartement face aux montagnes. Épuisé, je m’étais endormi aussitôt mais réveillé longtemps avant le retour du soleil. il faisait encore nuit noire. Je m’étais installé à mon bureau pour travailler sur l’interview, m’étais absorbé dans la lecture de mes notes, les avais tapées et corrigées. Puis je m’étais recouché et rendormi.

À mon réveil, quelques heures plus tard, le soleil inondait la pièce. C’était l’heure des nouvelles. La radio annonçait que Paulo Freire était décédé dans la nuit. Il avait été admis à l’hôpital l’après-midi où nous l’avions quitté.

Les derniers mots qu’il nous avait dits étaient : « Ce n’est pas parce qu’on se bat aujourd’hui qu’on va forcément réussir à faire bouger les choses mais si on ne le fait pas, les générations futures devront se battre deux fois plus. L’histoire ne s’arrête pas là, elle continue après nous. » (Freire, 1999)

Ce qu’il nous a dit ce jour-là, il y a de cela quinze ans, a influencé chaque page de ce livre. Comment résister au fatalisme néo-libéral ? Comment imaginer des méthodes de travail s’appuyant sur l’espérance de changements sociaux plus larges ? Comment rechercher cette espérance là où il faut ?

 

Introduction

Cet ouvrage présente un certain nombre de méthodolo- gies capables d’apporter des réponses à des individus, des groupes ou des communautés qui traversent des épreuves difficiles. Ces approches sont délibérément simples à mettre en œuvre et peuvent aussi bien être utilisées avec des enfants, des jeunes ou des adultes. elles ont été tout particulièrement développées pour répondre à cette demande courante des praticiens : lorsque l’on n’a pas les moyens ou qu’il n’est pas approprié de faire un entretien en face à face, comment faire pour utiliser néanmoins l’approche narrative avec les gens qui se débattent dans des difficultés ?

Soulignons que ces méthodologies, conçues à l’origine dans le cadre de contextes collectifs ou communautaires, ont été également adoptées par des praticiens travaillant essentiellement en individuel.

Nous présenterons dans ce livre les méthodologies suivantes :

– les documents narratifs collectifs ;

– encourager la contribution par les échanges de messages ou l’organisation de cérémonies définitionnelles ;

– l’arbre de vie : une réponse pour les enfants vulnérables ;

– l’Équipe de vie : donner sportivement une chance aux jeunes ;

les check-lists de résistance sociale et psychologique ; les frises chronologiques narratives collectives : permettre aux gens de se sentir reliés à travers le temps ; les cartes d’histoire : les endroits où on a appris ce qui compte le plus pour soi ; les chansons de vie : relancer la culture « populaire ». Dans la plupart de nos contextes d’intervention, les personnes qui aident les individus, les groupes ou plus largement les communautés sujets d’un trauma, appartiennent à la communauté. Ce ne sont pas des professionnels. ils n’ont pas eu de formation approfondie en psychologie. il est crucial aujourd’hui de développer des méthodes de travail pouvant déborder du monde professionnel. Celles que je présente ici sont fondées sur des concepts narratifs récents (Denborough, 2006 ; Epston, 1998 ; Freedman & Combs, 1996 ; White, 2007) et sont décrites de façon à les rendre accessibles et relativement simples à mettre en œuvre.

Les métaphores qui leur servent de support ont été choisies de façon délibérée. Certaines de ces méthodologies sont construites sur des métaphores de la nature (les arbres, les forêts, les tempêtes), d’autres sur des métaphores sportives (Équipe de vie) ou des concepts comme les frises chrono- logiques, les check-lists, les chansons et les histoires. Si on doit trouver des façons de travailler capables de s’exporter au-delà du cabinet du praticien, il faudra s’intéresser aux rites ordinaires de la vie de tous les jours et aux plaisirs de la vie en communauté. nos rapports avec la nature, le sport, les récits, les chansons et l’histoire constituent autant de points de départ de la culture populaire.

Des origines diverses

Chaque approche décrite dans ce livre a été développée quelque part dans le monde pour répondre à une situation de difficultés particulière :

– un australien qui tente, dans une prison de très haute sécurité pour hommes, de se libérer de son passé d’enfant sexuellement abusé ;

– des enfants en afrique du Sud dont les familles et les communautés ont été ravagées par le virus HIV du sida ;

  • –  des Palestiniens qui vivent en zone occupée ;
  • –  des collègues rwandais qui travaillent dans l’ombre du génocide ;
  • –  des Israéliens en plein conflit militaire–  des communautés indigènes en australie qui doivent affronter les effets de la dépossession, du malheur, de l’alcool et de la violence ;

– des collègues libanais qui cherchent quelles réponses apporter à des communautés victimes d’attaques militaires ;

– des jeunes gens au Soudan – excellents joueurs de football malgré la guerre qui a changé à jamais le cours de leur vie.

Chaque fois, les personnes victimes du trauma et des souffrances ne se sont pas contentées de subir l’épreuve passivement. Comme l’ont décrit alan Wade (1997) et Michael White (2004b, 2006), personne ne subit un trauma sans réagir. C’est vrai pour les individus, mais c’est vrai aussi pour les groupes ou les communautés.

Au sein de toute communauté qui fait face à des difficultés, il y a des gens qui cherchent à s’y attaquer et qui font tout ce qui est en leur pouvoir pour essayer, en s’appuyant sur des talents et des savoirs particuliers, de contrer les effets du problème dans leur vie et dans la vie de ceux qu’ils aiment et dont ils s’occupent. Ces initiatives ne sont sans doute pas assez reconnues actuellement et elles ne sont sûrement pas suffisantes à elles seules pour surmonter tout ce que la communauté doit affronter sur le moment. elles sont pour- tant hautement significatives. Si on offrait aux membres de la communauté la possibilité d’identifier ces initiatives et d’en parler suffisamment pour faire émerger aux yeux de tous les talents et les savoirs implicites qu’elles recèlent, si on leur offrait la possibilité de retracer l’origine de ces talents et de ces savoirs pour réaliser à quel point ils sont étroitement liés à leur culture locale, on pourrait alors les renforcer et ouvrir la voie à d’autres initiatives (Denborough, Koolmatrie, Mununggiritj, Marika, Dhurrkay & Yunupingu, 2006, p. 20).

notre première mission est donc d’inventer des façons de travailler qui permettent d’exhumer (puis de décrire avec richesse) les talents et les savoirs de ceux qui ont vécu une expérience traumatique et souffert. notre deuxième mission est d’« encourager la contribution ».

Encourager la contribution

La plupart de ceux avec qui nous travaillons ont très rarement l’occasion de sentir qu’ils contribuent à la vie d’autrui. ils n’imaginent pas, vu le mal qu’ils éprouvent à gérer leur propre vie, qu’ils peuvent apporter quoi que ce soit à autrui. Pourtant, ils ne sont pas seuls à rencontrer des difficultés et l’expérience qu’ils en ont ainsi que la façon dont ils réagissent peuvent servir à tous ceux qui connaissent des situations semblables ou proches. vivre l’expérience de contribuer à la vie d’autrui peut être un excellent catalyseur pour réduire les effets (ou transformer la nature) des souffrances d’une personne. Le fait de se rendre compte que son savoir, acquis de haute lutte, est utile à quelqu’un d’autre lui permettra de donner du sens à une souffrance qui n’aura « pas été complètement inutile » (Myerhoff, 1982, p. 111). Ce sentiment générera une impression de possible qui débordera sur d’autres aspects de sa vie.

Les expériences que nous avons vécues montrent que plus les circonstances qu’affronte une communauté sont difficiles et plus ce principe prend du sens. au point que nous avons été conduits, ces dernières années, à reconfigurer notre travail. on part généralement du principe que les gens qui font face à de lourdes épreuves ont besoin d’être «aidés», «guéris», «suivis en thérapie» ou «soutenus psychologiquement » et que cette « aide » doit venir de professionnels. Mais après tout, ils ont peut-être besoin de tout à fait autre chose. Peut-être serait-il intéressant de créer des conditions qui permettraient aux individus et aux communautés qui traversent des difficultés de contribuer à la vie d’autres personnes rencontrant des difficultés du même ordre. Les chapitres de ce livre présentent un certain nombre de façons d’y parvenir.

À qui s’adresse ce livre ?

Les méthodologies présentées ici ont été développées afin de pouvoir être utilisées par un éventail de gens le plus large possible :

– premièrement, ceux qui s’occupent des individus, des familles et des communautés victimes d’un trauma : les conseillers, les travailleurs psychosociaux, les thérapeutes, les adultes au sein des communautés et les travailleurs communautaires ;

– puis, ceux qui interviennent dans le domaine de l’éducation populaire et de l’alphabétisation ;

– ensuite, ceux qui sont engagés dans la pratique artistique : l’écriture, la musique, le théâtre, la danse et le cinéma ;

– et enfin, ceux qui sont impliqués localement sur un certain nombre de questions sociales.

J’ai le plus grand respect pour tous ceux qui travaillent dans chacun de ces domaines et s’impliquent dans l’accompagnement du trauma, l’éducation populaire, l’art et l’action sociale. Le potentiel de collaboration entre tous ces domaines d’action me semble sans mesure et pourtant, il est très peu exploré.

Différentes formes de pratique

Les réponses qu’on apporte au trauma et à la souffrance quelque part dans le monde sont parfois très différentes de celles qu’on développe et propose ailleurs. Dans un cas, on préférera un accompagnement individuel, dans un autre on choisira plutôt de faire appel à des méthodes collectives. N’hésitez pas à rejoindre la Fondation du Dulwich Centre et à nous aider à développer des méthodologies axées sur ceux qui souffrent, les plus diverses et accessibles possibles. Quand vous appliquerez celles que je décris ici, je compte sur vous pour leur apporter les modifications et les adaptations exigées par le contexte. Peut-être déciderez-vous de développer votre propre méthode narrative collective. Ce serait notre plus belle réussite.

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