Les ombres de la caverne
Thierry Groussin
Avant-propos et préface

 

Avant-propos de l’auteur

Le philosophe Alain l’a écrit : « il faut se passer des moments de vanité comme on sort devant sa porte pour prendre le soleil ». C’est ainsi que je prends la publication de ce recueil par Philippe Fauvernier et c’est ainsi que je prends aussi la bien trop élogieuse préface de mon ami Pierre Blanc-Sahnoun.  Mais j’ai un principe : savoir recevoir est aussi important que savoir donner. Or, il y a dans cette publication et dans ces éloges l’expression d’une affection et d’une complicité que j’accueille l’une et l’autre à bras ouverts.

Lorsque, en suivant mes impulsions du moment, je publiais au fil des jours ces chroniques sur Blogspirit, je n’avais nullement à l’esprit qu’elles pourraient être rassemblées pour former un livre. Cela valait sans doute mieux : j’eusse écrit trois fois moins, histoire de lécher mon style et de lisser ce qui y relèverait un peu trop de l’humeur. Pis : me connaissant, il est probable que la recherche de la perfection et de la mesure aurait finalement rendu ma plume stérile. Les choses sont donc bien comme elles sont. L’existence, s’il faut choisir, vaut mieux que la perfection.

A quelles motivations ai-je obéi lorsque, il y a une paire d’années, je me suis mis à livrer sur la Toile ce que m’inspiraient faits d’actualité, rencontres ou lectures ? Je crois que j’avais une très grande envie de partager une certaine forme de résistance, et d’abord de résistance au prêt-à-penser auquel nous expose notre pente naturelle. Ma vie a été jalonnée d’étonnements, le moindre n’étant pas de me trouver souvent le seul à m’étonner. Le communément admis est devenu pour moi un objet de méfiance, les dérives de l’autorité, quelle qu’en soit la nature, et les molles barrières qu’elle rencontre, un phénomène à surveiller. J’en suis venu à apprécier la remise en question des consensus de complaisance qui, plus souvent que les actes criminels eux-mêmes, nous procurent dévoiements et épreuves.

L’histoire des grands découvreurs – explorateurs, chercheurs, penseurs, artistes, inventeurs… –  a passionné ma jeunesse. Or, une chose m’y surprenait constamment : l’entêtement de leurs contemporains à refuser ce que ces hommes inspirés leur apportaient sur un plateau. Pis que cela : on ne lésinait pas sur les moyens afin de nier, de ridiculiser et d’évacuer des idées qui, finalement, ne pouvaient que percer: la rotondité de la Terre, l’existence des microbes, l’envol du plus lourd que l’air, la théorie de la relativité… Qu’est-ce qui faisait donc qu’à certains moments, dans certaines circonstances, l’intelligence des hommes parmi les plus brillants d’une époque semblait s’enrayer ? Passe encore les querelles théologiques ! Mais le domaine où la raison devrait être naturellement aux commandes, je veux parler des sciences, n’était pas le moins exempt de passions aveugles et d’indignes chasses aux sorcières. C’est ainsi que je devins ombrageux à l’égard des certitudes.

Il m’arriva aussi de croiser des « cygnes noirs » et de devoir constater que le monde n’était pas ce qu’il paraissait. Combien de fois l’évidence d’un évènement imminent ne se manifestait-elle qu’après qu’il fût survenu ! Combien de fois les mêmes experts expliquaient-ils sans rougir ex post ce qu’ils n’avaient pas vu venir ex ante ? Je suis parvenu à la conviction que notre représentation du monde, même quand elle se prétend rationnelle, n’est qu’une forme de choix. Comme l’a montré le professeur Berthoz, notre cerveau décide à tout instant de l’univers le plus probable dans lequel nous sommes. Dire que la réalité est ceci ou cela est donc, en ultime analyse, un pari. A ce pari, les gagnants et les perdants sont parfois inattendus. De Gaulle, pendant la deuxième guerre mondiale, en fera la démonstration face à Pétain. Dans un registre tout différent, l’éditeur qui a accepté de publier Harry Potter, alors que dix autres avant lui l’avaient refusé, en a fait une autre. Et est-il besoin de revenir sur la diabolique surprise des subprimes ? En bien ou en mal, il y a toujours, dissimulées derrière notre représentation du monde, plus de potentialités qu’on n’imagine. J’ai adopté, quand je l’ai découvert, l’avertissement de Jules Lagneau : il faut se méfier de penser trop facilement.

S’abuser soi-même est aussi une pente que polissent nos peurs et nos désirs et que lubrifie la paresse de l’esprit. Cela vaut individuellement comme collectivement. Un autre de mes plus anciens sujets d’intérêt est le processus par lequel un groupe d’humains, une entreprise, un pays, les adeptes d’une religion ou d’un mouvement, se jettent dans l’erreur et parfois dans les pires errements. Suivant le registre du drame, une communauté se suicidera, des tribus ruineront leur écosystème et disparaîtront, une entreprise fera faillite en détruisant des milliers d’emplois, ou encore des peuples civilisés tenteront de s’anéantir. Mais il y a pire, peut-être, que d’errer : c’est quand les survivants se rendent compte que le drame aurait pu être évité, car peu nombreux étaient ceux qui avaient envie d’aller où on est allé, de faire ce que l’on a fait… Je suis aussi devenu ombrageux à l’égard des histoires qu’on se raconte jusqu’au délire, sans esprit critique.

Un autre grand motif d’émoi et de scandale, pour moi, sera toujours la perversion qui parvient à tirer d’une histoire ou d’une éthique le contraire de ce qu’elle prône… Au nom du Christ qui a prêché l’amour, on aura des siècles de persécution, de spoliation, de tortures.  Au nom de la science, on tentera régulièrement d’étouffer des découvertes et de discréditer leurs auteurs. Au nom d’une société plus juste à construire, on dispersera des familles, déportera des populations, asservira des peuples. Au nom de l’esprit du sport, on promouvra la rapacité, l’affairisme, le cynisme, la compétition sans âme. Que de contradictions insupportables ! Mais, plus étonnant et scandaleux encore que ces contradictions, l’aveuglement collectif qui les protège.

Alors, pour accepter ainsi de faire ce qu’il ne veut pas, d’aller où il ne souhaite pas, d’engraisser ses ennemis et de soutenir des causes opposées aux valeurs qu’il chérit, l’homme serait-il définitivement un être sans cohérence? Notre condition serait-elle celle de l’impuissance et notre liberté une illusion ? L’histoire serait-elle écrite d’avance ? Je ne le crois pas. Mais je pense que nous touchons ici au point le plus sensible. Espèce paradoxale, capables de liberté, de lucidité et de courage, nous sommes aussi la source de notre propre asservissement. C’est nous qui nous refusons l’effort du recul libérateur. C’est nous qui donnons notre « temps de cerveau disponible » à des histoires qui nous anesthésient. C’est nous qui donnons pouvoir aux bateleurs. C’est nous qui posons notre tête sur le billot et nous y endormons.

Penser, penser vraiment, être lucide, requiert de l’énergie. Pour emprunter le langage des financiers, c’est un investissement. Mais, quel qu’en soit le coût, penser est urgent. Les menaces, aujourd’hui, sont multiples et écrasantes. La capacité de la Terre à nous supporter, nous et nos appétits, est première en jeu. Dans le prolongement de ce constat, ce dont il s’agit aussi, c’est de l’existence d’une société juste et démocratique : dans la débâcle qui se profile, un tout petit nombre de privilégiés n’aura aucun mal à se ménager des îlots de beauté et de confort tandis que le reste de l’humanité pataugera dans ses poubelles. Ces happy few ont d’ailleurs commencé à s’organiser.

Ultime enjeu : celui de l’humanité même, au cœur de chaque homme. Comme l’a montré Edgar Morin, l’homme fait la société et la société en retour fait l’homme. De quel genre d’homme souhaitons-nous voir l’avènement ? Que voulons-nous que soient nos enfants et nos petits-enfants ? Des créatures infantilisées, sous influence, ballotées par leurs pulsions téléguidées de consommateurs ? Des êtres vivotant à la recherche de leur minimum vital ? De bons petits soldats du monde de l’hyper-concurrence, champions de l’aveuglement, si bien conditionnés qu’ils se font les complices de n’importe quoi pour peu qu’ils figurent au tableau d’honneur trimestriel ?

Non, évidemment. Ce n’est pas cela que nous espérons de l’avenir. Ce n’est pas cela que nous souhaitons à nos enfants et aux enfants de nos enfants. Alors, soyons cohérents. Cultivons l’énergie et le courage de la lucidité. Déjouons tout ce qui prétend nous mettre sous influence, et méfions-nous du pire des pièges : celui de nous croire impuissants. L’impuissance n’existe pas. Seule existe la démission.

 

Préface

 

Thierry Groussin est un homme dangereux. Lorsqu’on ne le connaît pas, il a l’air d’un père tranquille, on lui donnerait le bon Dieu sans confession, avec ses airs patelins de banquier, sa bonhomie de mi-Vendéen, mi-Gascon, ses yeux malicieux, et sa connaissance encyclopédique de tout ce que la formation et le coaching ont produit en termes de méthodes et d’approches. Mais attention, c’est une couverture. En réalité, Thierry Groussin a une double vie. Lorsqu’il n’est pas occupé à faire semblant d’appartenir au système dominant avec lequel il a su négocier une habile position de modus vivendi, il se livre à des activités hautement subversives de déconstruction du pouvoir moderne. Car Thierry est un révolutionnaire, de ces révolutionnaires tranquilles qui placent la compréhension et l’intelligence au premier plan et ne connaissent aucune limite à la recherche de la vérité. Dans son blog, « indiscipline intellectuelle », il explique, s’indigne, éclaire, ironise, explose, vitupère, décode, dissèque, et distille billet après billet un éclairage au laser qui passe au scanner toutes les compromissions, les systèmes, les arnaques, et les lâchetés de notre culture dominante.

Il devait rencontrer un jour l’approche narrative. Rien de plus étrangers a priori que ce Directeur de la formation dans une grande banque et les pistes rouges de l’Australie centrale où les pratiques narratives ont jailli, du contact entre les communautés aborigènes et les thérapeutes familiaux du Dulwich Center. Mais la magie de l’Internet, la possibilité de surfer à l’infini de sites en blogs et de métisser toutes sortes d’idées avec toutes sortes d’idées a réalisé ce miracle d’une rencontre entre un esprit fertile, vif et aiguisé et une pratique qui entre ses mains, fournit un outil remarquablement tranchant pour expliquer et documenter la déconstruction des savoirs dominants à laquelle il s’adonnait déjà depuis longtemps.

Un troisième homme a eu une influence décisive sur la conception de ce livre. Il s’agit de Philippe Fauvernier, Directeur des éditions Hermann et créateur de cette collection Herman / l’Entrepôt consacrée au développement des idées narratives. Se promenant sur le blog de Thierry, il s’est écrié : « il faut absolument lui faire faire un livre avec ces textes ! » Cette intuition d’éditeur jointe à cette rencontre de Thierry Groussin avec les idées narratives comme la fameuse rencontre du parapluie et de la machine à coudre sur la table de dissection chère à Lautréamont, cet ensemble de coïncidences et de croisements inattendus ont abouti à l’ouvrage que vous avez entre vos mains. Ce livre contient une sélection des chroniques de Thierry Groussin postées pendant ces deux dernières années. Les sujets sont extrêmement variés et divers, mais ce qui ne varie pas, c’est la puissance de la vision, la lucidité, la beauté du style de cette écriture ciselée comme on n’en rencontre plus guère que dans les classiques. Ces textes sont un peu comme un médicament que l’on prendrait quotidiennement à petite dose pour rester immunisé contre l’épaisse fumée toxique que nous fait respirer la société postmoderne.

À travers ses médias, ses banques, sa vénération d’un libéralisme économique qui n’a gardé de libéral qu’un vague rattachement étymologique, son écrasement progressif du travail et de l’être humain dans sa contribution aux entreprises ; à travers la prise de pouvoir croissante des puissances économiques et financières sur la capacité des communautés locales à exercer un contrôle sur leur propre vie, le pouvoir moderne nous persuade jour après jour qu’il n’est de salut que dans la normalité. Et la normalité qui nous est proposée ici, c’est l’acceptation d’un mode de vie sur lequel nous n’avons aucun contrôle, et implicitement, la participation à la cérémonie religieuse de la consommation et de la croissance, qui nous pousse à faire semblant d’ignorer que notre planète et nos ressources sont tragiquement limitées, et qu’aujourd’hui, ces limites sont en vue.

Là où le travail de Thierry Groussin rejoint les idées de Michel Foucault, c’est dans l’illustration contemporaine de la vision que Foucault avait développée dès les années 60 du développement de l’autocontrôle, de l’autocensure et de l’autosurveillance. Ces pratiques de pouvoir déléguées à l’individu lui-même et orientées vers son isolement, encourageant l’obsession d’adopter un comportement, des pratiques, des idées, bref des pratiques de vie « normales », sont aujourd’hui aidées par tous les moyens techniques de surveillance de tous par tous disponibles en permanence. L’un des champs de travail de l’approche narrative est de déconstruire les discours dominants dans la vie des individus et des communautés. Par « déconstruire », nous n’entendons pas détruire, mais simplement montrer que toutes ces vérités qui nous paraissent éternelles et non négociables sont le résultat de constructions humaines et culturelles, qui ont eu lieu à une certaine époque, dans un certain contexte, et au service de certains objectifs. Lorsqu’une histoire est tellement dominante qu’elle a réussi à éliminer toutes les autres histoires possibles et différentes au sujet du même événement ou de la même expérience, elle prétend au statut de vérité absolue. Or, les pratiques narratives honorent autant que faire se peut les savoirs minoritaires, les exceptions, les récits qui ne « collent » pas avec la version officielle, les pratiques de résistance, la construction de l’identité à partir des récits traditionnels, chansons, contes, bandes dessinées et toutes autres formes de savoirs populaires… jusqu’au moment où on les retrouve sur iTunes ou sur Facebook comme des mouvements de mode à fort potentiel commercial. Car l’une des principales forces du pouvoir moderne, c’est de récupérer et d’intégrer par digestion la plupart des formes de cultures populaires qui, dès lors, voient leurs thuriféraires devenir des people et leur potentiel de remise en cause s’émousser dans le confort moelleux de la notoriété, du chiffre d’affaires et de la stratégie marketing.

Aucun risque de ce type ni avec Thierry Groussin, ni avec Philippe Fauvernier. Les deux ont suffisamment vécu, réfléchi, souffert et reconstruit dans leurs propres vies pour ne plus être dupes du chant des sirènes. Car parfois l’éthique est à ce prix : des négociations complexes entre soi et soi, des engagements qui vous éloignent de la conception traditionnelle de la réussite, parfois mal compris ou mal acceptés par les gens que vous aimez le plus, des ruptures qui vous coûtent cher mais vous permettent de continuer à vous regarder dans une glace en vous rasant (si vous vous rasez toujours). A un certain point, la valeur d’un homme se juge également par les choix qu’il n’a pas faits, les liens, les engagements et les compromissions qu’il a eu la force de repousser.

Dans la perspective du XVIIIe siècle, on pourrait dire de Thierry Groussin qu’il est un honnête homme. Honnête car adepte de la raison est attaché à se faire une opinion critique par lui-même au lieu de gober tel ou tel discours globalisant et tendance. Dans ces chroniques, il partage avec nous cette capacité à éclairer les sujets qui nous paraissent les plus évidents d’une lumière inattendue, en les regardant sous un angle différent. Ce regard oblique et pédagogique nous aide à parfaire ce que l’approche narrative appelle notre « décentrage », c’est-à-dire notre capacité à nous positionner en marge du jeu et à regarder le ballet des poissons dans l’aquarium d’un œil innocent et enfantin. Michael White avait une expression pour cela, il parlait d’ : « exoticiser le familier ». Thierry Groussin, dans sa démarche de réflexion sur le monde, et un parfait continuateur de Michael en ethnologue du quotidien. Nous montrant les milliers de petites failles des discours consensuels et des idées reçues, il nous transforme, nous aussi, en explorateurs de notre vie, plutôt qu’en passagers d’une vie qui nous serait racontée par d’autres.

Pierre Blanc-Sahnoun

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