UN LIEN ENTRE LA NEUROBIOLOGIE ET LA NARRATIVE ?

Le gros défi conceptuel de cette Conférence Narrative est venu de Jeff Zimmermann et Marie-Nathalie Beaudouin (USA) avec une exploration des liens entre les pratiques narratives et les découvertes récentes en neurobiologie, des liens avec un point d’interrogation mais qui ouvrent des pistes de réflexion passionnantes, interrogent les frontières des idées narratives sur l’identité intentionnelle, et portées de surcroit par des praticiens qui ne sont pas des perdreaux de l’année (1986 pour Jeff et 1994 pour Marie-Nathalie). Ils proposent l’idée d’une neurobiologie interpersonnelle de l’ « homo sapiens sapiens narrativus ».

Ils reprennent la structure du cerveau et la fonction du neocortex et du système limbique, mais se concentrent sur les neurones miroirs, qui servent de pont entre les dispositifs de perception et le cortex. Nous sommes câblés pour détecter les intentions, les interpréter et y répondre de la façon la mieux adaptée possible, mais notre système limbique influence très puissamment notre réponse en fonction de notre histoire sociale et relationnelle. Ce qui rend nos interprétations intentionnelles la plupart du temps incorrectes.

La neurobiologie challenge le postulat narratif que tout est construit relationnellement en faisant entrer en jeu l’action du cerveau et de la pensée en addition de la relation. Jeff met en rapport l’hémisphère gauche et le paysage de l’action et le cerveau droit et le paysage de l’identité. Un « cluster » de neurones code certains souvenirs et comportements spécifiques, ce que la psychologie dominante appelle « la personnalité ».

La neurobiologie, en outre, ne croit pas à la personnalité unique mais rejoint la narrative sur l’idée des « multiples selfs ». La mémoire est considérée comme la probabilité de voir s’activer un certain réseau neural dans l’avenir ; l’émotion favorise la mémorisation, mais toutes les expériences sont encodées dans notre cerveau, même si la probabilité de se réactiver est faible (ce qui est le cas des fines traces et des exceptions). Mais le travail narratif active de nouveaux réseaux de neurones et créée de nouvelles connections, ce qui offre des alternatives aux anciennes.

Le concept de mémoire explicite et de mémoire implicite, situé dans l’hippocampe, reflète également en quelque sorte le « hardware » qui nous permet de placer les choses dans leur contexte, même si notre système limbique nous inspire tout de même des réactions émotionnelles irrationnelles (« fight or flight or freeze »). Cette connexion émotionnelle prend toute son importance dans le travail narratif, qui s’avère impossible si le client est déconnecté de ses émotions. Ceci réhabilite l’émotion et le corps dans le travail narratif. La déconstruction serait localisée dans un processus cortical, le re-authoring dans le limbique et certaines conversations apparemment brillantes ne fonctionnent pas si elles ne descendent pas dans l’émotion.

Ceci aboutit à une « skill boosting map » relative aux situations sociales et utilisée par Marie-Nathalie dans son travail avec les enfants et ados, abordant 1. L’intention (« espoir secret » d’éviter les ennuis, diminuer le problème) , 2. La conscience des autres (visibles et invisibles) ou « double vision » qui permet d’apprendre aux enfants de voir l’invisible 3. La considération de soi (identité préférée) et 4. Les effets de la solution satisfaisante d’une situation difficile. Ceci a également une application avec les groupes, scénarisée sous forme de découverte de super-pouvoirs du cerveau comme réduire les problèmes, voir l’invisible, prévoir l’avenir, etc., des projets super-secrets, d’espions, d’encre invisible, etc.

Ces idées nouvelles et passionnantes ont été mises à la disposition du grand public, parents, enseignants et instituteurs de façon très simple et imagée par Marie-Nathalie dans un livre intitule « chaque enfant est « skill-ionnaire » (millionnaire en compétences), non encore traduit en français. Elle cherche à appliquer ces concepts à l’éducation et aux expériences qui s’encodent de façon plus forte dans le cerveau, à la façon dont les conversations sur des exceptions et les conversations traditionnelles sur les problèmes déclenchent des phénomènes neuronaux différents et activent des zones différentes avec des réactions physiologiques spécifiques (sous-irrigation du cortex quand le limbique s’active sous l’effet par exemple d’une conversation de re-authoring). Il se pourrait que l’enjeu éducatif, social et thérapeutique de ces idées soit considérable.

Ces travaux méritent d’être examinés en profondeur, au delà de la rapidité d’une présentation au cours d’un congrès. Nous vous les restituons ici à chaud, sans beaucoup de distance critique afin que vous puissiez vous faire votre opinion et amorcer une discussion en France sur les apports réciproques de la neurobiologie et de la narrative. Et éventuellement d’inviter ces deux chercheurs à Bordeaux ?

Une réflexion au sujet de « UN LIEN ENTRE LA NEUROBIOLOGIE ET LA NARRATIVE ? »

  1. Je suis bluffée au fil des posts, par la richesse des perspectives apportées par cette conférence qui intéresse les praticiens narratifs au premier chef … et aussi l’ensemble des professionnels oeuvrant par et avec la parole.
    La perspective d’activer des réseaux neuronaux alternatifs ( nouvelles synapses et connections), observables et ratifiables scientifiquement, et in fine d’organiser une structure cellulaire partiellement ou totalement régénérée de traumas ou expériences non nécessaires, offre des perspectives qui étayent pour le moins l’optimisme.
    J’aime aussi l’idée qu’un échange thérapeutique passe par le corps, les émotions, pour véritablement s’inscrire et apporter l’évolution, voire la métamorphose dans l’être. Nous le savons et l’éprouvons, à l’unisson de nos interlocuteurs, mais je ne l’ai pas vu ratifié scientifiquement par des chercheurs.
    Je trouve ces apports essentiels, non par la valeur de réassurance
    scientifique qu’ils apportent ( « si même la neurobiologie le dit… »), même si ce n’est bien sûr pas désagréable, mais par la qualité de jonction entre des approches psy et scientifiques qui aujourd’hui ne peuvent fonctionner autrement que de concert, une évidence que le post exprime avec vitalité.
    Donc top idée que l’invitation des deux chercheurs à Bordeaux, I’m in! Et grand merci pour la générosité de ces posts, food for thought pendant l’été.

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