Densifier le présent, actualiser le passé

Par Patrice Gilly

Patrice continue à partager avec nous ses expériences narratives dans l’accompagnement de personnes luttant contre la maladie d’Alzheimer. Passionnant et bouleversant retour du langage.

Un mois déjà passé à retisser une continuité narrative avec des personnes désorientées, atteintes de la maladie d’Alzheimer. Geste après geste, mot après mot, les récits s’emboîtent,  vaille que vaille, empreints d’émotions et de désir de dire. Ce jour-là, Sylvain nom d’emprunt) était déterminé à exprimer son tourment, ce qui lui a mis « la folie dans sa tête », selon ses propres mots. Au terme d’une séquence inénarrable, il a réussi à me faire sentir la peine qui le tient à l’écart de la communauté.  Comment cela a-t-il pu se produire ? Les  préalables sont importants.

C’est l’heure de la collation. Sylvain paraît avoir soif. Son verre est vide. Il montre sa gorge, il la pince, puis fait un mouvement tranchant avec un doigt sur la largeur de son cou.

Je lui propose une deuxième tournée. Il me tend son verre. Je le remplis. Quelques minutes plus tard, je reviens vers lui. Sylvain tient son verre vide. Il refait le geste de se trancher la gorge. Il montre aussi une dent à l’intérieur de sa bouche, fait mine de l’enlever. Il articule difficilement. C’est évident, la soif n’est pas seule en jeu.

– 2-0. Rien à faire. 3, on ne sait rien faire.

Il répète plusieurs fois. Je lui dis que je ne comprends pas, que je suis désolé. Je lui montre et lui dis mon dépit.

– Peut-être qu’un jour je vous comprendrai si vous continuez à parler. 

J’essaie de le connecter au groupe. Je montre une résidente qui fête son anniversaire.

– Elle a quatre vingt-huit ans aujourd’hui.

Sylvain marque de l’intérêt. Je dessine deux  huit en l’air et prononce « deux fois huit.»

– 2-2, pas 2 fois 8, dit-il. 2-2, ça doit être collecté ! (acté ?)

Que porte ce nombre deux ?  Je consulte la biographie de Sylvain (Je connais toujours  plus ou moins l’histoire de vie des résidents et le contexte de leur arrivée dans la maison de soins). Il regarde attentivement  sa photo sur la notice.

Je lui parle de football (2-0, 2-2). Il me regarde ébahi. Non, je suis vraiment à côté de la plaque. Je lui parle en néerlandais. Je lui dis que je suis né en Flandre (un point commun à nos istoires) et que nous pouvons parler dans  sa langue natale. Son visage s’illumine.

Silence.

– J’attends. C’est… Si vous jouez comme ça, pour vous, c’est 2 ou 1. Le risque augmente. C’est presque impossible.

Il touche son front. Son visage reflète une grande souffrance. Sylvain cherche ses mots, fait de gros efforts pour terminer des phrases de plus en plus longues.

– Ne me demandez pas… C’est trop…

Et tout à coup, j’ai une intuition. Et s’il faisait allusion aux deux grands traumatismes de sa vie : il n’a pas connu son père, il a perdu une fille. Vivre avec ça, c’est impossible ? Sa souffrance commence à me gagner. Je ne la masque pas. Il le voit. Je dis :   

– Oh oui, ça doit être terrible.

Il dit «Tchou », en soufflant très fort, répète «Tchou». Il semble soulagé et étonné de ce qui arrive. Il se lance.

– C’est presque impossible. Je peux, je veux toujours accepter 2-1. C’est de la folie. Un des deux est fragile. C’est déjà… non, peux pas faire plus.

Je pense en l’écoutant  (plus + =  il ne peut pas les faire revivre ? On ne peut pas lui demander plus ?)

– On ne peut pas vous demander plus que de vivre avec ça ?

– Accepter, c’est déjà impossible. Directement, prêt à travailler sur deux personnes, c’est déjà trop (il y a moins d’intervalles entre les mots, même s’il lui en coûte toujours de parler).

Il est très ému. Il est triste. Une larme pointe. Il énonce  encore.

– C’est de la folie (il touche sa tête de sa paume ouverte). On ne peut laisser la possibilité à la folie de gagner. 

Ce sera tout. Je lui dis et montre que j’ai ressenti (au-delà des mots). Qu’il peut parler de sa peine avec d’autres. Je lui serre doucement le bras en le quittant. Il sourit.  

Quelle histoire, quel bonheur !

Ajustement

Nul doute que Sylvain est en proie à un sombre  discours interne. Ce discours n’a pas été déconstruit, loin de là, mais il a été extirpé du tréfonds de son être.  Sylvain ne parle qu’avec moi, j’ignore pourquoi. L’implicite, le langage non verbal, ont joué un grand rôle dans notre rencontre. Nous avons accordé nos émotions et nos sentiments. La confiance était au rendez-vous ; elle a généré un moment de narration de soi.

L’accordage utilise plutôt une autre expression corporelle de même intensité que celle du patient, mais qui exprime la même émotion… Cet accordage se fait dans l’implicite» (Monique Brillon, Changer avec la psychothérapie)…

L’évolution sémiotique et sémantique de Sylvain est impressionnante. De pas ou peu de mots, il est passé à des phrases complètes, sensées pour l’entourage. Il était déterminé à me raconter ce qui le tenait, gestes à l’appui. Quelques mots échangés au cours de précédentes visites avaient vraisemblablement préparé le terrain. Sylvain était désormais disposé à mobiliser  toutes ses ressources et  capacités narratives.

Sylvain a accumulé des émotions, entassées en lui-même, sans être verbalisées, ou si elles ont été verbalisées sont demeurées inintelligibles. On peut imaginer une voix intérieure qui lui parle en boucle et ressasse l’impossibilité d’accepter deux deuils vitaux.

La personne  désorientée entend probablement  une seconde voix si elle n’a pas d’interlocuteur. Une seconde voix peut aussi se manifester sous la forme de la présence (imaginaire) d’un être cher.  (Quelqu’un à qui parler, Victor Rosenthal)  

Relier bribes et fragments de vie, essayer de saisir le sens caché de paroles  incohérentes à première audition, afin d’élaborer un min-récit au présent, voilà ce qui m’anime lors des mes visites à la résidence. J’essaie de lire ce qu’il y a entre les coupures de lignes, déchiffrage de pensées souvent contenues, et qui, parfois larguées à la cantonade, ne disent rien aux interloqués mais comptent beaucoup pour la personne qui les émet avec l’espoir d’être entendue. Les échanges d’informations avec la psychologue référent densifient la trame narrative de chacun. De même, l’entourage nous aide à valider les interprétations risquées sur la base des expériences vécues.   

Nous avons ainsi l’espoir d’étoffer la mémoire implicite des personnes désorientées. Si des événements associés à une émotion profonde se répètent, la personne peut en mémoriser des parties. Ce socle implicite peut déboucher sur une verbalisation dans des circonstances similaires aux   conversations précédentes. La mémoire explicite reprend de la vigueur. Oserais-je parler d’un apprentissage par cœur ?

J’ai revu Sylvain quelques jours  après notre grand moment. Il m’a reconnu, m’a serré la main et a dit : « c’est vraiment impossible ». Oui, ai-je confirmé. Nous étions bien d’accord. Et nous avons parlé football, un de ses centres d’intérêt.

 

« Un sujet se reconnaît dans l’histoire qu’il se raconte à lui-même, sur lui-même, avec l’autre et pour l’autre » (Paul Ricœur).  

 

Une réflexion au sujet de « Densifier le présent, actualiser le passé »

  1. Merci Patrice. J’ai l’impression d’assister au fil de la pelote emmêlée, que vous cherchez à défaire patiemment, sans que le fil n’en casse… Je suis très touchée des ces témoignages. Je serai ravie de vous rencontrer si vous êtes de passage à Paris.
    Martine

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