Du pas de côté à l’engagement communautaire

Par Catherine Mengelle.

Je viens de participer à Paris à une journée du SPIsC (Séminaire pour la Promotion de l’Intervention sociale Communautaire), conviée par Valérie Thérain et Fabrice Morand (FMVT Conseils), tous les deux élèves actuels de la Fabrique Narrative et acteurs de l’action sociale et communautaire, qui souhaitaient y faire entendre les voix de Michael White et de David Denborough.

J’ai entendu des gens parler, avec ferveur, des mêmes choses qui animent les fondateurs de notre approche et, j’espère, les praticiens narratifs formés aujourd’hui dans le monde entier.

Ce groupe (réseau national), composé de professionnels de l’intervention sociale, d’universitaires, de formateurs et de diverses associations nationales, s’est engagé dans une « recherche-action » ayant pour objet d’étudier « comment prendre en compte la dimension communautaire dans l’action sociale ». Neuf expériences ont ainsi été menées en parallèle dans différentes villes françaises et ont donné matière à un rapport de recherche en cours d’écriture et de publication.

J’ai été frappée, en les écoutant parler de ces expériences et imaginer la suite, de l’immense proximité entre leurs idées et modes d’intervention et les nôtres. Ils s’appuient sur le concept du « Pouvoir D’Agir » de Yann le Bossé (empowerment), venu du Canada. Cela fait longtemps que je tourne autour de ce concept, déjà rencontré au Conseil Départemental de la Gironde, au point de demander des éclaircissements à André Grégoire, praticien narratif québécois, qui ne pouvait pas ne pas l’avoir croisé.

André m’a répondu ceci : « Quand on m’a parlé de lui et de son concept ‘capacité d’agir’, j’ai toujours eu l’impression que c’était une traduction assez proche du concept d’empowerment, qui était/est très populaire aux États-Unis et qui est très présent notamment dans l’approche brève orientée vers les solutions (de Shazer et Berg). Pour faire le lien avec ta présentation prochaine sur l’Approche Narrative, je dirais que la notion d’empowerment est certes bien présente dans la narrative au niveau de l’éthique et des pratiques, mais dans une ‘version’ ou avec des prémisses bien différentes. Dans la narrative, il y a fondamentalement une réflexion sociale et politique sous-jacente, une critique du pouvoir et des discours dominants qui ‘dés-empowerisent’ les gens. Et les pratiques d’empowerment émergent d’un requestionnement préalable ou parallèle de ces discours. Dans l’approche orientée vers les solutions (et dans l’approche dont tu me parles), je ne vois pas cet aspect et référence au social plus large : je dirais que c’est plutôt dans le prolongement d’une vision humaniste, voire néolibérale, et on interpelle la personne sans critiquer les discours sous-jacents « .

Pourtant, si la pratique de la déconstruction des discours dominants, au sens narratif du terme, ne fait en effet pas strictement partie des protocoles de conversation du PDA, la journée entière et les expériences décrites m’ont bien paru des lieux de déconstruction des discours, qu’ils soient systèmes, organisations ou courants de pensée. Les discussions plus personnelles que j’ai eues lors du déjeuner m’ont permis de le vérifier également.

Voici des idées qu’à mon avis nous partageons, extraites d’un document rédigé par le SPIsC sur le « pas de côté », dont j’ai également tiré le titre de cet article :

« Sortir de la logique de désignation/assignation institutionnelle de la population en termes d’individus cumulant des handicaps, vers une logique de reconnaissance de l’épaisseur du social, des systèmes d’appartenance, des formes de solidarité, de la richesse de l’expérience vécue des personnes et des groupes. »

« L’individualisation des interventions sociales laisse de côté des réalités comme le fait communautaire qui relie un groupe de personnes sur des bases territoriales, ethniques, culturelles, professionnelles ou religieuses et qui peut nourrir une certaine capacité collective d’initiatives. »

« C’est une prise de conscience des limites et impasses d’une action exclusivement centrée sur l’accompagnement individuel de type ortho-sociétiste (rééducation aux normes sociales) ».  À ce sujet, je n’ai pas osé dire que j’intervenais dans le champ du coaching tellement je trouve que le coaching participe à cette rééducation. Depuis que j’ai traduit le bouquin de Denborough sur l’Approche Narrative Collective en 2011, cette préoccupation éthique m’accompagne dans toutes mes interventions et les guide.

« Reconnaître la capacité d’agir de chacun nécessite l’abandon de la posture de l’expert et de la relation de pouvoir liée au statut professionnel ». C’est là que le praticien narratif mettrait un bémol si l’accompagnement ne tient compte de la force opprimante de certains discours dominants sur cette capacité d’agir. S’il partage totalement la posture de non-sachant, il élargit en revanche la réflexion sur les relations de pouvoir bien au-delà de la simple relation entre la personne et le professionnel.

« Il faut souligner le paradoxe des politiques publiques, entre une ambition de cohésion sociale, de participation des citoyens, et le développement d’une logique néolibérale et managériale, qui préétablit des procédures, spécialise le travail social et organise la concurrence entre les dispositifs par les procédures d’appel à projets ». Je suis ravie de l’entendre, à un point que vous n’imaginez même pas !

À travers ces extraits, vous comprendrez que c’est la deuxième fois de ma vie que j’ai eu l’impression de « me sentir à la maison ». La première fois, c’est quand j’ai lu et traduit Michael White et David Denborough. D’ailleurs, j’ai été, malgré mon éloignement de ces questions sur le plan pratique, très gentiment accueillie. Comme il me semblait vaguement que les retours d’expérience prenaient la forme de rapports un peu « institutionnels », j’ai suggéré d’écrire aussi l’histoire de ces expériences, sous la forme de récits. Je suis tellement curieuse de savoir comment elles ont été pensées, menées, commentées, discutées, critiquées, appréciées, par les différents acteurs, qu’ils soient du côté des accompagnants ou des accompagnés. J’ai envie d’entendre des témoignages de ce qui a été différent, précieux, riche, difficile, facile, bouleversant, étonnant et porteur d’espoir à nouveau dans la vie des gens, à la manière des documentations collectives de David Denborough préservant ‘l’unité dans la diversité’, concept emprunté à Paulo Freire, une référence commune s’il en est.

Vous vous rappelez comment les termes « cérémonie définitionnelle » ou « communauté » nous ont posé problème, nous paraissant appartenir à un vocabulaire et une culture plus anglo-saxonnes que françaises. Il semble que chez ces gens-là, il y ait une volonté au contraire d’utiliser les mots qui décrivent simplement la réalité du travail effectué. Je trouve important pour notre « communauté » narrative de rester connectée aux idées qui ont fait naître nos pratiques de « re-membering » et de « témoignage extérieur ». La finalité a toujours été de trouver comment aider les personnes en difficulté à sortir de l’isolement dans lequel ces difficultés les maintiennent, en leur permettant de se relier à une communauté de soutien qui partage les mêmes valeurs et espoirs qu’elles, sans préjuger desquels. C’est une intention politique.

5 réflexions au sujet de « Du pas de côté à l’engagement communautaire »

  1. Merci pour cet article. Je travaille avec les adolescents avec le coaching et j’ai toujours été un peu gênée par l’aspect individuel de la thérapie, même si je la liais au contexte familial et scolaire. J’ai envie aujourd’hui d’intégrer pleinement la vision institutionnelle das l’accompagnement individuel car il est important pour moi que l’individu ne porte pas tout le poids des dysfonctionnements de la société à laquelle il appartient. J’espère que la PN pourra m’y aider. J’attends avec impatience de m’y former!

  2. Je voudrais aussi remercier très fort André Grégoire, que je cite, et Fabrice Morand, qui m’a invitée à cette réunion, qui tous les deux m’ont permis d’y voir plus clair sur la spécificité des Pratiques Narratives, quand je me demandais ce qui nous différenciait du PDA. Ils m’ont permis d’assister à cette réunion dans une posture d’ouverture tranquille et de me reconnecter avec mon histoire préférée : la raison pour laquelle j’ai adopté les PN dès la première fois que j’en ai entendu parler (intervention de Pierre en 2008), mon investissement dans la traduction, le choix de développer avec Elizabeth Feld un atelier sur la « déconstruction », la conférence sur la French Theory que j’ai préparée pour les JNF de Nantes en 2016, bref des choses précieuses pour moi.

  3. Une précision : quand je dis que le praticien narratif « élargit en revanche la réflexion sur les relations de pouvoir bien au-delà de la simple relation entre la personne et le professionnel », je ne parle pas simplement du contexte familial et générationnel. Il y a ça évidemment mais il y a aussi les relations de pouvoir au sens de Foucault, c’est à dire au sein de la société en général, entre une administration et une famille ou une association, entre ceux qui détiennent le pouvoir de financer et ceux qui ont besoin de financement, entre un enseignant et un enfant, entre les modèles parentaux (je dis bien modèles, pas père et mère) et les enfants, entre une idéologie dominante et les citoyens, entre Pôle Emploi et les chômeurs, etc. Ce n’est pas une critique du pouvoir, pas du tout. C’est simplement l’idée que ces relations de pouvoir invisibles ont souvent une influence énorme sur la capacité des personnes à réagir contre leurs histoires de difficulté et à choisir leurs histoires préférées. Je n’ai pas été formée, François, à la thérapie contextuelle, mais ce que j’en lis ne parle pas de ça. Dis-moi si je me trompe, bien sûr. J’ai toujours été très gênée, jusqu’à lire White, par l’absence de cette prise en compte des discours dominants en thérapie, en coaching ou en travail social, discours qui prennent toute la place et ne permettent pas aux discours minoritaires de se faire entendre. C’est une partie de mon travail (une partie seulement et pas systématiquement) qui m’est très importante et que je sais très efficace pour les gens qui viennent me voir.

  4. Super intéressant ton compte-rendu Catherine, merci ! Nous parlons tous depuis le même endroit mais avec des mots différents, c’est réjouissant. Il faut dire que nous avons découvert les pratiques narratives en France dans des conditions tellement bizarres (« coachisation », traduction, éloignement géographique et culturel…) que ce n’est que maintenant que nous raccrochons les wagons et tissons des passerelles avec les pratiques soeurs. Merci François pour cette référence dont j’avoue entendre parler pour la première fois. L’important, c’est cette communauté d’intentions et de regards.

  5. décidément, l’approche narrative pourrait s’intéresser à la thérapie contextuelle de Nagy, et à la clinique de concertation de Jean-Marie Lemaire qui s’y rattache. Je suis certain, Catherine, que tu y trouverais des parentés et des idées utiles pour travailler dans le sens communautaire. Merci de partager avec tous tes rencontres et découvertes.
    Cordialement
    François
    BALTA

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