Qu’est-ce que le réel ?

google-recherche-temps-reelL’une de mes clientes me dit : « je me rends compte que j’ai passé ma vie à rêver ma vie au lieu de la vivre ».

Et aussi : « je n’ai jamais été en contact avec le réel ». Mais en termes d’approche narrative, cela a t-il un sens de distinguer d’un côté, une réalité solide et objective, comme une chaîne de montagnes immuable avec laquelle on pourrait être en contact, et de l’autre côté le rêve, c’est à dire une histoire fantasmagorique que l’on se raconte pour donner un sens à sa vie ? Pas sûr du tout…

La vision narrative de la réalité est proche de celle des philosophes idéalistes : le réel ne nous est perceptible qu’à travers le filtre de notre interprétation. Donc, si j’écoute un peu différemment le récit de ma cliente, j’y vois deux lignes narratives :

– l’une qui serait conforme à un récit majoritaire concernant la nature des choses et de la vie, et relierait ses expériences en fonction de schémas reconnus culturellement comme « réalistes »,

– l’autre qui serait une production de son imagination et produirait en permanence une vie « rêvée » dont le caractère fictif serait souligné uniquement par le décalage avec la première.

Je pense pour ma part que nous fabriquons tous, tout le temps, ces deux lignes de narration. Le décalage entre les deux, par contre, varie selon les individus. A mon avis, c’est une question de premier plan et de second plan, et de relation entre les deux. Pour certains, il est inévitable, et nous acceptons avec résignation (avec réalisme ?) que la réalité que nous construisons ne soit pas en harmonie avec la réalité que nous aurions aimé construire. Pour d’autres, comme ma cliente, ce décalage est vécu comme une intense souffrance.

Peut-être parce qu’elle a commencé un beau jour à faire passer son rêve au premier plan pour se défendre contre des expériences de vie insupportables / inracontables. Peut-être aussi que ce rêve contenait une promesse de réalisation de soi (ou de vengeance) dans le futur qui donnait un sens aux turpitudes du présent en les inscrivant dans une perspective où les sacrifices seraient récompensés et les souffrances justifiées. Peut-être parce qu’à un moment, se réfugier dans la fabrication d’une seconde histoire constituait le seul endroit où son sentiment d’initiative personnelle pouvait s’exprimer.

Il me semble que l’exploration des valeurs, des espoirs et des engagements contenus dans sa vie rêvée est une voie intéressante pour construire des passerelles entre les deux mondes ; que décider brutalement de déménager pour se borner à vivre dans le réel représente un sacrifice immense. Se re-membrer avec ses rêves, honorer leur apport à sa vie et la manière dont ils ont façonné son identité, me semble une façon créative et joyeuse de leur dire « hullo » autrement, ce qui implique d’accepter de les mettre sur un plan différent et de renégocier leur place. Car la tâche la plus difficile dans une vie d’homme, c’est de renoncer à ce qu’on n’a pas eu.

15 réflexions au sujet de « Qu’est-ce que le réel ? »

  1. Merci Angélique d’avoir d’abord accepté que je fasse un post sur ce blog à partir de la phrase que vous m’aviez dite, et ensuite de faire un retour sur les commentaires qui ont été formulés. Je trouve que ce que vous dites montre bien comment fonctionnent les témoignages extérieurs : on ne parle jamais que de soi mais dans certains cas, la vie du client reste au centre et dans d’autres, le témoin pousse à son insu la vie du client sur le côté et met la sienne au centre. Les témoignages les plus utiles sont ceux qui laissent la vie du client au centre car ils lui donnent une occasion d’explorer la résonance que son propre récit peut avoir dans la vie d’autrui. C’est différent de lire un récit de la vie d’autrui qui rend pour point de départ, ou pour prétexte, la vie du client. Ceci, à lui seul, mériterait une réflexion plus approfondie. Mais en tout cas, ce que vous dites sur la prise de conscience que l’étoffe du rêve et celle du réel sont tissés des mêmes fils et nous relient également à des expériences de vie me suggère que le point essentiel de ce post a été entendu. A bientôt,
    Pierre

  2. L’article de Pierre tout d’abord m’a fait du bien; même s’il n’écrivait que ce qu’il m’avait dit de vive voix, de le lire noir sur blanc m’a permis d’ouvrir le champ des possibles, à savoir qu’en visitant mes rêves, je pouvais travailler sur mes espoirs, c’est à dire ancrer ce qui sous-tend mes rêves dans ce que je nomme « le réel ».

    Ensuite, j’ai pris connaissance des commentaires dont je vous remercie sincèrement.
    Néanmoins, je suis désolée de dire que la plupart m’ont donné l’impression d’être incomprise. Je me disais « ils ne m’entendent pas, ils ne parlent que d’eux ».
    Je relativise ces propos car cet espace d’expression n’a pas pour vocation au départ « d’aider », et chacun est libre d’écrire sa résonance. Il se trouve que ces résonances ne résonnent pas dans mon histoire.

    En revanche, Deux termes m’ont interpellé. « écartelée » et « crucifiée ». Je les ai trouvés très forts. Et j’ai réagi en me disant que non, je ne veux pas me victimiser en me considérant au travers d’images aussi fortes. L’idée sous-jacente de ces mots m’a quand même « parlé ». J’ai pris conscience de la possibilité de construire des ponts entre mes désirs et ma réalité, et que selon ce que j’ai compris, mes rêves que je considérais alors comme une fuite du réel, pourraient bien s’ancrer dans des expériences de vie « réelles ». Ce serait alors d’autres histoires qui, au lieu de planer loin de l’expérience de vie, y seraient rattachées par des fils jusque là invisibles.

    Mes rêves parlent de moi autant que mes histoires douloureuses. Ce que j’ai vécu comme un précipice infranchissable comporte alors forcément des ponts que je n’ai jamais vus mais que j’ai hâte de découvrir.
    Une belle piste de travail. De nouveaux horizons.

    Chaleureusement, merci.

  3. J’aime beaucoup l’idée des « pensées silencieuses » qui traversent la culture dominante, c’est une idée très utile pour étayer le travail d’exploration du contexte élargi. Toutes vos réponses sont magnifiques, riches et constructrices de ponts entre ce qu’on a appelé la vie rêvée et ce qu’on a appelé la vraie vie. Ces ponts dissolvent le précipice entre les deux, nous rendent conscients que ce précipice est une histoire de plus, construite par les adeptes de la réalité concrète et des pieds sur terre, une histoire qui voudrait nous faire oublier que nous rêvons notre journée pour pouvoir la vivre. Il me reste à solliciter de cette cliente, si elle le veut bien, un retelling sur toutes ces interventions croisées qui tissées ensemble, produisent peut-être la trame d’une direction différente dans son récit de voyage.

  4. Le rêve pourrait être une évasion, celle qui aide à s’échapper d’un présent difficile à supporter…
    Le rêve n’est pas forcément un avenir « idéal »… cela peut être un conte, une histoire, un projet qu’on ne réalisera jamais…
    La vie rêvée….. Une vie de rêve….
    Quel qu’il soit, le rêve est une belle invention… de l’homme !
    Et si c’était un élément aussi indispensable que l’air et l’eau ?

  5. Voici en toute synchronicité la citation du jour sur l’excellent site evene.fr :
    « Le rêve est un tunnel qui passe sous la réalité. C’est un égout d’eau claire, mais c’est un égout. » Pierre Reverdy
    Vision noire et pessimiste que je ne partage pas, loin s’en faut.
    J’ai choisi de faire de mes rêves des ponts plutôt que des tunnels ou des égouts. Selon mon humeur du jour, mon courage, mes énergies, mes compagnons de voyage ou le paysage qui m’habite, ils peuvent être petit pont de pierres, pont de Brooklin, Pont des Arts, Grande muraille de Chine ou Golden Gate…
    Le rêve et la réalité ne sont-ils pas intimement liés ?
    Est-ce que je peux seulement dire que j’ai vécu une journée sans dire également que je l’ai au moins en partie rêvée ?

  6. Il me semble que vivre sa vie sans la rêver un tant soit peu c’est se priver de tout désir. Un de nos moteurs ne se trouve-t-il pas précisément à cet endroit singulier ?
    Votre cliente semble s’en être privée et s’être empêchée de construire le moindre pont. Elle s’est empêchée de prendre ses désirs pour des réalités !
    L’image assez dure et terrifiante qui me vient est celle d’une écartelée, d’une crucifiée que le poids des interdits immobilise et qui regarde ses rêves défiler sans pouvoir leur courir après.
    J’espère qu’elle en aura su en voler secrètement quelques uns que vous pourrez l’aider à honorer et que, grâce à vous, elle s’autorisera à courir après ceux qui lui restent encore à vivre…

  7. Bonjour,

    Vous avez raison d’attirer l’attention sur la facilité avec laquelle nous acceptons parfois une invitation à rester avec notre client dans le domaine du connu et familier.

    Souvent nous l’acceptons parce que cela est évident, de ce genre d’évidence invisible et inaudible qui échappe à l’attention.

    “je me rends compte que j’ai passé ma vie à rêver ma vie au lieu de la vivre”.

    Supposons que cette phrase traduise un jugement normatif : il est convenable de vivre sa vie et il n’est pas convenable de la rêver. Qui n’a pas entendu ce genre de phrase ? Lénine dont la fibre poétique n’a échappé personne, disait : « il est naturel de rêver mais il faut se comporter sérieusement avec son rêve »

    Ou bien : « ne pas prendre ses rêves pour la réalité ».

    La norme culturelle occidentale, comme vous l’avez justement rappelé, c’est d’accorder au réel un caractère sérieux et fiable et un caractère incertain et volatile à ce qui relève du rêve. C’est un postulat culturel. Une façon de le réaliser est de rencontrer d’autres cultures. Par exemple pour les aborigènes d’Australie c’est l’inverse : le coeur, l’origine, le sens du monde et de l’univers est le bugarrigarra, en français le Temps du Rêve. Il ne peut y avoir rien de plus sérieux pour un aborigène que le Temps du Rêve.

    Notre relation au rêve est liée à notre culture occidentale et il est difficile de sortir soi-même de cet enfermement en face d’un client car nous y sommes pris. Pour utiliser une expression de Michel Foucault nous sommes pris par ces « pensées silencieuses » : elles sont présentes et façonnent notre vie mais nous ne les entendons pas.

    Comment procéder ? C’est je trouve justement la force de l’approche narrative que de fournir au client un questionnement de déconstruction, c’est à dire un questionnement qui donne la parole à des pensées restées silencieuses.

    Ensuite ce que décide le client relèvera de son initiative personnelle. A lui de décider en effet s’il est préférable de rêver sa vie, de vivre sa vie, les deux ou ni l’un ni l’autre, mais c’est l’adoption d’une posture décentrée (à lui de choisir) et influente (les questions ont pour intention de donner la parole aux pensées silencieuses) que cette nouvelle possibilité lui sera offerte.

    Bien à vous,
    Stéphane Kovacs

  8. Gainsbourg « branché sur le paysage de l’action » oui! et je dirai même du passage à l’acte: sexe, argent, vie, mort… Il a brûlé 500 Francs et plus, possédé les femmes des autres (BB était mariée mais c’était surtout la « maîtresse » (la fiancée se serait mentir) d’une génération), réveillé les pulsions assasines de ses contemporains. Le film raconte, en effet, sa vie rêvée. Il reste enfant le long du film et se regarde lui même et les autres. Le reconnaissez-vous comme ayant été auteur de sa vie?
    Je mets, moi-même, mes pulsions en acte en participant à vos chats mais s’il vous plait arrêtez-moi, confrontez-moi, comme d’ailleurs vous le faites, quand je n’ai pas la bonne lecture… 😉
    On ne serait que co-auteur de sa vie, avec l’autre…

  9. Pierre écrit :
    « Car la tâche la plus difficile dans une vie d’homme, c’est de renoncer à ce qu’on n’a pas eu. »
    Olga écrit :
    « Et si la tâche la plus difficile de l’homme (ou de la femme), en tant qu’acteur ou auteur de sa vie, serait de se donner lui-même ce qu’il n’a pas eu? »
    Françoise ose écrire :
    « La tâche la plus belle dans une vie d’ homme, c’ est de se donner ce qu’il n’a pas vu, se re-découvrir, devenir auteur de sa vie »
    Alors, si difficile soit le renoncement, il devient possible de le tolérer.

  10. Je n’ai pas voulu te contredire, Pierre, au sujet de cette histoire de renoncement. Il me semble juste que chacun a le choix libre entre renoncer ou transformer ses désirs et ses rêves. Ou encore se laisser transformer par ses désirs, ce qui ne me paraît pas mal non-plus. J’ai un peu de mal avec les affirmations qui ont l’air de générer des lois universelles et j’aime les questionner.

  11. « Ce ne sont pas les vérités de Gainsbourg qui m’intéressent mais ses mensonges » dit le jeune dessinateur de Gainsbourg et réalisateur du film du même nom, Joann Sfar. Un Gainsbourg à décoiffer le réel en arrachant bien plus que des feuilles de chou, et pas que grâce aux performances (bien réelles) des acteurs, techniciens et réalisateur. Surtout parce c’est de notre Gainsbourg, celui de notre imaginaire collectif, que nous retrouvons. Aux armes etcétera…

  12. Se donner lui-même ce qu’il n’a pas eu, cela me semble impossible. Par contre, être capable d’y renoncer dans le passé pour se tourner vers ce qu’il pourrait avoir aujourd’hui est une belle piste de travail, j’ai l’impression… le projet n’est pas toujours en lui-même une jouissance suffisante, le paysage de l’action recèle les vrais trésors qui permettent de l’illuminer. Et même Baudelaire serait incapable de kiffer pour un projet s’il n’avait pas des expériences de vie qui servent de carburant à sa jouissance. Là encore, on retrouve une mise en perspective intéressante des univers apparemment antagonistes de la « vraie vie » et de la « vie rêvée ».

  13. Ce texte me touche et il repose en moi la question de comment éveiller nos rêves dans la réalité et leur donner des ailes… Me laissant guider par cette question j’ai monté un atelier sur le jeu et les sources créatrices dans la relation d’accompagnement… Dans cette exploration des chemins d’ouverture et de mise en mouvement du corps, de la voix et de l’imaginaire je tente de donner une grande place à l’expérience du rêve (dans le sens du voyage imaginaire) où l’on se laisse piéger par la sensation qui nous déconnecte de l’observation purement mentale, de l’analyse et du jugement. La sensation, comme la porte d’entrée dans l’action…
    Ce qui me donne envie de partager avec vous un petit texte de Stanislavski (un des grands maîtres théâtrales du siècle précédent):
    « Pourquoi la vie artistique est-elle plus intéressante que la vie ordinaire? L’acteur cherche des choses intéressantes, émouvantes lorsqu’il crée. La vie artistique est plus brillante, plus riche, parce que l’acteur la réchauffe de son rêve. C’est un mensonge acceptable. L’acteur doit tout voir, tout remarquer, tout retenir. Tirez des impressions de la vie, de la littérature. Observez. Mais cela ne suffit pas. Il faut réchauffer les observations par les inventions de l’imagination. »
    Et si la tâche la plus difficile de l’homme (ou de la femme), en tant qu’acteur ou auteur de sa vie, serait de se donner lui-même ce qu’il n’a pas eu?

  14. Cet article m’a fait penser au très beau poème (en prose) de Baudelaire, intitulé « Les projets » (tiré du Spleen de Paris). J’en cite ici le dernier paragraphe (le texte complet est facile à retrouver avec Google) :

    Et en rentrant seul chez lui, à cette heure où les conseils de la Sagesse ne sont plus étouffés par les bourdonnements de la vie extérieure, il se dit: « J’ai eu aujourd’hui, en rêve, trois domiciles où j’ai trouvé un égal plaisir. Pourquoi contraindre mon corps à changer de place, puisque mon âme voyage si lestement? Et à quoi bon exécuter des projets, puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante? »

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