« Dire bonjour à nouveau » est (enfin !) paru

Le livre collectif consacré à l’accompagnement des personnes, des familles et des entreprises en deuil vient de sortir chez Satas. Un livre important et attendu par toute la communauté narrative francophone.

Il s’agit de la première publication en français consacrée à l’accompagnement du deuil avec les Pratiques Narratives australiennes. Et à la suite de Michael White et de son incontournable article de référence « Saying Hullo again… » que l’on trouvera ici dans une traduction entièrement revue par Catherine Mengelle, les Pratiques Narratives ouvrent de nouvelles pistes passionnantes et fécondes pour toutes celles et ceux qui accompagnent des personnes, des familles et des groupes dans leur voyage pour émerger du deuil et reprendre le cours de leur vie.

Les traditions occidentales de l’accompagnement des personnes en deuil font souvent référence au « travail de deuil » freudien ou aux fameuses étapes d’Elizabeth Kübler-Ross. La pensée occidentale, on le sait, a été fortement influencée par l’individualisme et par le libéralisme depuis la fin du Moyen-Âge européen. Ces deux écoles ont déterminé des modalités intersubjectives dominantes pour penser le deuil, essentiellement centrées sur le travail d’ajustement à une vie d’où la personne disparue est absente et les étapes et outils facilitant cet ajustement. « La vie continue ! » en est la devise volontariste et émouvante.

Or, les Pratiques Narratives, issues de l’approche systémique, influencées par les traditions orales et nourries au lait de l’anthropologie et de la linguistique, partent d’un postulat entièrement différent : les personnes disparaissent, mais les relations ne meurent jamais. Dès lors, le « travail » ne vise plus à laisser partir la personne aimée et à se résigner à son absence, mais à renégocier la place de notre relation avec cette personne dans notre vie passée, présente et (surtout) future.

On trouvera donc ici une approche entièrement nouvelle de la traversée de la mort et du deuil lorsqu’ils font irruption dans notre vie. Cette approche se fonde sur le fait de « remembrer » la vie, se souvenir de la relation, déployer sa signification et l’honorer de toutes les façons possibles, au lieu de s’attacher à oublier ou à se résigner. L’approche narrative propose de construire de nouveaux récits qui continuent délibérément à inclure les morts dans nos « clubs de vies ». A la tâche impossible et culpabilisante de « dire adieu », elle substitue le défi créatif de « dire bonjour à nouveau », c’est à dire de célébrer les façons dont la relation avec la personne disparue éclaire et enrichit notre vie, ou celle du groupe.

Cette petite révolution copernicienne dans le domaine de l’accompagnement des personnes en deuil est au centre de ce livre. Nos collègues anglo-saxons ont pu depuis longtemps commencer à travailler avec ces idées grâce, notamment,  au livre de Lorraine Hetdke et John Winslade, une référence sur le sujet. On trouvera dans ce recueil un article de Lorraine Hedtke, qu’elle a généreusement offert à une publication dans notre langue. On y trouvera aussi le travail bouleversant de Linda Moxley-Haegert qui accompagne à Montréal les familles qui ont perdu un enfant, travail qui fait écho au témoignage non moins bouleversant de Françoise Quennessen, qui raconte comment cette renégociation de l’absence a pu s’opérer dans sa relation à la mort d’une de ses filles.

Mais là où se révèlent la vigueur et la créativité des Pratiques Narratives en langue française , c’est dans la façon dont les idées des fondateurs anglo-saxons investissent de nouveaux contextes et suscitent de nouvelles expériences. « Réinventer les pratiques narratives », comme le recommande David Epston, en restant fidèles à l’esprit d’aventure des débuts mais en dépassant tout ce qui pourrait en faire une collection d’outils coupés de leur dimension politique et subversive : telle est l’intention qui a guidé ce recueil.

Car si les Pratiques Narratives nous permettent de réinventer l’accompagnement des personnes et des communautés en deuil, c’est d’abord qu’elles nous invitent à déconstruire nos représentations dominantes de la mort et l’influence qu’elles exercent sur nos relations avec nos chers disparus. Notre relation avec la mort est essentiellement culturelle et imaginaire. D’autres cultures avec d’autres imaginaires nous apprennent que notre société matérialiste, individualiste et libérale nous a peut-être handicapés dans notre capacité à penser la mort et à vivre nos deuils. Les religions ont de tout temps proposé des réponses à la question de la mort, mais ces réponses, aussi réconfortantes qu’elles aient pu se révéler, étaient souvent très orientées vers la préservation du statu-quo social et économique. Aujourd’hui, de grandes firmes californiennes investissent des milliards de dollars dans un nouveau grand projet religieux : dépasser la mort par la technique et par la science. A la lumière des idées de l’approche narrative, comment ne pas y voir un ultime avatar du déni ? Au même titre que de rendre invisibles socialement les personnes en fin de vie en les enfermant dans des établissements et dans des dispositifs, une pratique culturelle qui horrifie nos collègues de cultures africaines. Déni, là encore, d’une réalité rendue insupportablement angoissante par la charge de solitude qui pèse sur l’individu moderne.

Adopter le point de vue de Michael White sur la façon dont les relations, et tous les trésors qu’elles contiennent, ne disparaissent pas avec les corps, remplacer l’individu moderne par la personne postmoderne,  recréer autour des personnes en deuil de puissantes communautés d’entraide ultra-locales au lieu de les laisser se dissoudre dans la fausse relation des communautés électroniques : voilà ce que vous propose ce recueil afin qu’après l’avoir lu, la mort devienne, plutôt que la traversée de la Vallée des Cendres, une occasion d’honorer la contribution des autres à notre vie.

Pierre Blanc-Sahnoun

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