La contribution des idées narratives contre la perte de sens dans le champ du travail social

Un article écrit par David Prégat.

Mythe de Chiron.

« Je ne suis pas Pôle Emploi ! Moi je suis de l’ANPE ! Quand on a changé, j’ai perdu tout ce que j’aimais. Les ateliers avec les demandeurs d’emploi… tout ça. On avait le temps d’échanger. Maintenant j’ai un écran, un fichier et un planning d’entretiens. Je ne fais plus mon métier ».1

Incomplétude, perte de sens, culpabilité, sentiment d’impuissance et lassitude sont des phénomènes bien connus des travailleurs sociaux. A bas bruit, ils innervent les pratiques, affectent les relations, et sont une source d’usure professionnelle non négligeable. A l’extrême, ces phénomènes prendront la forme de crises qui ébranleront profondément les communautés de travail, l’identité des organisations, jusqu’à impacter significativement l’oeuvre même d’accompagner.

« Un tiraillement entre objectif et subjectif, entre activité chargée de tâches et travail vide de sens. »

Les critères socio-économiques qui traversent les missions confiées placent les professionnels dans un tiraillement entre objectif et subjectif, activité chargée de tâches et travail vide de sens, identité profonde et exigence de rentabilité objective de la relation d’aide et ce quelle que soit la place occupée dans l’organigramme. Les équipes évoquent une perte de repères jusqu’à douter de l’utilité de leurs actions, leurs compétences et capacités à accompagner plus loin. Or à trop se souvenir de ce que nous n’avons pas « produit », nous en oublions tout ce que nous avons construit patiemment, intelligemment au fil des contextes et des circonstances.2

A trop se souvenir de ce que nous n’avons pas « produit », nous en oublions tout ce que nous avons construit patiemment, intelligemment au fil des contextes et des circonstances.

Au coeur des pratiques, la relation d’aide n’est pas épargnée par ce contexte. On observe un rétrécissement du temps, vital à construire une relation de confiance durable. L’entretien matriciel objectivé et planifié se substitue à l’itinérance conversationnelle qui jusqu’ici demeurait la meilleure façon de rencontrer l’autre. L’industrie du prêt à accompagner « éthiquable » diffuse abondamment ses référentiels de bonnes pratiques, grilles d’entretiens et autres progiciels à choix multiples. Or la relation c’est aussi un bouquet de sensations difficilement « excellisable ». L’intersubjectivité résiste aux coups de boutoir de la conserverie tarifaire. La rencontre est faite de respirations, du toucher, du regard, du sentir, de l’entendre et de la saveur.3 Sans cela, le risque serait que la personne accompagnée ne devienne le matériau sur lequel le professionnel sera invité à travailler ; un agrégat de données formant un tout plus ou moins compréhensible et évaluable. Or le travailleur social et la personne accompagnée sont faits du même bois ou plutôt de cet endroit où l’oeuvre et le matériau ne se distinguent pas dans le temps de la rencontre.

« Le travailleur social et la personne accompagnée sont faits du même bois ou plutôt de cet endroit où l’oeuvre et le matériau ne se distinguent pas : le temps de la rencontre. »

En groupe d’Analyse des pratiques, je suis frappé par la réponse à la question suivante : « Qu’est-ce que c’est selon vous un adulte fiable sur qui le jeune va pouvoir s’appuyer ? »4 Disponible, rigoureux, sérieux, honnête, attentif dans la juste distance et bien d’autres attributs qui formeront le portrait d’un adulte sans failles, dénuée d’émotions, de doutes. Bref un profil bien implémenté par des idées dominantes qui viseraient à définir le travailleur social comme un opérateur contenu dans sa dimension émotionnelle et son identité personnelle. Or ce matériel-là dès lors qu’on y accorde un peu de temps, est porteur de sens et de repères pouvant être exploités, formulés puis métabolisés pour nourrir la relation d’une curiosité supplémentaire pour la personne accompagnée. Si les propos de la personne vous heurtent n’étouffez pas ce que vous ressentez ? C’est aussi votre matériel. Faites-en une question une occasion d’être curieux qui honorera l’autre et maintiendra le lien ? Chacune de nos questions peut ouvrir une nouvelle vie pour nos clients, disait David Epston.

Une assistante sociale évoquait les propos d’une maman qui déclarait : « je refuse que ma fille aille en foyer. De toute façon je vais l’amener au pays, la marier, elle aura un enfant et je pourrai m’occuper du bébé »5. Soudain, Sentiment d’Urgence, Incompréhension et Risque de Rupture du Lien s’étaient invités dans l’entretien. Mais avant de déclencher un signalement avons-nous encore le temps de poser quelques questions ? Pouvez-vous me parler de ce projet pour votre fille ? En quoi c’est important pour vous ? Qu’est-ce que, ce que vous pensez du foyer, dit des attentes de la maman que vous êtes pour votre fille ? Si le dispositif, les procédures visant à sécuriser sont nécessaires il n’en demeure pas moins que le travailleur social en opérant un retour sur ce qu’il ressent, peut rester manoeuvrant et déjouer les écueils en contexte difficile, dès lors qu’il aura le temps de transformer ce matériel pour en nourrir l’action. On pourrait qualifier cela de travail consciencieux et en conscience. Mais donner du temps à la relation serait devenu compliqué compte tenu des multiples commandes. Il est à présent plus fréquent de se faire remonter les bretelles pour un Reporting en retard que pour avoir expédié une conversation afin de le rendre à temps.

« Une culture forte permet d’affronter les crises où les repères ne sont pas perdus mais plutôt égarés. »

Alors se pose la question de soutenir ceux qui soutiennent dans ce contexte. Un arsenal de dispositifs est communément proposé : Analyse des pratiques, médiation, supervision, audit, coaching etc.
J’ai choisi d’intervenir et d’accompagner les équipes avec les idées narratives. C’est-à-dire, faire le choix d’une approche qui s’attache à reconnaitre qu’une culture forte permet d’affronter les crises où les repères ne sont pas perdus mais plutôt égarés.

« Les communautés de travail ancrées dans le concret sont celles qui savent. »

Ce sont les récits que nous produisons sur notre expérience qui donnent forme à notre vie et à notre identité. Il y a des histoires qui enferment et des histoires qui libèrent. Le « client » (personne ou groupe) est le seul compétent à évaluer l’influence de ces histoires dans sa vie. Les conversations narratives permettent au « client » de déconstruire les idées dominantes, les conclusions identitaires négatives qu’il en tire, pour construire une histoire préférée plus riche.6

Ce retour sur l’identité, la culture, les valeurs qui lient les acteurs du quotidien au service de la personne accompagnée, invite à appréhender l’équipe, l’institution, en termes d’histoires et de sens au-delà de l’unique aspect organisationnel.

Dans ce cadre, le praticien narratif se positionne en « ignorant expert », décentré et influent. Il adopte une posture de « non savoir » qui reconnait la capacité du client à construire des solutions. Expert dans le processus, il accompagne ce dernier à retisser les liens entre ses actions et ce qui est précieux à ses yeux. « On suscite son intérêt, puis sa curiosité, et enfin, il devient fasciné par sa propre vie. » (Michael White. Septembre 2004). S’inspirant des approches collaboratives, il s’appuie sur les compétences locales considérant que les communautés de travail ancrées dans le concret « sont celles qui savent ».

« La personne, le groupe ne sont pas le problème. »

La personne, le groupe ne sont pas le problème. Les discours disponibles invitent à les définir par le nom du problème. Un tel sera un dépressif, un autre un mauvais manager, une équipe sera incompétente, résistante au changement. Mais, « Me donner un nom c’est m’annihiler, en me donnant un nom, en me donnant une étiquette, vous annihilez toutes les autres choses que je pourrais être ».7

« Redevenir manoeuvrant dans un paysage saturé par les contraintes et les injonctions paradoxales »

Le problème a ses stratégies, généralement dé-socialisantes et « dé-soicialisantes ». S’attacher à les repérer est la première étape pour congédier le problème. Les idées narratives n’ont pas pour ambition de le résoudre, de le contourner ni même d’y apporter des solutions préfabriquées. En pratiquant un retour sur le sens, le récit, les valeurs, partagés et co-construits, elles fondent les bases d’une histoire alternative dont l’un des effets sera la dissolution du problème.

La finalité d’un travail avec les idées narratives dans le champ du travail social consisterait à redevenir manoeuvrant dans un paysage saturé par les contraintes et les injonctions paradoxales en se ré-autorisant et en se « ré-auteurisant ». Car c’est bien de cela dont ont besoin les personnes que les travailleurs sociaux sont amenés à soutenir. Des humains professionnels8 ancrés dans toutes les dimensions de leur être, auprès de ceux qui sont provisoirement à l’arrêt afin qu’à leur tour, ils puissent en faire l’expérience.

« A l’origine des idées Narratives, il y a des travailleurs sociaux. »

Les idées Narratives sont nées des travaux de Michael White et David Epston dans les années 80 en Australie et Nouvelle Zélande. Michael White était travailleur social. Il a accompagné des familles des individus et des communautés (Aborigènes, Indiennes…). David Epston est thérapeute familial, anthropologue, sociologue et travailleur social. Avec Michael White ils fonderont la thérapie narrative.

Des principes clefs président à ces pratiques9 :

Une conception narrative de la vie. La vie doit être considérée avant tout du point de vue de celui qui en fait le récit.

Une conception narrative de l’identité. L’identité d’une personne n’est pas le résultat d’un compte-rendu descriptif des événements qui ont marqué sa vie.

L’externalisation du problème. Le client est invité à considérer son problème/symptôme comme extérieur à lui, donc de s’en dissocier.

L’expertise du client au coeur de la relation. La démarche narrative intègre les approches collaboratives qui considèrent que « le client est celui qui sait ».

Une approche collaborative de la conversation narrative. La collaboration entre praticien et client va s’engager comme une conversation bienveillante, respectueuse, ni culpabilisante, ni normalisante ou pathologisante, et qui place la personne au centre de la relation.

Une méthodologie d’intervention issue des théories de l’apprentissage. Le développement d’un individu dépend des conditions de l’apprentissage. Ce dernier est favorisé par un sentiment de protection, qui lui-même permet l’accès à une conscience des émotions subtiles, des intentions, des valeurs et des principes de vie.

1 Entretien avec un agent de Pôle Emploi.
2 Effet Zeigarnik et charge mentale.
3 Roland Janvier « Pour une approche sensible de la relation d’aide »
4 Groupe d’Analyse des Pratiques avec des professionnels éducatifs
5 Groupe d’Analyse des pratiques Interdisciplinaire
6 La fabrique Narrative. « Qu’est-ce que l’approche Narrative ? »
7 Søren Kierkegaard
8 Pierre Blanc Sahnoun « L’art de coacher »
9 institut-repere.com

Une réflexion au sujet de « La contribution des idées narratives contre la perte de sens dans le champ du travail social »

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