Lueur d’espoir

« Déradicalisation ». Le mot en lui-même porte l’échec de la chose. D’abord, parce qu’il sonne si dangereusement proche de « dératisation ». Mais pas seulement. Par sa construction même, il pose à la fois un jugement et un acte de pouvoir externe.

« Déradicalisation », c’est un concept décliné de l’exorcisme, où l’on extirpe le mal de l’individu envoûté. Tant dans sa possession que dans sa rédemption, l’individu a été passif et soumis à des forces extérieures qui le dépassent. Le concept de « déradicalisation » nie la capacité de choix et l’initiative personnelle de l’individu dans la construction de sa propre vie et de sa propre légende personnelle. C’est vraisemblablement pour cela que jusqu’ici, tout ce qui a été tenté a totalement échoué.

Tobie Nathan nous donne dans son dernier livre, « Les âmes errantes » (l’Iconoclaste)  une lueur d’espoir. Le créateur de l’ethno-psychiatrie ne développe pas de théorie ni de système.  Il vit sur le terrain, il parle du terrain. Il se place dans une position de respect des choix de la personne, travaille avec la famille, espère, s’inquiète, doute, reste une personne en relation avec une famille. Il essaie de comprendre, en donnant une chance.

Sur la base de l’expérience, ce qu’il a également découvert est très intéressant. Les jeunes qui choisissent / se font recruter par / le « Djihad » viennent souvent de familles immigrées qui ont coupé avec leur identité et leurs traditions d’avant l’immigration (croyant bien faire pour s’intégrer plus vite, évidemment). Et dans de nombreux cas, selon Tobie Nathan, le personnage du père fait défaut dans l’histoire de ces familles d’origine de ceux qui embrassent la carrière de « terroristes ».

Le fait que les conversations narratives soient des moyens puissants de travailler avec ces personnes est intuitivement évident. Le voir confirmer par ces fractures identitaires à la fois culturelles et individuelles qui se rencontrent dans le choix de s’engager dans une secte sanguinaire fait réfléchir à quelle contre-histoire pourrait porter assez d’amour pour aller rechercher le « caractère moral » (Tom Carlson) de ces jeunes sur leur propre vie?

Pierre Blanc-Sahnoun.

4 réflexions au sujet de « Lueur d’espoir »

  1. Ca fait du bien d’entendre parler de ce sujet sur un autre ton que celui de la morale. Non que je sois du côté de ceux qui exercent une forme de « mal absolu » sur les autres, bien sûr que non. Mais je n’ai jamais non plus senti favorablement l’idée de déradicaliser. Même si je comprends (et j’ai moi-même) le désir de protéger ses proches, j’ai le sentiment, sans pouvoir bien l’expliquer, que l’espoir de déradicaliser n’est pas et ne sera jamais une position juste pour moi. Merci Pierre de proposer une réflexion différente, ouvrant d’autres pistes et recontextualisant un minimum la question dans l’Histoire.
    La personne n’est pas le problème, c’est un de nos postulats essentiels.

  2. Magistral. Merci pour cet article qui pointe la synergie évidente et fertile entre les pratiques narratives et la clinique transculturelle, au carrefour de deux de mes chemins préférés. Je me réjouis de plonger dans ce livre qui viendra sans doute approfondir ma réflexion sur le thème de la contre-manipulation par rapport aux mouvements sectaires et des conditions d’exercice du libre arbitre en fonction des territoires et des trajectoires…

  3. J’avais écouté il y a quelques jour cette émission où Tobie Nathan était un des invités.
    https://www.franceinter.fr/emissions/le-telephone-sonne/le-telephone-sonne-02-octobre-2017
    Ici comme ailleurs, la prévention est de mise, et bien c’est évidemment la (seule) voie efficace … mais ça n’est pas comme ça qu’on nourrit le microcosme médiatico-politique de sa pitance quotidienne de catastrophes obligées !
    Cela étant, vive les conversations narratives en tous lieux et en tous temps !

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