Le jour où j’ai redonné sa place à mon grand- père

Dina Scherrer a accompagné une femme, Aude, qui lui a parlé de la manière dont elle a décidé de redonner sa place à son grand-père. Très touchée par son témoignage, Dina l’a invitée à écrire sur ce rituel qu’elle a mis en place et qui lui a permis de restaurer une partie de son histoire.

« L’année dernière, j’ai décidé de retourner sur la terre qui m’a vu naître : le Brésil. C’est aussi la terre où a grandi mon père et où est enterré mon grand-père. L’énergie de cette terre amérindienne est imprimée dans nos cellules depuis plusieurs générations. Je me suis offert d’aller passer quelques jours à Rio de Janeiro, la ville où je suis née et où j’ai vécu les trois premières années de ma vie. Je suis une « Carioca », c’est ainsi que l’on nomme les natifs de Rio. Ma cousine m’a accueillie chez elle. Cela faisait de nombreuses années que je ne l’avais vu. Un soir après le dîner, je ne sais toujours pas comment m’est arrivée cette idée dans la tête, je lui ai proposé de lui lire la lettre de notre grand père adressée à notre grand-mère. Une lettre de 18 pages que mon grand-père avait aussi pris soin de faire transmettre à ses fils après sa mort. L’histoire de ma famille a été souffrante de multiples séparations… Quand mon père eu 18 ans et son frère quelques années de plus, son père a quitté sa mère pour partir avec la femme du cousin de sa mère. Là commence déjà l’enchevêtrement de fils familiaux effilochés à ne pas y retrouver le fil !

A ce moment-là, ma grand-mère a littéralement interdit à ses deux fils, pourtant majeurs et vaccinés de revoir leur père et elle a complètement rayé de la carte notre grand père. C’était une femme puissante et manipulatrice. Ces fils lui ont obéi sans sourciller et n’ont jamais revu leur père. C’est pour cette raison que je n’ai jamais connu mon grand-père. Il est décédé alors que j’avais presque deux ans. Ma mère m’avait confiée que la seule et unique fois qu’elle avait vu mon père pleurer c’était après qu’il ait lu cette lettre laissée par son père. Mon père m’avait dit avoir beaucoup regretté de s’être plié aux désirs de sa mère. Sur son lit de mort je lui ai demandé si je pouvais lire cette lettre et il m’avait dit l’avoir perdu. J’ai retrouvé cette lettre quelques années après, dans les affaires de ma mère lorsque j’ai vidé l’appartement de mes parents. Je l’ai lu avec une grande émotion et j’ai découvert que mon grand-père était un homme bon, juste et droit. J’ai découvert aussi une grand-mère manipulatrice qui je crois n’a jamais su aimer, n’a jamais pris sa place d’épouse ni de mère et a castré ses fils. Je ne connais pas grand-chose sur l’histoire de ma grand-mère mais je suis sûre qu’elle a dû vivre des choses très difficiles qui n’ont pas laissé son coeur fleurir.

J’ai été profondément triste pour mon père qui s’est aussi laissé manipuler par sa mère. En lisant cette lettre, j’ai ouvert la fenêtre pour que rentre la lumière dans cette maison de famille et que la vérité soit faite.

Ma cousine a bien sûr accepté que je lui lise cette lettre sans bien savoir de quoi il en retournait et cela a été un gros choc pour elle. En quelque minutes notre grand-mère a dévalé de son piédestal. La lettre terminée, un long silence s’est installé et rapidement j’ai senti dans tout mon être qu’il était temps maintenant de faire quelque chose pour ce grand père déchu. J’ai proposé à ma cousine de m’accompagner dans un rituel qui redonnerait sa place à notre grand-père au sein de la famille. Curieuse, elle a tout de suite accepté. J’aime ce travail autour du rituel qui permet d’ancrer dans la matière des actes symboliques et ainsi de permettre la transformation. Rapidement j’ai commencé à voir le fil rouge de l’histoire. En accord avec ma cousine j’ai imprimé des photos en noir et blanc : une de mon grand-père et une de chacun de ses trois fils à peu près à l’âge où avait eu lieu la rupture. Autour de chacune des photos j’ai collé un joli ruban de satin argenté formant comme un cadre lumineux. Puis j’ai crocheté quatre petits coeurs en coton rouge que j’ai collé sur leur poitrine. Partant de chaque coeur j’ai crocheté un fil rouge symbolisant le lien du coeur. J’ai relié les 4 fils ensemble en les crochetant pour n’en faire qu’un. J’ai fait cela très lentement avec beaucoup de douceur, avec tout mon coeur de femme et mon agilité de tisseuse de vie. A chaque boucle formée je visualisais le lien entre ces trois hommes qui reprenait vie, comme un cordon ombilical qui se remet à battre doucement…

Nous avons également ramassé des coquillages et des petits cailloux symbolisant les cadeaux et les obstacles de la vie. J’ai également trouvé une image de la vierge noire brésilienne. Il ne restait plus qu’à trouver un lieu sécurisé, un nid pour installer les hommes de ma famille.

Le jour de mon arrivée à Rio, je m’étais sentie totalement happée par l’énergie d’une petite église à côté de chez ma cousine. En fait, il y a deux églises côte à côte : une grande et une petite. J’ai été très attirée par la petite et ma cousine m’a expliqué qu’à l’époque coloniale, la grande église était réservée au bourgeois et la petite aux esclaves. C’est une église ravissante, intimiste et simple. Dans le patio, il y a tout un pan de mur où sont accrochées des petites boites carrées avec une ampoule à l’intérieur et une petite porte vitrée. Pour moi ce fut tout de suite évident que nous allions installer les hommes de la famille dans une de ces petites boites du souvenir.

Nous avons décidé aussi chacune de notre côté, d’écrire une lettre à notre Grand–père et d’aller la lire au clair de lune sur la plage d’Ipanema près de l’endroit où il avait vécu avec ses fils. Nous avons lu à tour de rôle à voix haute, en nous adressant directement à notre grand-père. Nous lui avons demandé pardon pour l’avoir oublié et avoir inconsciemment continué le travail de sabotage du masculin de notre grand-mère. Je lui ai aussi confié la peine de mon père en apprenant sa mort et quand il a lu la lettre. Nous avons offert les lettres à la mer et les vagues ont englouti les maux pour les laver.

Le lendemain nous nous sommes rendues dans cette petite église le coeur battant. Moi portant les photos reliées par ce fil rouge avec une infime précaution comme si je tenais là, entre mes mains le plus précieux des trésors !

Nous avons loué une de ces petites boîtes de prières pour 7 mois. Nous sommes allées déposer les photos avec beaucoup d’amour et de délicatesse. Je me suis adressée à mon grand-père et lui ai dit que moi Aude sa petite fille j’étais là aujourd’hui, en tant que femme appartenant à cette famille pour lui redonner sa place juste et qu’ainsi je permettais de retricoter l’accroc de l’histoire des hommes de notre famille. A l’instant précis où j’ai prononcé ces mots j’ai senti à l’intérieur de moi quelque chose d’immense qui reprenait sa place. J’ai compris quelques jours plus tard qu’en redonnant leur place aux hommes de ma famille, j’avais remis à sa place juste le masculin à l’intérieur de moi. J’ai toujours eu des relations compliquées avec les hommes et depuis de nombreuses années je vis seule par choix. J’avais même réalisé ces derniers mois que je n’avais pratiquement plus d’amis hommes autour de moi. Dans les jours qui ont suivi le rituel j’ai eu un coup de cœur pour un homme, j’ai saisi le clin d’œil de la vie me disant : « tu vois désormais c’est possible ! ». Mon frère avec qui j’ai partagé tout le déroulement du rituel, m’a remercié en me disant qu’il était grand temps qu’une femme de la famille redonne leur place aux hommes !

Depuis j’ai rencontré beaucoup d’hommes sur mon chemin avec qui j’entretiens de belles et riches relations. Je suis entourée d’une énergie masculine bienveillante et soutenante. Je sais que l’Amoureux va bientôt se présenter à moi… Mon grand-père est assis dans mon coeur et veille sur moi… »

Aude Depalle

7 réflexions au sujet de « Le jour où j’ai redonné sa place à mon grand- père »

  1. Merci, Aude pur ce témoignage magnifique de la puissance des rituels, et en particulier le votre que vous avez su intuitivement mettre en place!!!!

    C’est très émouvant, très riche…

    Merci, Dina d’avoir invité à Aude de partager son histoire qui m’a beaucoup touchée et enrichie.

  2. Magnifique rituel Aude qui nous montre avec puissance et élégance que réparer nos histoires, c’est réparer nos vies. Je pense a ce grand-père, père déchiré de ne pas revoir ses fils et à la profonde joie qui aurait été la sienne de voir sa petite-fille émerger de l’ombre du temps pour lui rendre justice. Où as tu acquis ce talent de tisseuse de vies ? Merci d’avoir éclairé ma journée de cette belle lumière de justice et d’amour.

  3. Merci Dina. Magnifique témoignage, sensible, très illustré, où les histoires se mêlent, s’emmêlent, et se démêlent. J’ai vu sourire de gratitude et de reconnaissance l’âme du Grand-père pour cette petite fille qui poursuit son chemin de femme.

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