The reader (part 2)

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Une conversation sur ce film avec Rob et Alison Hall m’a permis de constater le point auquel je suis prisonnier d’un ensemble de schémas mentaux et culturels concernant la masculinité.

Ceci m’apporte trois réflexions qui font une passerelle entre ma propre histoire et celle racontée par le film (mon histoire de thérapeute / coach, j’entends, car sinon ça nous emmènerait vraiment très loin !)

Le poser de caméra : traduire la position du narrateur dans le futur ne peut se faire au cinéma que par une alternance de flashbacks et de retours au présent (posé par convention comme le futur des flashbacks et le moment où s’ancre le début du film donc la convention pour le présent posée entre le réalisateur et le spectateur). Mais lorsqu’on est dans les flashbacks, on est obligé de dérouler le présent du flashback au fur et à mesure. Dans le livre, c’est beaucoup plus intéressant parce que le récit du passé est assumé comme étant raconté par un narrateur qui écrit depuis le futur des événements (son présent à lui) et qui relie les événements qu’il raconte au paysage de son identité éclairé et modifié par ces expériences, expériences dont il dit en même temps qu’il les raconte comment elles ont éclairé et modifié son identité. L’un de mes plus anciens clients dirigeants d’entreprise, Philippe, me dit que mes posts deviennent de plus en plus abscons avec le temps. Ce paragraphe ne va pas améliorer mon matricule.

Le personnage de Kate Winslett. Le fait de raconter l’histoire d’amour en premier et le procès en second nous prend au piège de notre propre subjectivité et de notre propre texte virtuel. On peut trouver le personnage et l’actrice dans le personnage extrêmement séduisantes et il est très difficile de la voir ensuite sous les traits d’un monstre. Ce piège de la narration nous propose une leçon et nous confronte avec les incohérences de notre propre représentation. Nous sommes recrutés dans la subjectivité du jeune homme amoureux et confrontés au même grand écart que lui entre l’engagement éthique et le récit intime. Si l’histoire était racontée dans le bon sens, nous trouverions cette feme insupportable à cause de ce qu’elle fait et la détesterions tout au long du film. Mais rien n’est totalisant, ce débat est incarné par les étudiants et leur professeur de droit qui dit : « si des gens comme vous ne peuvent pas apprendre de gens comme moi, rien ne vaut la peine ».

La violence, tellement évidente qu’elle m’avait échappé. C’est Rob et Alison Hall qui me l’ont fait réaliser : c’est l’histoire, ou en tout cas aussi l’histoire, d’un abus sexuel commis par un adulte sur un adolescent, et les résultats dévastateurs de cet abus sur la vie de cet homme qui ne peut jamais réellement s’en extirper et reste soumis à cette expérience que l’on peut voir, c’est selon, comme un magnifique amour de jeunese ou un viol. Et imaginons l’histoire inverse entre un homme de 40 ans et une jeune fille de 15 ans : notre perception en serait sans doute entièrement différente. Mais là, nous sommes pris au piège de notre représentation culturelle de l’homme et de la femme et ne voyons pas l’abus sexuel évident de ce fait.

C’est un homme qui ne parle pas, qui n’a jamais parlé, qui ne commence à produire un récit qu’à la fin, lorsque taraudé de culpabilité, il comprend qu’il ne peut continuer à vivre que s’il raconte à sa fille et reprend ainsi sa place dans la chaîne d’union avec le reste de l’humanité. Et l’on réalise à quel point ce qui nous relie aux autres, ce qui nous rend humains, ce sont des histoires. Bonnes vacances à tous et rendez-vous à la rentrée.

5 réflexions au sujet de « The reader (part 2) »

  1. Bonjour
    On doit se poser cette question, oui, en évidence, mais en étant capable de poser des présupposés et des poncifs qui viennent, me semble-t’il marquer dangereusement notre esprit d’analyse et de compréhension d’autrui. On doit aussi faire attention aux mots qui débordent si vite de leur cadre et vont frapper. Je crois que le respect d ‘autrui doit commander aussi ce regard porté sur les autres, et qui est très, trop souvent comminatoire.

  2. Je n’ai pas vu le film non plus mais en connais le synopsis. Je rebondis sur le commentaire de Colette ; lorsqu’une personne de 30 ans tombe amoureuse d’une personne de deux fois son âge, on peut se poser la question de ce que l’une et l’autre cherchent de particulier dans cette relation toute particulière, et ce sans émettre de jugement.

    Lorsqu’un adulte entretien une relation avec un(e) adolescent(e), on DOIT se poser cette question et envisager la possibilité d’une relation abusive. Ce n’est pas forcément être jugeant ou suspicieux, c’est protéger et prendre soin.

    En tout cas je remercie Pierre pour la qualité de ses écrits et de ces réflexions qu’il nous propose.

  3. Bonjour
    Je n’ai pas vu le film dont je connais le propos. Pourquoi écrire alors ? Parce qu’il me semble qu’il y a une normalisation artificielle de la pensée et des sentiments, un stéréotype gênant. L’âge est-il vraiment le vecteur de l’affaire ? Nous sommes dans un système social qui nivèle les pensées et les maturités. Peut-on être amoureux réellement à 15 ans ? Moi, je dis oui… est-on moins manipulable par une passion amoureuse a 50, 60 ans qu’on soit homme ou femme, je dis non….. et si le vrai problème était qu’on n’arrive plus à concevoir un rapport humain autrement que dans une violence, une guerre de pouvoir larvé…. A considérer tout comme suspect ? A tout entacher….et si parfois la vérité était ailleurs ? Je provoque hein mais enfin….

  4. Merci, Pierre, de soulever des questions aussi intéressantes. L’abus sexuel est vraiment la dernière histoire à laquelle j’aurais pensé.
    La première qui m’est venue est qqch comme la « tyrannie du secret » liée à la honte, car lui « ne peut pas dire » et elle a honte de ne pas savoir lire. Puis aussi, qqch comme  » la tyrannie de la responsabilité » qui apparaît au moment du procès au sujet des femmes brûlées dans l’église lorsqu’elle dit « nous ne pouvions pas les laisser sortir, nous en étions responsables ». Je vois là aussi une manifestation du fléau de la perfection, qui me semble assez omniprésent dans le nazisme.

    Mais ce qui me semble le plus essentiel, c’est la force vive de la poésie et d’ailleurs, le film et le livre s’appellent The Reader.
    Hannah est habitée toute sa vie par le désir de cette force vive, et elle décide de mourir lorsque l’homme, qui lui a inspiré cette force, lui retire la possibilité d’en rêver, ou de désirer.
    Il y a aussi la restitution de la « boîte à trésors de l’enfance » qui se relie pour moi à cette force vive, si souvent piétinée.

  5. voici mon histoire avec ce film: j’ai commencé par lire deux lignes de ton commentaire Pierre au moment où ma fille Esther me criait :’je veux voir  » the reader »; j’ai fermé mes yeux, et le mail. Je suis partie dans l’heure au ciné.

    Comme dans « the hours » du meme auteur, des impressions d’être plusieurs personnes à la fois sont nées chez moi: me décentrer sans cesse pour saisir au mieux le présent des situations passées , ou futur. et rester spectatrice.
    Et le plus apprenant: revenir au sens : cet homme parle , il me semble ,tout le temps en lisant les livres Il est comme Ulysse en perdition, voyageant là où les batailles le mènent; là où les histoires le mènent, il construit ce qui va lui permettre de livrer son histoire à sa fille gràce aux mots des livres qu’il dit tout
    haut.
    Ce qui me fait dire que le présent de mon écoute d’autrui est un passé construit par cet autrui pour moi, et je dois en décripter SON sens

    eNSUITE pour hanna, il ya le rituel de l’eau, renouvelé àchaque rencontre et le grand lavage avant le départ: comme si par cela elle évite de souiller l’autre. ilya le bleu , indiquant le mystère, qui l’entoure.

    Il y a encore beaucoup à dire mais je stoppe là. bonnes vacances

    ps: j’ai revu « the hours », et je te conseille un livre fabuleux (encore des flash back) d’une avocate qui défend une ado .Juli Zeh « la fille sans qualités » chez Babel(une allemande.)

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