RWANDA : documentaire justice restaurative – Les Cornes de la vache

Par Rime LOUHAÏCHI.

L’an dernier, je m’étais rendue à Nantes pour assister à la projection d’un documentaire intitulé Les cornes de la vache, décrivant un processus de justice restaurative au Rwanda.

Salomé Van Billoen est à l’origine de ce documentaire – criminologue et médiatrice – j’ai eu l’occasion d’échanger longuement avec elle et cette rencontre restera gravée à ma mémoire.

La bonne nouvelle, c’est la projection du documentaire, le 1er avril de 20h à 22h en Visio. La projection est suivie d’une discussion.

Ce docu raconte comment un village tente de résoudre des situations de violences conjugales au travers d’un dispositif reposant sur des habitants-médiateurs. J’y vois un lien avec ce qui nous occupe ici, car ce que les villageois cherchent avant tout, c’est à renforcer leur capacité collective à poser les problèmes, comprendre les causes et les responsabilités de ces situations de violence, inventer ensemble les manières de réparer et d’avancer. C’est aussi très inspirant sur les questions de professionnalisation (ou pas) de ces rôles de facilitation et de médiation.

L’événement est payant (à partir de 3 euros) et les fonds sont reversés à l’association rwandaise Liwoha qui conduit le projet.

Lien : Justices & justesse : visionnage du documentaire Les Cornes de la vache & débat réflexif

Rime

Le véritable bureau des légendes :  SF et narrative

Le fait que la réalité est une histoire que l’on peut altérer à l’insu de ses habitants est un vieux thème de la SF.

On le trouve chez Philip K Dick,  comme l’un des sujets centraux de toute son œuvre. “Ubik” en donne une variation étincelante. Dans « le Dieu venu du Centaure », Dick nous montre ce que vivent les gens prisonniers d’une cascade d’histoires sur lesquelles ils n’ont aucun contrôle (en même temps, c’est plus ou moins notre situation à tous et à toutes).

On le retrouve aussi dans “Simulacron 3”, de Daniel F. Galouye, où l’ensemble d’une société découvre qu’elle n’est qu’une simulation dans les entrailles d’un ordinateur d’une société d’études de marché (une idée que l’on retrouve d’ailleurs presque à l’identique dans le dernier Goncourt, « L’anomalie »). 

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Masterclass de marcela polanco en mai prochain : les nouvelles

Les 18 et 19 mai prochain, se tiendra (enfin !)  la masterclass de marcela polanco  dont nous parlons ici depuis plus d’un an (voir les posts précédents). 

Après avoir envisagé différentes formules, de façon à s’adapter aux évolutions de la crise sanitaire,  nous avons fini par décider (la mort dans l’âme) que cette masterclass aurait lieu entièrement sous forme virtuelle,  par Zoom.

Marcela sera présente les après-midis du mardi 18 et du mercredi 19 pour enseigner et discuter avec les participants et les participantes.  Les matinées seront consacrées à mettre en perspective les sujets abordés, à  élaborer ensemble des questions pour marcela ainsi que d’explorer différentes  façons de mettre en œuvre ses idées dans nos contextes particuliers.

Étant donné les conditions très spéciales de cette masterclass, la toute première en virtuel, nous avons décidé de limiter le nombre de places à 50 personnes. En effet, cela permet de conserver un confort suffisant pour que chaque participant et chaque participante puisse avoir un contact personnalisé avec l’intervenante. L’ensemble des conversations et enseignements sera traduit comme d’habitude avec finesse par Z et sa team.

Rappelons ici que marcela est la créatrice de la “traduction décolonisée” ; c’est elle qui a commencé à métisser les idées narratives avec des cultures différentes de leur écosystème d’origine. Ses travaux sur la vision politique des rapports de pouvoir et de privilège dans  la relation d’aide constituent vraiment une très  belle source d’inspiration  pour toute la communauté narrative, et en particulier pour les funambules qui dansent sur les fils tendus au-dessus du volcan capitaliste.  

Inscriptions : https://www.weezevent.com/master-class-paris-2021
Programme : https://www.lafabriquenarrative.org/blog/event/master-class-2021-avec-marcela-polanco
Informations : lafabriquenarrative@gmail.com

 

Lusophonie externalisante : 4 clés pour s’en inspirer.

Par Julie Cardouat

Les langues traduisent une certaine vision du monde et façonnent à leur tour nos représentations. C’est ainsi que la grammaire externalisante nous donne l’opportunité de transformer profondément nos histoires.

La culture lusophone est fortement ancrée dans l’instant présent et sa langue le lui rend bien. En portugais, le problème est mis à distance par une distinction syntaxique très claire entre situation passagère et état constant.

Ainsi, pour exprimer le verbe « Être » en français, la langue portugaise utilise deux auxiliaires différents :
– L’auxiliaire Estar, employé pour décrire un état momentané. « Estou contente » ( = « Je suis contente au sens « Je me sens contente »). « Estou trabalhando » (= « je travaille » ou sens « je suis en train de travailler »).
– L’auxiliaire Ser, employé pour décrire un état dans ce qu’il a de durable. « Sou francês » ( = Je suis français.e »).
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“Faire le pas” en 2021

Par Catherine Mengelle

Toute l’équipe de la Fabrique Narrative vous présente ses meilleurs vœux pour 2021, et pour commencer l’année en beauté, voici une très courte et très jolie conversation de 10 minutes qui s’est tenue lors d’une journée découverte des Pratiques Narratives, entre une participante volontaire et moi.

Elle a accepté que cette conversation soit utilisée à des fins pédagogiques et je l’en remercie beaucoup. On trouve dans cette conversation :

  • La négociation du nom du problème : sentiment d’illégitimité ? Morte de trouille ? Ne pas arriver à faire le pas ?
  • La suite de la carte de prise de position (la fameuse JEEP de Fabrice : Problème, Effet, Évaluation, Justification) à partir d’un effet du problème : la paralysie, avec une prise de position très forte suivie d’une explication non moins forte.
  • Un tout petit travail d’enquête sur la vie du problème, qui l’externalise et permet de le territorialiser dans le temps (« depuis que je veux ce titre de coach »).
    Pour poursuivre cette conversation narrative, j’aurais eu le choix entre plusieurs pistes. Voici celles que j’aurais aimé suivre si la conversation avait duré plus longtemps :

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Exemple d’externalisation avec Dina et Benoit

Par Dina Scherrer.

J’ai toujours pensé qu’être accompagnant narratif c’était s’intéresser au héros qui se retrouve en face de nous à un certain moment de sa vie et savoir orienter notre curiosité de telle sorte qu’il nous raconte de quoi il a déjà triomphé, quels sont ses supers pouvoirs. Lui renvoyer en fait la richesse de son savoir et ce, même quand il vit des moments difficiles.

J’ai été amenée récemment à modéliser une conversation d’externalisation du problème avec un groupe qui se forme avec nous aux Pratiques Narratives. J’ai demandé un volontaire. Il y a eu un petit silence et Benoit s’est proposé. Ce n’est pas un exercice toujours aisé pour la personne qui doit se raconter sur l’une de ses histoires de problème devant ses pairs. Pas aisé non plus pour moi car c’est le moment où je me mets une petite pression à devoir incarner concrètement ce que j’enseigne.

J’ai souvent vécu cette situation mais en général elle n’est pas filmée. Là comme c’était en visio, mon collègue Alexandre Mougne, qui co-animait avec moi, a proposé à Benoit d’enregistrer notre conversation afin qu’il puisse vivre l’expérience pleinement et regarder tranquillement la conversation plus tard s’il le souhaitait.

Benoit a accepté et m’a raconté son histoire de problème, une histoire qu’il a nommé “timidité : une récurrence” qui vient le visiter depuis l’enfance, qui l’isole et le freine dans pratiquement tout ce qu’il entreprend. Cela pourrait paraître difficile de voir le héros face à une personne qui se débat dans une histoire problème depuis des années. Mais, ce qui est formidable avec les Pratiques Narratives et notamment avec la conversation d’externalisation, c’est que c’est une invitation à parler de ses histoires de problèmes tout en restant digne. Car c’est une conversation qui met en lumière que la personne n’est pas le problème, qu’elle est experte de sa vie, qu’elle est la mieux placée pour savoir ce qui lui convient ou pas et pourquoi. Un protocole que Michael White a nommé la “carte de Déclaration de position N° 1” car, outre de redonner le savoir à la personne, elle lui permet de poser un regard critique sur ce qu’elle vit et de décider de ce qui est bien ou pas pour elle afin qu’elle redevienne auteur de sa vie.

C’est en revisionnant cette vidéo que j’ai pris la mesure de la puissance de cette conversation que je connais pourtant bien. J’ai réentendu Benoit me raconter avec beaucoup d’authenticité, de détails, d’humour, cette histoire de problème qui avait usurpé son identité en lui faisant croire qu’il était un froussard, incapable de se créer des relations et d’avoir des conversations profondes avec les gens. Rapidement, j’ai pu voir Benoit récupérer les droits sur son histoire préférée, celle qui parle d’un Benoit plutôt aventurier, immensément curieux, qui aime avoir des discussions profondes avec les gens même s’il affectionne aussi les moments de solitude.

Benoit m’a autorisé à poster notre conversation sur notre Wiki Pratiques Narratives pour aider celles et ceux qui le souhaitent à mieux appréhender ce concept. En acceptant de faire cet exercice avec moi devant ses pairs, en autorisant de rendre publique notre conversation, Benoit fait un joli pied de nez à son histoire de timidité.

Depuis que cette conversation a été rendue visible sur le Wiki, Fabrice et Laetitia ont souhaité documenter pour Benoit cette conversation :

Documentation de Laetitia

Documentation de Fabrice

“Merci pour la tendresse…”

C’est une immense artiste et une grande story-telleuse qui nous quitte avec Anne Sylvestre.

Elle maîtrisait à la perfection l’art de raconter une histoire qui remobilise nos émotions et notre humanité. Très reconnue pour ses chansons pour enfants, les “Fabulettes”, dont elle disait en rigolant que c’était “son assurance vieillesse”, elle a produit 400 chansons mainstream bouleversantes, autant d’histoires de vie à vif qui tapent au coeur du coeur. J’avais eu le privilège de passer une semaine avec elle il y a 2 ans, dans un village perché de la Drôme provençale où elle organisait chaque année une master class pour quelques jeunes (et moins jeunes 🤓) auteurs-compositeurs et compositrices. Féministe, anticolonialiste, avec son oeil vert perçant et ironique, elle n’avait rien perdu à 84 ans de son humour ravageur et de son humanité bourrue. Parolière exceptionnelle (même si elle détestait le surnom de “Brassens en jupons” qui la réduisait à son genre), elle avait décidé de s’affranchir de l’histoire dominante de sa famille pour s’inventer à travers la poésie. C’est le moment de réécouter ses chefs d’oeuvre et de lui dire bonjour à nouveau.

Projection au coin du feu

Par Catherine Tanitte

Voici un compte rendu très créatif de la soirée conférence du 5 novembre 2020 « quand l’approche narrative fait son cinéma ».

 C’est une soirée d’hiver, où la nuit prend ses quartiers. Le 5 novembre 2020 pour être précis. Dans le noir, tour à tour, des personnes prennent place et apparaissent dans la salle. On distingue le haut de leurs silhouettes assises dans la pénombre de la soirée. Quelques lampes ça et là caressant leurs visages ou épaules.  En arrière fond, Claude Nougaro nous chante son cinéma.

C’est la séance de 19h. Ou plutôt la conférence. La salle est virtuelle. Elle se prénomme Zoom.

Je vous parle ici d’une conférence que j’ai eu le plaisir d’animer dans le cadre de la Fabrique Narrative pour partager quelque chose qui m’est précieux et m’anime.

Ce qui était à l’affiche ce soir là, c’était : « Quand l’approche narrative fait son cinéma ! Les langages visuel, cinématographique et séquentiel comme accompagnements narratifs » Continuer la lecture de Projection au coin du feu 

Le sens des mots

Par Catherine Mengelle

L’autre jour, j’animais avec Fabrice une journée découverte des Pratiques Narratives.

Quand nous présentons les idées narratives, les personnes se raccrochent à ce qu’elles connaissent et font des liens avec d’autres approches. Parfois, ces liens me paraissent réels, d’autres fois beaucoup moins. Or si elles dépensent des sous pour s’informer ou se former à des idées nouvelles, ce n’est pas pour que nous les brossions dans le sens du poil. Je suis donc attentive à ces liens et cherche toujours à en vérifier le bien fondé. C’est ainsi qu’une participante a pensé « recadrage » lorsque nous parlions de l’histoire alternative, faisant référence à des choses déjà connues d’elle. Ce mot m’a heurté, je ne le trouvais pas juste. Je me suis retrouvée à recadrer (pour le coup) une collègue et je n’ai pas aimé le faire. Depuis, j’ai réfléchi à ma réaction, je me suis demandée pourquoi ce terme « recadrage » ne me convenait pas. Bien entendu, cela va bien au-delà de la seule posture narrative.

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Lors du deuxième confinement

Par Elizabeth Feld.

Lors du premier confinement, j’avais publié un article sur Errances sur les rites de passage par rapport au confinement1.

Force est de constater que nous sommes toujours quelque part dans ce passage, me semble-t-il.

Pour honorer ce deuxième confinement, et le bazar qui se passe dans mon pays d’origine, j’aurais aimé juste partager avec vous quelques lectures qui m’ont beaucoup parlé autour de la notion de passage , et de liminarité (l’état dans lequel on est quand on est en plein milieu d’un passage, l’entre-deux…)

Il s’agit de deux anthropologues contemporains : Björn Thomassen dans Liminality and and the Modern2, et Arpad Szakolczai dans Liminality and Experience3. Ils proposent quelques notions qui me semblent bien intéressantes et applicables à ce qui se passe aujourd’hui.

Thomassen, dans son excellent ouvrage propose que, dans notre société moderne, nous sommes, en fait, dans un état constant de liminalité, que nous recherchons justement ce qui fait partie de l’expérience liminaire, et que les valeurs contemporaines sont beaucoup axées là-dessus:

“Quelque chose de très différent s’est passé depuis le XVIè siècle : la liminalité s’est établie au coeur du projet moderne. Le jeu, la comédie, les jeux, la sexualité, la vie des loisirs, la violence – en bref tous les aspects les plus évidents de la liminalité, liés à l’expérience humaine – ont occupé le centre de la scène à l’intérieur de la modernité culturelle, politique et économique. En même temps, au niveau de la pensée, les sentiments humains de la peur, l’anxiété, le scepticisme et le doute (des sentiments liminaires par excellence) se sont établis comme les fondations anthropologiques. S’il ne s’agit pas de transition, il ne s’agit pas de liminalité.” 4

“… La liminarité a sa place dans une séquence. Aucune culture ne serait assez bête pour concevoir une séquence de rituel qui s’arrête au liminaire. Sans retour à la normalité et sans structure de fond sur lequel on peut compter (du moins jusqu’à ce qu’elle soit ré-ébranlée) les individus deviennent fous et les sociétés deviennent pathologiques. La vie humaine perd son sens dans une liminarité perpétuelle. Et pourtant, dans un certain degré, c’est exactement ce qui se passe est ce qui s’est passé dans une transition spécifique, celle qui est au coeur de toute théorisation sociale : La transition à la modernité.” 5

Et finalement ce qui m’a peut-être le plus interpellée dans leurs analyses, c’est que les passages et les rites de passage ont besoin d’un accompagnant. De quelqu’un de sage, d’expérimenté, de solide, qui accompagne les personnes dans leur passage et qui leur aide à trouver et à atteindre l’autre rive. Comme dit Szakcolczai:

“La liminarité sans maître de cérémonies peut facilement conduire au règne durable des escrocs / illusionistes. Une situation liminaire ne devrait jamais être induite sans la mise en place d’une forme correct qu’on impose à l’âme de ceux à qui les émotions sont en train d’être stimulées en faisant partie de la limite.” 6

Dans tous les rites de passage, il y a la présence de quelqu’un, à qui on fait appel, un-e maitr-esse de cérémonies, et si ce n’est pas un individu, il peut y avoir la communauté, et il faut une structure en place pour contenir et accompagner les personnes dans leurs passages.

Où sont ces personnes aujourd’hui ?

Où est le début, et quel sera l’étape d’incorporation, de fin et de célébration de notre passage ?

Notes :
1Article “Il y aura un avant et un après.”
2Liminality and the Modern, Thomassen, Björn, Ashgate publishing, 2015
3Liminality and Experience , Szakolczai, A.Dans :Breaking boundaries, varieties of liminality, Horvath, Thomassen, Wyland,editeurs; Berghanh, books 2015.
4iBid p. 15 “something very different has happened from the 16th century onwards: liminality became established at the core of the modern project. Play, comedy, gambling, sexuality, entertainment, violence – in short all the most evident aspects of liminality linked to human experience – took central stage within cultural, political and economic modernity. Simultaneously, at the level of thought, the human sentiments of fear, anxiety, skepticism and doubt (quintessential liminal sentiments) were established as anthropological foundations… If it’s not about transition, it’s not about liminality.”
5Thomassen P.216 Liminality has its place within a sequence. No culture would be foolish enough to devise a ritual sequence that stops at the liminal. Without a return to normality and background structures that one can take for granted (at least until they are shaken again), individuals go crazy and societies become pathological. Human life ceases to be meaningful in perpetual liminality. And yet, there is an extent to which this is exactly what is happening and what happened in one specific transition, the one that lies at the heart of social theorizing: the transition to modernity
6Szakcolczai, Arpad, p. 52, ”Liminality and experience, in Liminality and the search for boundaries “Liminality without master of ceremonies can easily lead to lasting rule by tricksters. A liminal situation should never be induced without a proper form in hand to impose on the soul of those whose emotions are being stimulated by being part of the limit.”

Par Elizabeth Feld.