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Une vision étendue des membres du Club de Vie (2)

Voici un sixième article de Martine sur un atelier présentant de nouvelles opportunités pour les conversations de remembrement.

Gid’on Mordecai Friedman (gidonmf@narrativetherapyinnovations.com) a animé plusieurs ateliers lors de la 4ème conférence Européenne + de Pratique Narrative et Travail Social.

L’un des ateliers s’intitule « Expanding Opportunities for Re-Membering Conversations ».

Il ouvre deux voies que nous avons testées, et dont j’ai apprécié la puissance : Anti-Membership Interview et Expanded Membership Interview. Voici le second exercice que j’ai envie de partager avec vous.

J’assume la traduction des textes anglais distribués…

Expanded Membership Interview

Certaines personnes qui contribuent à notre identité et à notre sens de « qui nous sommes », sont connues comme des membres de notre Club de Vie.

Bien que de nombreux membres de notre Club de Vie soient des personnes, nous devons rester attentifs au fait que des objets, des lieux, des animaux familiers, des amis imaginaires ou des organisations peuvent aussi en faire partie. D’ailleurs, certaines personnes développent des liens tout-à-fait prégnants avec un animal, un téléphone portable, ou leur jardin. Ce sont parfois des personnes perçues comme asociales, et isolées.

Il est donc intéressant de nous donner la possibilité d’explorer des membres non-humains, du Club de Vie.

  • Choisissez un lieu, un objet, un animal, un symbole, une communauté… important.e pour vous
  • Racontez-moi une histoire à propos de ce membre particulier de votre Club de Vie
  • Pourquoi ce membre particulier de votre Club de Vie est-il important pour vous ?
  • Qu’est-ce que ce membre particulier de votre Club de Vie connaît de vous, que d’autres pourraient ignorer ?
  • Décrivez ce qui se passe quand ce membre particulier de votre Club de Vie est présent. Qu’est-ce que cela change dans vos pensées, dans vos émotions, dans vos sensations ?
  • Si ce membre particulier de votre Club de Vie avait la parole, que pourrait-il dire de vous ?
  • Quelle identité, quelle perception de vous-même, ce membre particulier de votre Club de Vie enrichit-il ?
  • Si ce membre particulier de votre Club de Vie n’était pas entré dans votre vie, qu’est-ce qui aurait été différent ?
  • Y-a-t-il une valeur, ou une idée, précieuse pour vous, que ce membre particulier de votre Club de Vie représente à vos yeux ?
  • Qu’est-ce que ce membre particulier de votre Club de Vie veut vous apprendre à propos de vous-même, de la vie ou du monde ?
  • Que pourrait-il se passer si ce membre particulier de votre Club de Vie était plus présent dans votre vie ?
  • Où est-ce que cela pourrait vous emmener ?
  • Que pouvez-vous faire pour l’intégrer plus dans votre vie ?
  • Qu’avez-vous envie d’emmener avec vous, à l’issue de notre conversation ?

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Martine Compagnon, 14 juillet 2016

Interroger un Anti-Membre du Club de Vie (1)

Voici un cinquième article de Martine sur un atelier présentant de nouvelles opportunités pour les conversations de remembrement.

Gid’on Mordecai Friedman (gidonmf@narrativetherapyinnovations.com) a animé plusieurs ateliers lors de la 4ème conférence Européenne + de Pratique Narrative et Travail Social.

L’un des ateliers s’intitule « Expanding Opportunities for Re-Membering Conversations ».

Il ouvre deux voies que nous avons testées, et dont j’ai apprécié la puissance : Anti-Membership Interview et Expanded Membership Interview. J’ai envie de les partager avec vous. Je vous livre la trame des exercices.

J’assume la traduction des textes anglais distribués…

Anti-Membership Interview

Parfois, notre attachement à une valeur ou une pratique, devient d’autant plus visible que nous vivons une expérience dans laquelle cette valeur ou cette pratique est bousculée. Ou le sentiment que des personnes « ne sont pas comme nous » sur certains points, permet de faire apparaître ce qui nous importe.

Pensez à une relation qui vous irrite. Merci de ne pas choisir une relation ou une expérience associée à un traumatisme. Choisissez plutôt, dans cet exercice, une relation assez triviale, y compris une interaction avec une personne que vous ne connaissez pas.

  • Racontez-moi une histoire à propos de cette interaction choisie.
  • Comment cette interaction a-t-elle affecté vos pensées, sentiments, ou vos sensations physiques ?
  • Qu’est-ce qui vous a mis mal à l’aise, dans cette relation ?
  • Y-a-t-il une valeur, une pratique, précieuse à vos yeux, qui a été mise à mal dans cette interaction ?
  • Racontez-moi une histoire au sujet de cette valeur ou de cette pratique
  • Comment cette valeur ou cette pratique fait-elle partie de votre vie aujourd’hui ?
  • Qu’est-ce que l’histoire, que vous avez racontée, vous dit de cette valeur ou de cette pratique ?
  • Que pourriez-vous apprendre, de cette interaction ou relation ?
  • Comment pourriez-vous concrètement introduire cette valeur ou cette pratique, un peu plus, dans votre vie ?
  • Comment le fait d’avoir raconté cette histoire, influence-t-il la façon dont vous vous sentez proche de / relié à / cette valeur ou cette pratique ?
  • Que pourrait-il se passer si vous gardiez cette conversation avec vous à la fin de notre entrevue et en faisiez quelque chose ?
  • Avec quoi aimeriez-vous repartir, de cette conversation ?

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Martine Compagnon, 14 juillet 2016

Hospitalité (4)

Voici un quatrième article de Martine sur un autre atelier ayant rapport avec l’accueil des réfugiés.

Des cérémonies définitionnelles, sous forme de rituel d’hospitalité

Un retour de l’atelier « Definitional ceremonies as rituals of hospitality in a mobile and interactive exhibition of Afghan refugees in Belgium », présenté par Sarah Strauven, Abdul Shirzai et Shakila Yari.

J’assume de nouveau les traductions approximatives des documents et présentations en anglais.

L’atelier est présenté en anglais, tout d’abord par Abdul Shirzai puis Shakia Yari.

Abdul-Shirzai-et-Shakila-Yari-blog

Ils témoignent brièvement de leur arrivée, d’abord en centre d’accueil, durant un à quatre ans avant de recevoir le statut de réfugié.e politique.

Abdul se fait le porte-parole du désespoir des Afghans présents à ses côtés : leur culture, leur richesse, leur humanité sont balayées par des images d’actualités ; ils sont perçus comme représentants d’un peuple guerrier, violent, arriéré.

« Quand une vieille femme refuse dans le bus le siège que je lui offre, je me sens complètement incompris et rejeté » rapporte l’un des supports présentés.

Le témoignage de Shakila met, lui, l’accent sur la fierté et la gratitude qu’elle éprouve aujourd’hui, femme, d’être capable d’agir pour son peuple et de se trouver ainsi, debout devant nous. Notre culture permet le respect des droits de l’homme et de la femme. Elle honore à cette occasion le souvenir de sa mère qui lui prédisait, petite, qu’elle saurait un jour agir pour aider son peuple.

Faire connaître notre culture et célébrer nos actes de résistance

L’idée germe alors dans l’esprit de Sarah (psychologue spécialisée dans les traumatismes et la santé mentale des personnes victimes de déplacements, nourrie de pratiques narratives) et d’Abdul, de faire connaître la culture afghane.

Niaz Mohamed Miyasahib les rejoint et peu à peu émerge le coeur de la réflexion : « comment pouvons-nous modeler (mettre en forme) notre vie dans une nouvelle société, de façon respectueuse de notre passé et de telle sorte que cela ouvre notre coeur et notre esprit à de nouvelles expériences, et que nous nous sentions connecté.es à la fois au passé, au présent et au futur ? »

Un document collectif est constitué à partir d’entretiens individuels. Il porte des témoignages de résilience, des éléments clefs de la culture afghane (des proverbes, des traditions, une carte) et il est nourri par les photos personnelles (tapies au creux des téléphones portables) confiées par les personnes.

« Le fruit de la patience est délicieux »

Un artiste photographe, Dean Pasch, réalise une œuvre graphique, en guise de documentation, à partir de ces éléments. Ces images sont ensuite renvoyées aux personnes et l’artiste recueille les retours. Les images fragmentées et reconstituées, superbes, témoignent de la nature multiple des vies exposées.

De ces supports, Sarah, Abdul, Shakila et d’autres réalisent une exposition. Tous s’engagent de façon bénévoles au service du projet.

Exode et déplacements sont communs à toutes les cultures

Ils décident de profiter en 2014 des commémorations de la Première Guerre Mondiale, pour relier, grâce à ce travail artistique, toutes les personnes, belges, afghanes ou autres populations déplacées. Ils parient sur le caractère universel des peurs, résistances et compétences soulevées quelle que soit l’époque, par l’exode et la fuite.

L’occasion de recueillir des témoignages extérieurs

Ils complètent les expositions par la demande de témoignages de la part des spectateurs / visiteurs. Ils créent ainsi les conditions d’une cérémonie définitionnelle nourrie par des témoins extérieurs.

C’est ainsi qu’à la fin de l’atelier, nous sommes invités à écrire une lettre à l’attention des personnes afghanes sources de l’exposition : que gardons-nous comme points clefs ? Quelle image cela nous donne-t-il de la culture afghane ? Que retenons-nous, qui nous nourrit ?

La narrative comme acte politique

En conclusion de l’atelier, Sarah intervient avec une détermination qui me touche.

Pour expliquer son engagement, et le choix de présenter l’exposition aussi hors des centres d’accueil, elle nous rappelle qu’il est de la responsabilité du groupe dominant de prendre en compte et de minimiser les effets causés par le discours dominant. Le peuple qui accueille et reçoit, porteur d’un discours dominant, a la charge d’instituer les conditions d’un changement.

Prendre soin de l’idiome d’origine

Enfin, elle témoigne du soin qu’ils ont apportés à respecter la langue d’origine.

Une expression traditionnelle afghane (pashtou) traduit la douleur par « le coeur qui brûle / le coeur incendié ».

L’exposition est donc intitulée « How we quench the thirst of our heart ». Quench signifiant à la fois « éteindre un incendie » et « étancher une soif ».

De nouveau au cours de cette conférence, par un tel témoignage, Sarah, Abdul et Shakila soulignent le sens profondément humain des pratiques narratives. Je sais pourquoi cet univers me semble si important et si puissant !

Voici une photo de ma documentation remise en qualité de témoin de l’atelier :

Documentation-Martine-Compagnon-blog

Pour plus d’information, vous pouvez me contacter afin d’avoir les coordonnées de Sarah (anglais, français, néerlandais), Abdul (néerlandais, anglais, pashtou, dari) ou Shakila (anglais, dari).

Martine Compagnon, 10 juillet 2016

Le désir de mourir (3)

Titre original : « Responding to people seeking asylum – Poh Lin Lee (3) »

En direct de la 4ème Conférence Européenne des Pratiques Narratives et Travail Social.

Ce troisième article m’est inspiré par un entretien rapporté par Poh Lin Lee, avec une jeune femme du centre australien de détention de réfugiés Christmas Island. J’assume la traduction délicate, et parcellaire, des extraits et des questions partagés.

Pour mémoire, ces personnes récupérées en mer, sont détenues sur un îlot et ont pour seul avenir soit l’expulsion en direction de leur pays d’origine, soit une détention illimitée sur un îlot isolé, soit, beaucoup plus rarement, l’obtention d’un visa leur donnant accès au continent australien, mais sans le droit de travailler ni d’étudier. Ces survivants ne reçoivent aucune information ou notification du sort qui leur est réservé.

La thérapie, un acte politique

Que dire, que faire face à une femme qui dit :

« J’ai tenu durant toute la traversée en pensant que je le faisais pour un futur meilleur. Quand nous avons été recueillis en mer, on nous a donné un gilet de sauvetage et une bouteille d’eau. Je n’ai pas été battue, ou malmenée. J’ai cru pouvoir me sentir en sécurité. Mais aujourd’hui, je ne peux plus continuer à supporter un traitement aussi inhumain. Qu’est-ce que cela leur fait, que je sois vivante ou morte ? » ?

Le désir de mourir, comme seule option de refuser la violation de mes droits humains fondamentaux

Face à une personne qui exprime le désir de mourir, la réponse institutionnelle consiste à vouloir « lui sauver la vie ». Mais dans ce cas, nous retirons à la personne la moindre parcelle d’autonomie et de choix, concernant sa seule possession : elle-même !

Poh Line Lee exprime son souhait profond de ne pas reproduire, dans ses questions et sa posture d’accompagnement, cela même qui est à l’œuvre dans la situation que vit cette jeune femme : la prise de pouvoir absolu du système sur sa capacité à exprimer une volonté.

Elle se centre alors sur l’ici et maintenant, et cherche, par une série de questions, à co-construire avec elle une façon acceptable d’aborder le problème…

Ces questions acceptent de plonger dans la peur, le désespoir avec le souci de comprendre, sans chercher à minimiser, à solutionner.

« Que vivez-vous ici de nouveau qui rendent les choses insupportables ? »

  • « Je ne peux plus continuer comme ça ‘ »
  • « Qu’entendez-vous par comme ça ? »
  • « Un traitement aussi inhumain… »
  • « Permettez-moi de vérifier (si je comprends bien)… Est-il possible que vous ayez déjà connu des traitements inhumains ? »
  • « Toute ma vie… »
  • « Vous avez le sentiment aujourd’hui de ne plus pouvoir le supporter. Que trouvez-vous ici aujourd’hui de différent, qui rend la situation insupportable ? »
  • « Lorsque nous avons été récupérés en mer, on nous a donné à bord un gilet de sauvetage, et une bouteille d’eau. Je n’ai pas été battue ou malmenée. J’ai cru pouvoir enfin me sentir en sécurité. (NDLR : mais les conditions de détention, le manque d’information, confinent les personnes dans une situation aussi terrifiante que la dictature qu’ils ont cherché à fuir) (…) »

En creusant cette piste du sentiment de sécurité ressenti en arrivant, Poh Line Lee, tire le fil d’un absent mais implicite :

  • Je suis une personne digne de respect.
  • Je suis une personne qui a de la valeur, et mérite d’être en sécurité.

Par cette plongée dans le désir exprimé d’en finir avec cette situation, Poh Line Lee permet à la personne de donner un sens à sa détresse. Elle ouvre, par le regard porté par la jeune femme sur ses conditions de détention, un espace d’analyse politique.

Relation en conditions extrêmes

Que nous apprennent l’urgence et la tension qui signent ces rencontres (qui peuvent être interrompues à tout moment par une expulsion ou un transfert ?).

Poh Lin Lee partage quelques règles fondamentales éthiques qui l’ont aidé :

  • Commencer par restaurer le sens que chacun peut donner à son existence
  • Chercher à vivre à chaque instant une situation de confiance, car un mot, une expression, peuvent générer brutalement de la méfiance ; et chaque entretien peut être le dernier
  • « Challenger » le pouvoir grâce à la transparence
  • Rechercher une relation de collaboration, de co-élaboration

Un lien avec d’autres lieux où l’on peut entendre le désir de mourir

Une dernière réflexion : la capacité illustrée par Poh Lin Lee, d’accompagner la personne dans son désir d’en finir, me fait penser aux réactions du clown d’improvisation, personnage hors des règles habituelles, qui en maison de retraite accepte de prendre en compte l’envie de mourir de la personne âgée…

Une amie clown, Ciccina Carvello, complice de longue date, s’est entendue répondre -en clown- à une dame âgée qui lui annonçait son désir de mourir : « Bon. À quelle heure ? ». Et cette réponse a déclenché beaucoup d’intérêt chez la vieille dame, qui s’est occupée avec… vivacité de choisir la robe qu’elle porterait, et ce qu’elle donnerait à qui, le jour où…

La Thérapie comme acte politique rejoint le « clown acteur social », titre d’une formation très connue du Bataclown.

Martine Compagnon, samedi 9 juillet 2016

P.S. :  Poh Lin m’a fait le plaisir d’ajouter le lien sur ce billet sur son site Narrative Imaginings.

Dire adieu (2)

Titre original : « Responding to people seeking asylum – Poh Lin Lee (2) »

En direct de la 4ème Conférence Européenne des Pratiques Narratives et Travail Social.

Saying good bye first

Ce texte m’est inspiré par un entretien rapporté par Poh Lin Lee avec un jeune homme du centre de détention de Christmas Island.

Quand toutes les personnes que tu côtoies
Disparaissent sans crier gare
Sans le temps d’un au revoir
Tu apprends à commencer
Par dire adieu
À tous ceux
Qui engagent la conversation avec toi

Quand toutes les personnes que tu côtoies
Disparaissent sans crier gare
Sans le temps d’un au revoir
Tu prends le temps d’un engagement
Dans chacune des conversations
Qui te relient, même pour un instant

Quand toutes les personnes que tu côtoies
Disparaissent sans crier gare
Tu dis adieu puis bonjour

Demain, quand je te rencontrerai
Je prendrai
Le temps de te dire tout ce que tu m’apportes
Après tout, ici aussi
Je ne sais pas ce qui m’attend
Derrière la porte !

Martine Compagnon, samedi 9 juillet 2016

P.S. :  Poh Lin m’a fait le plaisir d’ajouter le lien sur ce billet sur son site Narrative Imaginings.

Accueillir les réfugiés (1)

Titre original : « Responding to people seeking asylum – Poh Lin Lee (1) »

En direct de la 4ème Conférence Européenne des Pratiques Narratives et Travail Social.

À deux jours d’intervalle, deux présentations ont abordé des exemples d’interventions menées par des praticiennes narratives, auprès de personnes réfugiées et déplacées.

Le Dulwich Center lance un appel à contribution

David Denborough et le Dulwich Center lancent un appel à contribution aux praticiens narratifs : comment pouvons-nous agir, localement, en réseau, auprès des personnes déplacées ? Aujourd’hui, dans le monde, 1 personne sur 113 ne peut pas rentrer chez elle. (Voir document joint Asylum crisis: how can we respond?).

Voici le premier de 3 articles, pour partager mes points clefs de l’atelier donné par Poh Lin Lee, Dulwich Center.

Phosphate, crabes et centre de détention

Christmas Island. Îlot australien au large de l’Indonésie qui « accueille » -le vocabulaire a parfois un humour grinçant- tous les réfugiés interceptés en mer dans les eaux territoriales australiennes.

Au fil des années, et du durcissement de la législation sur l’immigration, seules quatre voies se présentent aux hommes, femmes, enfants internés ici :

  • L’envoi, pour une durée indéterminée, dans un autre centre de détention situé de l’autre côté de l’Australie, dans le Pacifique, sans aucune possibilité de mettre les pieds en Australie,
  • L’expulsion en direction du pays d’origine (Afghanistan, Iran, Irak, Syrie, Sri Lanka…),
  • La détention illimitée dans le centre de détention de l’Île,
  • Un visa pour l’Australie, sans jamais obtenir le droit de travailler ou d’étudier.

Dans tous les cas de déplacements ou d’expulsion, les personnes ne sont pas prévenues à l’avance. L’Administration leur donne en moyenne 10 minutes pour faire leurs paquets et leur adieux avant de disparaître.

No Future

Une personne dans de telles conditions d’incertitude et d’absence de perspective, « tient » 6 mois avant de connaître des troubles psychologiques. 3 mois si cette personne a auparavant vécu une situation de traumatisme, ou de torture.

Le taux de suicide ou d’atteinte à l’intégrité des personnes conduit le Gouvernement à installer un « Torture & Trauma Council », centre de Conseil aux personnes victimes de traumatismes ou de torture. Ce service, série de baraques en préfabriqué, installées près de l’hôpital, offre aux détenu.es la seule possibilité de sortir du centre de détention, amené.es puis remmené.es sous escorte.

Poh Lin Lee et d’autres collègues du Dulwich Center, interviennent dans ce centre.

Shift from Curing to Enduring / Sustaining

Dans de telles conditions, comment pratiquer des conversations qui parlent d’espoirs et de rêves, d’identité préférées dans le futur, sans se heurter à l’incertitude insoutenable qui plombe la vie des personnes présentes ?

Que faire, lorsque le praticien sait qu’il n’a aucune solution, aucune réponse à la question « qu’est-ce que je deviens demain ? » :

  • Se dire que l’on ne changera rien de façon opératoire, mais que témoigner est essentiel ! La présence des praticiens permet d’apporter une réponse au moins à l’une des trois questions qui hantent les « survivants » : « est-ce que j’existe vraiment ? » « Est-ce que quelqu’un sait que je suis ici ? » « Est ce que je deviens fou ? »
  • Recontextualiser le traumatisme, en replaçant dans le tableau la responsabilité politique, gouvernementale, occidentale, légale… pour sortir de la représentation d’une responsabilité de l’individu dans la situation de détresse mentale qu’il connaît. Faire donc de la thérapie un acte politique.
  • Créer par les conversations, des îlots de sécurité, connectés aux identités préférées, reliés aux valeurs et aux intentions.

Un conte ?

L’homme marche sur la plage. Sur le sable, des milliers d’étoiles de mer abandonnées par le retrait de la marée.

L’homme se penche et en ramasse une. Il la relance dans les flots. Il en attrape une autre, et la relance de toutes ses forces dans l’eau. Puis une autre…

Un autre homme l’accompagne, et l’observe.

  • Pourquoi est-ce que tu t’obstines ? Ça ne sert à rien ! Tu en relances une ou deux. Il en reste des milliers qui vont mourir. Ça ne change rien !
  • Tu as raison. Ça ne change rien au final. Mais tu vois celle-ci, que je tiens dans ma main ? Pour elle, ça change tout !

… et il la renvoie de toutes ses forces dans l’eau.

Martine Compagnon, vendredi 8 juillet 2016

P.S. :  Poh Lin m’a fait le plaisir d’ajouter le lien sur ce billet sur son site Narrative Imaginings.