Qu’est-ce qui apprend en nous ?

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Une histoire dominante, c’est comme un casier judiciaire, même lorsque vous avez le sentiment que les choses ont changé, un sentiment construit sur des centaines d’histoires alternatives, elle peut toujours vous rejoindre et dans l’esprit des gens, éclairer tout ce que vous faites d’une ombre différente, vous poussant insidieusement vers les griffes de ce que vous n’êtes plus mais dont l’image vient s’insérer bien opportunément dans le puzzle de l’identité des autres…

Ainsi Jamal Malik dans Slumdog Millionnaire est-il soupçonné d’avoir triche car un gamin des bidonvilles de Bombay ne peut pas devenir en l’espace d’une soirée et d’un jeu télévisé un millionnaire en répondant à toutes les questions et en déjouant toutes les chausses trappes, surtout quand manifestement, cet argent ne représente apparemment pour cet être en voyage dans le souvenir d’une enfance atroce qu’une motivation secondaire.

Car comme le dit le policier au cours de son interrogatoire, les avocats, les docteurs et les savants abandonnent à 20 000 roupies alors que lui qui n’a jamais étudié et sait à peine lire trouve toutes les réponses jusqu’à la question à 20 millions. Donc il ne peut que tricher, puisque les voies dominantes de la connaissance lui ont été interdites et que dans l’esprit des policiers, il n’en existe pas d’autres.

Et pourtant, l’habile construction du film montre comment ces savoirs et compétences ont été engrammés en lui, tatouées au fer rouge par son expérience de vie, ses histoires les plus tragiques, ses tentatives désespérées et bouleversantes d’intelligence pour survivre, s’adapter et retrouver la femme qu’il aime.

Car la véritable connaissance, c’est ainsi qu’elle s’inscrit en nous, non pas sur les bancs des grandes écoles mais dans le poids de chair et de larmes de nos vies. Et c’est pourquoi le devoir de mémoire est si important car ce qui compte vraiment est ce qui a été vécu et rempli de vie vivante par ceux qui ont déployé avant nous leur intelligence, leur talent, leurs espoirs, qui se sont parfois sacrifiés pour que nous puissions vivre dans des maisons chauffées, tapoter sur des Macs et sur des i-phones, avoir accès au concept d’un petit déjeuner où il est “normal” de manger du Nutella si nous le souhaitons.

Ceux-là qui en notre nom ont fait le pari insensé de rejeter leur vie de merde et de vouloir un monde meilleur pour leurs descendants, fut-ce au prix de terribles risques, mais confiants dans leur capacité à résister, à s’adapter, à comprendre, à apprendre, à construire, portés par l’espoir que leurs enfants et les enfants de leurs enfants continueraient cette histoire qu’ils avaient commencée et en deviendraient les auteurs.

Et c’est aussi pour cela que ce post est dédié avec respect à Ithoc Blanck, à Eric Blanc et à Paul Blanchard, qui nous ont quittés tous les trois dans la dignité et la lucidité il y a quelques jours, et dont l’engagement dans le devoir de mémoire nous propose un exemple de courage ; nous rappelle combien la connaissance acquise dans le martyre de l’histoire et l’épaisseur de la vie représente une seconde histoire, une ressource, une résistance qu’à notre tour, nous allons transmettre à ceux qui nous sucèderont.

10 réflexions au sujet de « Qu’est-ce qui apprend en nous ? »

  1. Cool, je savais qu’il fallait je vois Slumdog Millionnaire. ça tombe bien, il est dans mon ordi.
    Moi aussi j’en connais des gens qui ne savent pas lire et qui détiennent un savoir immence. Moi aussi j’ai écouté d’une oreille passionnée d’enfant des histoires de la seconde guerre mondiale. Et moi aussi je veux bien rendre hommage à Eric Blanc.

  2. Ce que j’ai aimé dans l’histoire de Jamal est qu’il a su transformé le plomb (ou plutôt de la merde) en or. Je ne suis pas sûr qu’il s’agit de résistance ou de courage, pour moi c’est plutôt une créativité si fine qui arrive à se faufiler comme un fil d’or à travers le brouillard épais de la vie. Au fait, ma question est : de quoi est fait le courage et la résistance?

  3. bonsoir,

    Comme cette errance déclencle de belles histoires. E n passe d’ouvrir ma porte aux adolescents,et aux parents je suis tres sensible à l’envolée d ‘une deuxième histoire où ces jeunes pourraient découvrir, qu’ils ont tous du génie, une intelligence du monde, une sensibilité qu’ils sont les seuls à posséder. nous sommes là pour les aider à le communiquer.

    En parlant de “casier” , je penseà mon père qui a passé tant de temps à me raconter des histoires de singes … qui s’envolent. a bientot

  4. Nous n’irons pas à PitchiPoï. La seule valeur de cette histoire était de la raconter aux enfants dans les wagons (cf. E. Schwartz Bart, of course). Merci de ces morceaux de vie si émouvants.

  5. Bonjour
    Bonjour à vous,

    Dans un registre plus léger , quoique…, je voulais évoquer un livre dont je viens de finir la lecture. Il s’agit de “la marche lente des glaciers” de Marie Rouannet qui, au fil des pages prend conscience de ce qui lui a été légué, transmis par son père et sa mère et les aïeux de ceux ci , Des 1001 choses du quotidien aux valeurs de son existence, la longue trame de plusieurs vies constitue un fil solide qui , tel le relais d’une course, qui se transmet de filiation en filiation.
    Appliquons nous à transmettre le plus de lumière possible..
    Merci pour ces lectures

  6. Bonjour,

    Le moins que je puisse dire en lisant ton billet c’est qu’il me percute dans mon histoire actuelle.

    Je suis (ex) responsable des ventes au sein de France Telecom, dans une situation de no man’s land depuis plus d’un an maintenant., tel Viktor Navorski dans The terminal, coincé dans une zone balisée par une absence de points de repères et de perspectives! Avec en toile de fond,deux jeunes enfants et une femme au chômage.
    Les éléments qui ressortent des histoires de ma famille ont pour point commun: fuir, se cacher, être déporté, ne pas résister…, replacé dans mon contexte actuel..cela ne facilite pas vraiment les choses.
    J’ai toujours eu trois choix, le premier étant de me dire de courber l’échine, de la jouer “discret”, après tout..c’est la crise non?….probablement grâce à la narrative, cela m’a fait remonter en moi des images de convois,de départ sans retours.
    Le second était de de choisir de ne plus choisir en ne vivant plus ( choix rapidement écarté grâce aux questions ouvertes de mes enfants de 8 et 6 ans, dont une soirée très forte émotionnellement autour de la question :”Papa, pourquoi tu travailles si cela te rend triste”…
    La troisième consistant à pénétrer en relation avec un terrain vierge pour moi, celui de la résistance, constructive si possible.
    Ce dernier choix est le mien depuis de nombreux mois maintenant, sans excès mais juste une furieuse envie, rebelle, de vouloir autre chose qu’un aller simple vers ce que l’on appelait Pitchi Poi,et surtout, de pouvoir transmettre les bénéfices de ce qui m’arrive.
    Je ne cherche pas à comprendre le pourquoi de ce basculement, mais je sais que je suis heureux d’avoir rajouté cette nuance de couleurs sur ma palette.

    J’espère que de là où ils sont, Ithoc,Eric,Paul et Noselis sont heureux de voir le fil rouge traverser les années.

  7. c’est un homme important (polyphonique) dans ma famille qui a beaucoup contribué à l’épaississement de mon identité et le remembrement avec des personnes essentielles pour moi. Il s’agit donc d’une dédicace privée.

  8. Pierre, pardonne mon ignorance, mais je n’ai aucune idée de qui sont les trois personnes dont tu parles à la fin de ton article, et je n’ai rien trouvé sur eux, même avec le tout puissant Google !

  9. je suis entièrement d’accord avec tout ce que tu écris là, surtout l’aspect de documenter et de s’assurer de la diffusion des secondes histoires. C’est pour cela que David Epston et Geir Lundby écrivent de longues lettres aux parents et à l’entourage de leurs clients. C’est pour cela que certains praticiens proposent aussi d’écrire 2 livres, celui de l’ancienne histoire dominante et celui de la nouvelle histoire identitaire. Nous verrons tout cela en détail dans l’un des ateliers avancés.

  10. En CM1, j’ai eu un devoir à faire à la maison sur la 1ère guerre mondiale. J’ai raconté comment mon grand-père, qui avait accepté de m’aider, avait couché sur les marches de l’Acropole à Athènes et fait du ski en Grèce (quel exotisme pour une petite fille sur sud-ouest de la France ! ) !
    J’ai eu une mauvaise note : il aurait fallu dérouler la chronologie (avec les dates !) des événements de la guerre.
    Pourtant cette histoire me constitue puissamment et je la transmets à mon fils. Je ne connais pas les dates de la 1ère guerre mondiale, mais quand j’ai grimpé à mon tour les marches de l’Acropole entourée de tas de gens encombrés comme moi d’appareils photos, de lunettes de soleil et de guides de voyage, je me sentais forte de tous ces jeunes soldats, épuisés et empêtrés dans leur barda et leurs planches en bois sans doute gelées.

    Voilà, je suis moi-même en écrivant ce commentaire en train d’épaissir mon histoire que les histoires façonnent ma vie.

    Le début de l’article de Pierre (sur le casier judiciaire) évoque aussi pour moi la nécessité de faire savoir, quand une personne en a décidé ainsi, que son identité a changé. Le travail du praticien narratif ne s’arrête pas à la co-écriture des histoires alternatives. Il doit s’assurer que la nouvelle histoire / scénario / identité est diffusé et bénéficie d’un public important qui peut en témoigner. Il s’agit d’aider la personne à trouver des moyens pour faire cette information (cérémonies, rituels, déclarations écrites, affichées, diffusées, lettres de recommandation, etc.). Sinon, il est trop facile à l’histoire dominante du problème de se réinviter dans sa vie à tout moment (déjà qu’elle est particulièrement douée pour ça !).

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