Archives pour la catégorie Chapitres et préfaces

Coacher avec l’approche narrative

Céline Bedell présente dans un ouvrage qui sort la semaine prochaine chez Interéditions différentes applications des idées narratives dans les entreprises et les organisations.

“Voici un livre qui devait être écrit. Depuis longtemps, dix ans au moins. Depuis que les idées de l’approche narrative australienne ont suffisamment percolé dans le coaching à la française pour s’hybrider et donner naissance à une palette multicolore et créative, où la poésie d’entreprise voisine avec les lettres du futur, où stratégie ne rime plus avec tragédie. Dans ce coaching métissé, les « Big Six », histoires dominantes qui exercent une telle tyrannie sur l’économie qu’elle l’obligent à détruire le monde, sont rendues visibles et les chemins de leur influence balisée par des guirlandes lumineuses de questions.

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REDEVENIR AUTEUR

Un article ultra-classique et lumineux sur le reauthoring, démarche la plus centrale des pratiques narratives, extrait des notes d’atelier de Michael White publiées en septembre 2005 sur le site du Dulwich Centre et traduit de l’anglais par notre ami Pierre Nassif.

1. Quand les personnes consultent des thérapeutes, elles leur racontent des histoires. Elles parlent de ce qui les amène à la thérapie et habituellement, elles rendent comptent de ce qui a provoqué leur décision de chercher de l’aide. Habituellement, elles communiquent la manière dont elles comprennent l’histoire de leur problème, de leur embarras, de leur dilemme. En agissant ainsi, ces personnes relient les évènements de leurs vies selon des séquences qui se déroulent en mettant en évidence un thème ou une intrigue. Dans le même temps, elles évoquent systématiquement les personnalités et les protagonistes qui en sont les acteurs en amenant le thérapeute à partager leurs conclusions au sujet de l’identité de ceux-ci. Continuer la lecture de REDEVENIR AUTEUR 

CONVERSATIONS AVEC DAK

par Kathy Cronin-Lampe
En collaboration avec, Puni Tufuga, Shannon TeKira, et Amber Herbert

Traduit par Pierre Nassif, voici un article qui va inspirer tous ceux qui travaillent avec les idées narratives  avec des communautés confrontées à des problèmes graves et envahissants. Dak est un terme argotique pour désigner la marijuana, et l’on retrouvera dans ce beau texte de notre collègue Cathy Cronin-Lampe une méthode créative d’externalisation “théâtrale” qui nous avait été présentée en avril dernier par David Denborough et Cheryl White dans leur travail contre le HIV en Afrique.

Cet article est dédié à notre ami Tennessey qui occupa une place importante au sein des groupes qui y sont décrits. Tennessey est mort le 2 septembre 1997.

Nous éprouvons réellement la nécessité de parler de Dak, car dans nos vies, il est toujours là. Vous êtes amenés en permanence à choisir entre en prendre ou s’en passer. S’en procurer est des plus simples. Si vous connaissez quelqu’un qui connait quelqu’un vous êtes bon. Dans chaque faubourg de Hamilton, il existe un revendeur, un dealer. Dak est partout. Il est ici à l’école. En tant que jeunes, nous croyons que nous devrions avoir des activités telles que pratiquer le sport, et que nous ne devrions pas dépendre des drogues. Continuer la lecture de CONVERSATIONS AVEC DAK 

UN ARTICLE DE MICHAEL WHITE

Avec l’aimable autorisation du Dulwich Centre et traduit de l’anglais par notre ami Pierre Nassif, voici un extrait des “workshop notes” de Michael White, un texte magnifique sur la fonction de la plainte et les compétences de résistance de ceux qui sont exposés à des traumas intitulé “attending the consequences of trauma” (“au chevet des conséquences du traumatisme”).

Ces notes furent préparées à l’intention des participants à l’atelier, afin qu’ils poursuivent leurs investigations relatives à la pertinence des idées et pratiques narratives, lorsqu’elles sont appliquées à des personnes venant en consultation pour traiter d’une expérience significative de traumatisme.

Il existe des interprétations contemporaines de la douleur psychique et de la détresse émotionnelle consécutives à un traumatisme qui laissent dans l’ombre de nombreuses complexités caractéristiques de telles situations vécues, ainsi que de la manière dont les personnes concernées les expriment.

Certaines de ces interprétations tracent linéairement une relation naturelle entre le traumatisme et la douleur psychique ou la détresse émotionnelle. De telles interprétations conditionnent fortement les résultats des conversations thérapeutiques.

Des conversations thérapeutiques dont les lignes directrices proviennent de certaines de ces interprétations contemporaines peuvent participer à l’élaboration d’une image de soi remarquablement fragile et vulnérable. Elles laissent les personnes concernées dans l’intense sentiment que l’on pourra désormais empiéter sur leur personne de telle manière qu’elles auront du mal à se défendre. Cela ferme leurs voies d’accès à des moyens d’action adaptés aux difficultés de l’existence et cela réduit leur aptitude générale à savoir comment évoluer dans la vie. Continuer la lecture de UN ARTICLE DE MICHAEL WHITE 


L’approche narrative collective
David Denborough
Préface et introduction
Trad. Catherine Mengelle

Préface de l’édition française

C’est un plaisir et un honneur que de traduire et de publier en français pour la première fois un livre de David Denborough. Tout d’abord, très égoïstement, parce qu’au fil des années David est devenu un ami, que son travail notam- ment sur la musique narrative a eu une influence détermi- nante sur le mien, et qu’il a toujours accueilli mes idées, mes propositions, et mes questions avec une bienveillance et une gentillesse que pour quelque raison obscure, j’ai tendance à associer systématiquement aux australiens.

David est un vrai Aussie. L’histoire de sa famille et la sienne sont intimement liées aux grandes et aux petites histoires de ce continent fabuleux, théâtre de tragédie et d’héroïsme, terre de génocide et de tolérance, humus sanglant et rude d’où a émergé une pratique thérapeutique et sociale qui depuis 30 ans, se développe dans le monde entier avec un succès et une créativité uniques.

Cette histoire-là aussi, David en a fait partie depuis deux décennies, ayant rejoint le Dulwich Centre au début des années 1990 et ayant travaillé depuis à son développement aux côtés de Michael White et Cheryl White, en tant qu’associé et ami. il a commencé à développer très rapidement au sein des pratiques narratives une voie originale passant par l’écri- ture, la diffusion des savoirs, mais surtout la documentation et la performance des histoires minoritaires au service de la réparation de l’identité de communautés dévastées par des traumas.

Musicien et arrangeur hors-pair, il a créé les techniques de «narrative songwriting» et les a fait connaître dans le monde entier. en tant que thérapeute et travailleur social, et toujours avec la complicité de Cheryl White, codirectrice du Dulwich Center, il a développé sur le socle des travaux de Michael White un ensemble de techniques et d’approches originales, issues de son travail inlassable tout autour du monde avec de multiples communautés en difficulté en australie, en Palestine, en israël, au rwanda (où j’ai eu la chance de travailler avec lui), en ex-Yougoslavie, en ouganda, au brésil, dans les prisons auxquelles il a consacré un magnifique ouvrage précédent… Chacune de ces missions a eu pour résultat d’expérimenter de nouvelles pratiques et apprentissages au contact des groupes qu’il a accompagnés, puis de les formaliser et de les partager généreusement avec l’ensemble de la communauté narrative, toujours enthou- siaste vis-à-vis des retours d’expériences et des échanges.

«Les pratiques narratives collectives» est un ouvrage d’une richesse incroyable, orienté vers l’intervention concrète auprès des communautés et qui ouvre d’immenses possibi- lités pour tous les praticiens de la relation d’aide, qu’ils soient travailleurs sociaux, thérapeutes, coachs en entreprise… ou musiciens. voilà ce qu’en dit Catherine Mengelle, qui en a assuré la traduction avec sa finesse et sa pertinence habituelles : « C’est vrai que ce livre est fondamental. Je trouve que, sans rien renier ni lâcher de la pensée source, il l’amène à des choses très simples, simplement en observant et en reconnaissant que les gens ne se comportent jamais en victimes passives. La mission devient alors de trouver comment soutenir les efforts déjà existants, pour que le soulagement s’installe plus vite. »

en proposant d’accompagner simplement les commu- nautés dans la découverte des savoirs, des principes de vie et des récits qui leur permettent de guérir des problèmes socialement construits par les contextes dominants dans lesquels elles sont plongées et leurs représentations, David Denborough propose un véritable changement de paradigme. nos propres représentations du soin et du travail social sont quant à elles dominées par la tradition occidentale qui les confinent dans le domaine des spécialistes ou des philanthropes. L’auteur nous propose d’explorer ici une piste entièrement différente qui consiste à confier le pouvoir aux communautés elles-mêmes et à faire résonner leurs voix.

«Les pratiques narratives collectives» sont appelées à devenir dans les pays francophones un ouvrage de référence pour tous ceux qui s’intéressent à l’approche narrative, comme c’est déjà le cas en australie et dans la communauté internationale. Nous tenons à exprimer notre infinie recon- naissance à l’auteur ainsi qu’à Cheryl White pour nous avoir encouragés dans la création de cette collection en français entièrement consacrée aux pratiques narratives, pour nous avoir pris au sérieux et soutenus lorsque nous avons créé à Bordeaux la Fabrique Narrative, pour avoir été et pour être en permanence des partenaires généreux, éthiques, inspirants, et rigoureux, à la fois fidèles à la mémoire de Michael White et encourageant avec enthousiasme tous les développements créatifs et inédits qui prolongent son aventure.

Pierre Blanc-Sahnoun

 

Préface de l’auteur

Pour répondre au défi de Paulo Freire

J’ai écrit ce livre pour répondre à un défi lancé il y a onze ans à Sao Paulo au Brésil. Onze ans, c’est long, mais le défi était tel que je ne l’ai jamais oublié. J’espère d’ailleurs ne jamais l’oublier.

J’étais au brésil pour étudier les initiatives des sans-logis à Sao Paulo qui revendiquaient le droit de vivre dans la rue, construisaient des « maisons » sous les aqueducs et créaient des associations de sans-logis pour essayer de s’organiser politiquement (cf. veranda, 1999). C’était aussi l’époque où le Mouvement Sans Terre (Movemento Sem Terra) marchait sur la capitale pour exiger un profond changement social.

Le défi qui m’a amené à écrire ces lignes aujourd’hui ne réside pourtant pas dans ces événements, aussi importants soient-ils. Il découle d’une rencontre avec Paulo Freire, auteur de La Pédagogie de l’Opprimé, banni du brésil pendant plusieurs années, réputé pour son éternel refus du statu quo et invitant chacun à s’autoriser à en faire autant. Une jeune femme, probablement une parente, nous avait fait entrer dans son bureau tous les trois, Cheryl White, Walter varanda (un collègue brésilien) et moi-même. Lorsque Paulo Freire s’était tourné vers nous pour nous demander si nous parlions portugais, Cheryl et moi avions hoché la tête négativement. elle s’était alors tournée vers lui pour lui faire remarquer : « Mais enfin, vous parlez parfaitement Anglais ! »

Ils devaient être coutumiers de ce jeu car Freire s’était alors mis à parler longuement en Portugais à notre collègue brésilien. Le message était clair. nous étions venus au brésil pour le rencontrer mais n’avions pas fait l’effort de parler sa langue.

Au bout d’un moment, il avait fini par basculer dans un anglais impeccable pour évoquer comment il avait essayé de faire bouger les dogmes de l’apprentissage, de bousculer le schéma académique individualisé où les individus apprennent du maître pour proposer un processus où les gens accèderaient à une autre compréhension du monde qui leur permettrait au bout du compte de penser et de mettre en œuvre collectivement un changement social plus large.

nous n’avions bien entendu pas eu l’occasion de demander si nous pouvions enregistrer l’entretien et j’avais commencé à griffonner rapidement quelques notes sur un petit bloc. À un moment, j’avais profité d’une interruption pour poser une question. Je voulais savoir si les principes qu’il exposait pouvaient également s’appliquer quand on travaille avec des sans-logis. La question était anodine mais je n’ai jamais plus oublié sa réponse.

il ne pouvait pas répondre à cette question – je ne regardais pas là où il fallait pour trouver la réponse, la réponse ne pouvait se trouver qu’auprès des sans-logis, en parlant avec eux.

il suggérait que le plus urgent aujourd’hui était de s’inquiéter du fait que les privilégiés de ce monde ne cherchaient jamais les solutions là où il fallait. et comme ils ne les trouvaient pas là où ils les cherchaient, ils finissaient par se décourager et se dire qu’il était vain de croire qu’on pouvait agir et changer les choses. il appelait ce phénomène le « fatalisme néo-libéral » et pensait que c’était sans doute l’obstacle le plus grand qui se dressait devant nous.

Ses idées sur le néo-libéralisme et cette politique du désespoir ont trouvé chez moi un écho considérable et m’ont lancé un véritable défi. J’ai souvent croisé le désespoir dans la vie, chaque fois par exemple que je me suis demandé si le changement social était vraiment possible ou quand je voyais la façon dont les hommes traitaient leurs congénères. Paulo Freire avait lui aussi croisé le désespoir. Quand il parlait d’espoir, ce n’était pas de l’optimisme béat. L’espoir qu’il évoquait était d’autant plus fort qu’il connaissait bien le désespoir.

À la fin de notre entretien, nous avions rejoint l’aéroport et sauté dans un avion pour Canberra où j’habitais, dans un appartement face aux montagnes. Épuisé, je m’étais endormi aussitôt mais réveillé longtemps avant le retour du soleil. il faisait encore nuit noire. Je m’étais installé à mon bureau pour travailler sur l’interview, m’étais absorbé dans la lecture de mes notes, les avais tapées et corrigées. Puis je m’étais recouché et rendormi.

À mon réveil, quelques heures plus tard, le soleil inondait la pièce. C’était l’heure des nouvelles. La radio annonçait que Paulo Freire était décédé dans la nuit. Il avait été admis à l’hôpital l’après-midi où nous l’avions quitté.

Les derniers mots qu’il nous avait dits étaient : « Ce n’est pas parce qu’on se bat aujourd’hui qu’on va forcément réussir à faire bouger les choses mais si on ne le fait pas, les générations futures devront se battre deux fois plus. L’histoire ne s’arrête pas là, elle continue après nous. » (Freire, 1999)

Ce qu’il nous a dit ce jour-là, il y a de cela quinze ans, a influencé chaque page de ce livre. Comment résister au fatalisme néo-libéral ? Comment imaginer des méthodes de travail s’appuyant sur l’espérance de changements sociaux plus larges ? Comment rechercher cette espérance là où il faut ?

 

Introduction

Cet ouvrage présente un certain nombre de méthodolo- gies capables d’apporter des réponses à des individus, des groupes ou des communautés qui traversent des épreuves difficiles. Ces approches sont délibérément simples à mettre en œuvre et peuvent aussi bien être utilisées avec des enfants, des jeunes ou des adultes. elles ont été tout particulièrement développées pour répondre à cette demande courante des praticiens : lorsque l’on n’a pas les moyens ou qu’il n’est pas approprié de faire un entretien en face à face, comment faire pour utiliser néanmoins l’approche narrative avec les gens qui se débattent dans des difficultés ?

Soulignons que ces méthodologies, conçues à l’origine dans le cadre de contextes collectifs ou communautaires, ont été également adoptées par des praticiens travaillant essentiellement en individuel.

Nous présenterons dans ce livre les méthodologies suivantes :

– les documents narratifs collectifs ;

– encourager la contribution par les échanges de messages ou l’organisation de cérémonies définitionnelles ;

– l’arbre de vie : une réponse pour les enfants vulnérables ;

– l’Équipe de vie : donner sportivement une chance aux jeunes ;

les check-lists de résistance sociale et psychologique ; les frises chronologiques narratives collectives : permettre aux gens de se sentir reliés à travers le temps ; les cartes d’histoire : les endroits où on a appris ce qui compte le plus pour soi ; les chansons de vie : relancer la culture « populaire ». Dans la plupart de nos contextes d’intervention, les personnes qui aident les individus, les groupes ou plus largement les communautés sujets d’un trauma, appartiennent à la communauté. Ce ne sont pas des professionnels. ils n’ont pas eu de formation approfondie en psychologie. il est crucial aujourd’hui de développer des méthodes de travail pouvant déborder du monde professionnel. Celles que je présente ici sont fondées sur des concepts narratifs récents (Denborough, 2006 ; Epston, 1998 ; Freedman & Combs, 1996 ; White, 2007) et sont décrites de façon à les rendre accessibles et relativement simples à mettre en œuvre.

Les métaphores qui leur servent de support ont été choisies de façon délibérée. Certaines de ces méthodologies sont construites sur des métaphores de la nature (les arbres, les forêts, les tempêtes), d’autres sur des métaphores sportives (Équipe de vie) ou des concepts comme les frises chrono- logiques, les check-lists, les chansons et les histoires. Si on doit trouver des façons de travailler capables de s’exporter au-delà du cabinet du praticien, il faudra s’intéresser aux rites ordinaires de la vie de tous les jours et aux plaisirs de la vie en communauté. nos rapports avec la nature, le sport, les récits, les chansons et l’histoire constituent autant de points de départ de la culture populaire.

Des origines diverses

Chaque approche décrite dans ce livre a été développée quelque part dans le monde pour répondre à une situation de difficultés particulière :

– un australien qui tente, dans une prison de très haute sécurité pour hommes, de se libérer de son passé d’enfant sexuellement abusé ;

– des enfants en afrique du Sud dont les familles et les communautés ont été ravagées par le virus HIV du sida ;

  • –  des Palestiniens qui vivent en zone occupée ;
  • –  des collègues rwandais qui travaillent dans l’ombre du génocide ;
  • –  des Israéliens en plein conflit militaire–  des communautés indigènes en australie qui doivent affronter les effets de la dépossession, du malheur, de l’alcool et de la violence ;

– des collègues libanais qui cherchent quelles réponses apporter à des communautés victimes d’attaques militaires ;

– des jeunes gens au Soudan – excellents joueurs de football malgré la guerre qui a changé à jamais le cours de leur vie.

Chaque fois, les personnes victimes du trauma et des souffrances ne se sont pas contentées de subir l’épreuve passivement. Comme l’ont décrit alan Wade (1997) et Michael White (2004b, 2006), personne ne subit un trauma sans réagir. C’est vrai pour les individus, mais c’est vrai aussi pour les groupes ou les communautés.

Au sein de toute communauté qui fait face à des difficultés, il y a des gens qui cherchent à s’y attaquer et qui font tout ce qui est en leur pouvoir pour essayer, en s’appuyant sur des talents et des savoirs particuliers, de contrer les effets du problème dans leur vie et dans la vie de ceux qu’ils aiment et dont ils s’occupent. Ces initiatives ne sont sans doute pas assez reconnues actuellement et elles ne sont sûrement pas suffisantes à elles seules pour surmonter tout ce que la communauté doit affronter sur le moment. elles sont pour- tant hautement significatives. Si on offrait aux membres de la communauté la possibilité d’identifier ces initiatives et d’en parler suffisamment pour faire émerger aux yeux de tous les talents et les savoirs implicites qu’elles recèlent, si on leur offrait la possibilité de retracer l’origine de ces talents et de ces savoirs pour réaliser à quel point ils sont étroitement liés à leur culture locale, on pourrait alors les renforcer et ouvrir la voie à d’autres initiatives (Denborough, Koolmatrie, Mununggiritj, Marika, Dhurrkay & Yunupingu, 2006, p. 20).

notre première mission est donc d’inventer des façons de travailler qui permettent d’exhumer (puis de décrire avec richesse) les talents et les savoirs de ceux qui ont vécu une expérience traumatique et souffert. notre deuxième mission est d’« encourager la contribution ».

Encourager la contribution

La plupart de ceux avec qui nous travaillons ont très rarement l’occasion de sentir qu’ils contribuent à la vie d’autrui. ils n’imaginent pas, vu le mal qu’ils éprouvent à gérer leur propre vie, qu’ils peuvent apporter quoi que ce soit à autrui. Pourtant, ils ne sont pas seuls à rencontrer des difficultés et l’expérience qu’ils en ont ainsi que la façon dont ils réagissent peuvent servir à tous ceux qui connaissent des situations semblables ou proches. vivre l’expérience de contribuer à la vie d’autrui peut être un excellent catalyseur pour réduire les effets (ou transformer la nature) des souffrances d’une personne. Le fait de se rendre compte que son savoir, acquis de haute lutte, est utile à quelqu’un d’autre lui permettra de donner du sens à une souffrance qui n’aura « pas été complètement inutile » (Myerhoff, 1982, p. 111). Ce sentiment générera une impression de possible qui débordera sur d’autres aspects de sa vie.

Les expériences que nous avons vécues montrent que plus les circonstances qu’affronte une communauté sont difficiles et plus ce principe prend du sens. au point que nous avons été conduits, ces dernières années, à reconfigurer notre travail. on part généralement du principe que les gens qui font face à de lourdes épreuves ont besoin d’être «aidés», «guéris», «suivis en thérapie» ou «soutenus psychologiquement » et que cette « aide » doit venir de professionnels. Mais après tout, ils ont peut-être besoin de tout à fait autre chose. Peut-être serait-il intéressant de créer des conditions qui permettraient aux individus et aux communautés qui traversent des difficultés de contribuer à la vie d’autres personnes rencontrant des difficultés du même ordre. Les chapitres de ce livre présentent un certain nombre de façons d’y parvenir.

À qui s’adresse ce livre ?

Les méthodologies présentées ici ont été développées afin de pouvoir être utilisées par un éventail de gens le plus large possible :

– premièrement, ceux qui s’occupent des individus, des familles et des communautés victimes d’un trauma : les conseillers, les travailleurs psychosociaux, les thérapeutes, les adultes au sein des communautés et les travailleurs communautaires ;

– puis, ceux qui interviennent dans le domaine de l’éducation populaire et de l’alphabétisation ;

– ensuite, ceux qui sont engagés dans la pratique artistique : l’écriture, la musique, le théâtre, la danse et le cinéma ;

– et enfin, ceux qui sont impliqués localement sur un certain nombre de questions sociales.

J’ai le plus grand respect pour tous ceux qui travaillent dans chacun de ces domaines et s’impliquent dans l’accompagnement du trauma, l’éducation populaire, l’art et l’action sociale. Le potentiel de collaboration entre tous ces domaines d’action me semble sans mesure et pourtant, il est très peu exploré.

Différentes formes de pratique

Les réponses qu’on apporte au trauma et à la souffrance quelque part dans le monde sont parfois très différentes de celles qu’on développe et propose ailleurs. Dans un cas, on préférera un accompagnement individuel, dans un autre on choisira plutôt de faire appel à des méthodes collectives. N’hésitez pas à rejoindre la Fondation du Dulwich Centre et à nous aider à développer des méthodologies axées sur ceux qui souffrent, les plus diverses et accessibles possibles. Quand vous appliquerez celles que je décris ici, je compte sur vous pour leur apporter les modifications et les adaptations exigées par le contexte. Peut-être déciderez-vous de développer votre propre méthode narrative collective. Ce serait notre plus belle réussite.

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Entendre ce qui n’est pas dit
Une conversation sur l’absent mais implicite
Jean-Louis Roux

L’absent mais implicite est le sujet sur lequel Michael White travaillait avant sa disparition. Si l’on doit comprendre principalement que l’absent mais implicite est quelque chose de connu, mais implicite du point de vue de la personne dans l’histoire quelle donne à entendre au thérapeute, il n’appartient pas seulement de demander une description à la personne accompagnée, mais de l’accompagner à construire « un » sens à nouveau à partir d’une reconnaissance objective de l’intentionnalité du « critère » contenu dans l’absent mais implicite.

L’absent mais implicite est au croisement de plusieurs pratiques et de plusieurs auteurs : philologues comme Jerome Bruner, certains écrits de la Programmation Neuro Linguistique, Derrida, Oswald Ducrot et probablement d’autres. Dans les pratiques qu’il m’a été donné de mettre en œuvre, il y a en particulier ce qui ressort des présupposés de la programmation neuro linguistique et qui nous apprend à écouter ce qui est contenu dans le langage mais implicite.

Ce qui m’intéresse dans les similitudes que l’on trouve sur la notion de « sens » et « d’intentionnalité » comprise dans les principes des auteurs ayant publié ou écrit sur le sujet est L’hypothèse de départ qui construit « l’intentionnalité de sens » que l’absent mais implicite porte dans la construction d’un modèle porteur d’action et d’identité des personnes. Comme nous l’enseigne Michael White, la mise à jour de ce qui est connu mais oblitéré est la source de nouveau redéploiement de capacités à « être dans l’action » tout en valorisant le véhicule support de l’action, c’est-à-dire le paysage de « l’identité ».

Mais essayons de construire une base à l’écoute de ce qui est implicite dans le propos de la personne. Reprenons pour cela les principes de travail que la PNL nous propose sur l’idée de « présupposé » linguistique contenu dans le propos d’un interlocuteur, mais qui n’est pas livré dans le message oral du même interlocuteur. Il y a un lien effectif entre la pensée et le message délivré, mais il est préservé par une distorsion lors de la formulation du message. D’où de nombreuses incompréhensions.

La valeur et le critère les supports de la croyance.

Bruner exprime que dans l’écriture, ou le parler se trouve ce qui n’est pas dit, ce qui est donc implicite, mais audible puisque contenu dans la structure de l’implicite (la phrase dite). Quand une personne vous raconte ce pourquoi elle vient vous consulter, le pourquoi est contenu dans l’histoire et relève de l’absent mais implicite. La difficulté est d’entendre ce qui n’est pas dit. Se poser la question ou poser la question du sens est primordial, se poser la question de l’intentionnalité l’est également.

Entendre ce qui n’est pas dit est alors la compétence que nous devons avoir développée. Et quand vous me dites ça, est-ce bien de ça dont vous me parlez  Quand une personne emploi un mot descriptif, il n’a de sens que pour elle. Votre écoute vous alerte. Si vous ne pouvez pas en poser un kilo sur la table, alors questionnez le sens du mot auquel la personne attache de l’importance.

Bruner illustre cela de la manière suivante :

Il existe deux modes de fonctionnements cognitifs, deux modes de pensée, et chacun représente une façon particulière d’ordonner l’expérience, de construire la réalité. Tous deux, bien que complémentaires, sont irréductibles l’un à l’autre. Toute tentative de réduire l’un de ces deux modes à l’autre, ou d’ignorer l’un au profit de l’autre, aboutit inévitablement à ne pouvoir saisir la riche diversité de la pensée. En outre, chacune de ces manières de penser possède ses propres principes opératoires et ses propres critères de bonne conformation.

Le critère est la formulation de ce qui relie la personne à l’implicite, ce à quoi elle résiste. Il est le mot à repérer dans la construction de la phrase contenue dans l’histoire racontée. Repérer, trouver le critère est une question d’entraînement mais aussi de connaissance de la construction linguistique de la parole. Les critères sont des nominalisations (mots comme « liberté », « franchise », « confiance », etc.) qui se répètent et qui sont accompagnées par des “ponctuations” non verbales qui signalent leur importance (gestes ou mouvements de renforcement, pauses, changements de volume ou de tonalité de la voix, etc.)

Le critère est ce qui fait référence à l’expérience, il est la clé de l’interprétation de l’expérience et de la construction du récit au travers du filtre qu’il représente et de la multitude d’expériences que nous validons chacun dans notre quotidienneté. Elles diffèrent radicalement (les histoires) en ce qui concerne leurs procédures de vérification. Je me souviens d’une conversation avec une personne qui en réponse à une de mes questions, mit dans sa réponse le mot « fierté ». Je lui demandai en quoi la fierté était importante pour elle, et en quoi elle avait contribué à son projet (écrire dans un livre) ? La personne ouvrit aussitôt un accès à la contribution de la « fierté » à son action et au renforcement de son identité.

Ce que nous dit encore Bruner, c’est “qu’une bonne histoire et une argumentation bien menée appartiennent à des genres naturels différents”.
En fonction que l’on écoute l’histoire ou que l’on écoute l’histoire en lien avec l’implicite et le critère qui le portent, nous n’accédons pas aux mêmes références ayant construit l’histoire. Les présupposés en PNL sont contenus dans la structure de la phrase et sont toujours inaudibles, sauf à traduire le ressenti du thérapeute dans une posture décentrée servant ici à l’écoute de la réponse de la personne

Les présupposés sont de trois sortes :

-Ceux qui renvoient surtout à des valeurs et qui, de ce fait, fondent des attitudes (présupposés d’ordre axiologiques qui relèvent du savoir être, sinon du « devoir être »)
-Ceux qui donnent les principes théoriques et qui servent de guide à l’élaboration des connaissances (présupposés d’ordre axiomatique qui structurent le savoir)
– Ceux qui formulent des impératifs pratiques uniquement soucieux d’efficacité (présupposés d’ordre praxéologique relevant d’un savoir faire).

On peut s’accorder que le croisement de ces présupposés soient contenus dans ce qui compose l’implicite, tout du moins ce qui permet le récit construit et qui lui donne sa structure. Cette structure s’appuie sur des savoirs qui peuvent être différents, mais implicites pour la personne et limitants dans la mise en mouvement d’une approche identitaire porteuse d’actions.

On aura alors une zone de développement proximale difficilement accessible, c’est-à-dire que son caractère intériorisé par la personne ne lui laisse pas la possibilité de voir la confusion dans laquelle elle se trouve quand elle exprime ce qui l’amène à consulter.

L’on peut faire ici référence à des principes théoriques (axiomatique) et à l’approche systémique du comportement.

– Le corps et l’esprit sont les aspects d’un même système cybernétique qui opère en tant que totalité.

– Les individus disposent de deux niveaux de communication – conscient et inconscient – interdépendants.

– Tout individu cherche à assurer sa cohérence subjective.

Pour poursuivre sur le système d’information au travers des propos de Bruner, « Les règles communes à tous systèmes d’information, qui sont confus, ambigus et sensibles au contexte, et qui sont des activités où la construction de systèmes extrêmement « flous » et métaphoriques est tout aussi importante que l’utilisation de catégories nettement spécifiables pour trier des données introduites afin d’obtenir des résultats compréhensibles. Certains computationalistes, convaincus a priori que la construction de la signification peut être réduite aux stipulations de l’Intelligence Artificielle, n’ont de cesse de chercher le moyen de prouver que la confusion qui règne dans la construction du sens n’est pas hors de leur portée. Il leur arrive même de qualifier, non sans humour, les modèles universels complexes de “TOEs”, abréviations de « théories of everything ». Pourtant, même s’ils n’ont pas beaucoup progressé dans leur entreprise et, comme beaucoup le pensent, s’ils n’ont aucune chance d’y parvenir, le travail qu’ils fournissent est très intéressant, ne serait-ce que parce qu’il met en lumière ce qui sépare la construction de la signification du traitement de l’information.

Cette dernière notion que nous donne ici Bruner, met en avant que la construction d’une histoire peut être différente de la manière dont la personne en fait un récit. Je prendrai ici un exemple : si une donnée devait être codée en un moment donné, comme le ferait un système computationnel, la donnée introduite ne devrait laisser place à aucune ambigüité. Ce n’est bien sûr pas possible avec les hommes et les femmes que nous sommes. Qu’arrive-t-il si une donnée (comme cela se produit dans le cas d’élaboration de la signification telle que la pratiquent les hommes) doit être codée en tenant compte du contexte dans lequel elle a été rencontrée ?

Bruner nous donne un exemple simple à partir du mot « nuage » supposons que le mot nuage soit introduis dans un système. Le mot devra être compris dans son acception « météorologique » ? Doit-il être compris comme la traduction d’un « état d’esprit » ou s’agit-il d’autre chose encore ? Le caractère de sens du mot donne au thérapeute de quoi questionner la personne sur le sens que le mot revêt dans sa représentation et /ou la valeur que la personne attache à ce mot et à l’émotion qu’il véhicule. Je donne ci-dessous un exemple de ce qui peut aider à comprendre comment les présupposés sont audibles dans l’écoute que l’on peut avoir de la construction d’une phrase.

Les présuppositions

Les présuppositions correspondent à ce qui n’est pas dit dans une phrase. Ce que je dis : ‘Robert a quitté le bureau; ce que je ne dis pas, mais qui est présupposé : ‘Robert était au bureau’. N’étant pas dites, elles ne peuvent donc pas être contredites…. Elles peuvent être de plusieurs natures : collectives ou individuelles, volontaires ou involontaires (cf. Oswald Ducrot, “Dire et ne pas dire”, Ed. Hermann).

Collectives et involontaires, ce sont des manifestations spontanées qui portent les traces des croyances collectives : voir par exemple, l’image de l’homme ou de la femme tels qu’elles sont véhiculées par la publicité. Collectives et volontaires, il s’agit de rhétoriques connotatives qui sont des phrases dont le sens premier (dit) a disparu au profit du sens présupposé (non-dit) : ce sont, par exemple, les formules de politesse.

Les manœuvres stylistiques : présuppositions individuelles volontaires. Elles correspondent aux messages implicites que l’on cherche parfois à faire passer : « tu ne trouve pas qu’il fait un peu frais » : pour que l’autre entende : « je voudrais que tu fermes la fenêtre ». Elles sont intéressantes à utiliser consciemment dans le travail de thérapeute, voici quelques exemples :

Retrouvez la dernière fois où vous avez été en contact avec cette “ressource” présuppose qu’il est possible de retrouver (à la différence de “essayer de”) et qu’il y a eu d’autres fois où la personne a utilisé cette ressource. (Je fais ici, un aparté au risque de comparer avec l’absent mais implicite de la narrative qui va interpeller le verbe non spécifique en questionnant l’action exprimée avec le verbe non spécifique et rechercher l’expertise de la personne dans son contraire).

« Vous allez continuer à progresser » implique que l’on a déjà accompli des progrès. Quelle ressource est la mieux adaptée ? Implique que l’on a plusieurs ressources et plusieurs qui peuvent être adaptées. « Je n’ai pas bien compris » dont les présupposés sont différents de « vous n’avez pas été clair ».

Les manifestations des croyances : présuppositions individuelles volontaires

Ce sont des présuppositions qui correspondent à ce quelqu’un doit tenir pour vrai afin de pouvoir penser ou agir comme il le fait, ou pour dire ce qu’il dit. Elles constituent la trace du modèle dans le méta-modèle, car elles représentent la marque linguistique des croyances et permettent d’y conduire.

Elles peuvent être décodées à trois niveaux :

1 – niveau purement linguistique

A ce niveau on trouve les présuppositions d’existence (liées aux noms), les présuppositions de faisabilité (liées aux verbes) et les présuppositions de relation ou de cause-effet (liens entre verbes et noms).

Exemple : les hommes marchent à l’ombre du mur.

Existence : hommes (au moins deux), ombre, mur
Faisabilité : marcher (verbe spécifique)
Relation : les hommes peuvent marcher ; un mur peut faire de l’ombre ; il est possible de marche à l’ombre ; il est possible de marcher à l’ombre d’un mur, il est possible de marcher à l’ombre d’un mur pour ces hommes.

Ce qui rend la phrase « les avions marchent à l’ombre du mur » ridicule est le premier présupposé de relation « les avions peuvent marcher » n’existe pas.

La prise de conscience des présupposés linguistiques permet souvent de questionner des éléments donnés par l’interlocuteur comme allant de soi.

2 – Niveau de ce qui est hautement probable

Ce niveau correspond à ce qui peut logiquement être déduit de ce qui est dit : «  il ne savait pas quoi penser de moi » présuppose qu’avant, cette personne savait quoi penser de moi. “Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?” Présuppose que je peux faire quelque chose pour l’autre (et donc que j’ai des compétences), alors que “est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ?”, ne contient pas du tout de présupposés. A ce niveau, il est important de se limiter à ce qui peut être directement déduit des mots de façon à ne pas sombrer dans l’interprétation sauvage. Souvent, il est intéressant de répondre à quelqu’un directement à ce niveau de présupposés.

3 – Niveau des croyances (interprétation plus globale)

Nous nous trouvons directement dans l’élicitation du libellé des croyances, c’est-à-dire dans la recherche à partir de plusieurs présuppositions de deuxième niveau de nouvelles présuppositions plus globales correspondant à ce que la personne doit croire vrai pour pouvoir dire un vaste ensemble de choses simultanément.

Oswald Ducros nous dit : « que les langues auraient pour origine première l’effort de l’humanité pour représenter la « pensée », pour en constituer une image perceptible, un tableau : l’acte de parole s’expliquerait alors essentiellement, comme l’acte d’une pensée qui cherche à se déployer en face d’elle-même pour s’expliquer et se connaître ».

Si nous reprenons notre discussion sur ce qui construit « l’absent mais implicite », il me paraît intéressant de faire un détour par le travail d’Oswald Ducrot, linguiste, pour comprendre ce que la linguistique peut nous faire expliquer de la gymnastique que nous devons mettre en place pour écouter les autres avec autre chose que nos deux oreilles.

Oswald Ducrot nous dit : « que les langues auraient pour origine première l’effort de l’humanité pour représenter la « pensée », pour en constituer une image perceptible, un tableau : l’acte de parole s’expliquerait alors essentiellement, comme l’acte d’une pensée qui cherche à déployer en face d’elle-même pour s’expliquer et se connaître ».

La compréhension de l’implicite en passe par la construction de la phrase. J’essaierai modestement de vous faire de mes lectures des écrits de Jacques Derrida sur le sujet de la construction au travers des ses réflexions présentant dans un petit ouvrage « la voix et le phénomène » – PUF. Je trouve ce titre en soi significatif de ce que l’écoute nous engage à faire. Écouter la voix et sa conséquence « le phénomène »

Abordons ici l’implicite et les présuppositions.

Saussure nous dit : de déclarer que la fonction fondamentale de la langue est la communication.

La linguistique comparative du XIXème siècle :

« Les langues auraient comme origine première l’effort de l’humanité pour représenter la pensée », pour en constituer une image perceptible, un tableau : l’acte de parole s’expliquerait alors essentiellement, comme l’acte d’une pensée qui cherche à se déployer en face d’elle-même pour s’expliquer et se connaître ».

Ce qui ressort de cet acte de parole « c’est que la communication transparait lorsqu’on compare la langue à un code, c’est-à-dire à un ensemble de signaux perceptibles qui permettent d’avertir de certains faits qu’il ne peut percevoir directement ».

Affirmer c’est informer autrui de ce qu’on sait ou de ce que l’on croit. Se plaindre, injurier, c’est informer d’une peine ou d’une colère que l’on éprouve. On peut retrouver ici, l’expression de l’histoire saturée par le problème. Elle peut être dans le contenu de l’énoncé mais par formellement expliciter.

En réalité la langue est un jeu, ou, plus exactement comme posant les règles d’un jeu, et d’un jeu qui se confond largement dans l’existence quotidienne.

Dans son travail Oswald DUCROT nous dit que la langue est fondée sur tout un dispositif de conventions et de lois, qui doit se comprendre comme un cadre institutionnel réglant le débat des individus. Étonnant, non ?

Les langues naturelles sont des codes, destinés à l’information d’un individu à un autre, c’est admettre du même coup que tous les contenus exprimés grâce à elles sont exprimés de façon« explicite »

L’information explicite que nous donne la personne est une information encodée. C’est pour nous tous ce qui nous fait entendre une information manifeste. Cette information nous est donnée comme telle. « Ce qui est dit dans le code est totalement dit, ou n’est pas dit du tout ».

Quant les gens nous parlent, il y a un besoin de dire certaines choses, et de pourvoir faire comme si on ne les avait pas dites, de les dire, mais de façon telle que l’on puisse refuser la responsabilité de leur énonciation.

L’implicite va avoir une fonction dans les relations sociales. Je pense qu’il en est de même dans la relation qui s’établit entre le praticien et la personne qui le consulte.

Oswald DUCROT en décrit deux aspects :

Dans un premier temps :

L’intervention de l’implicite dans les raisons sociales tient d’abord au fait qu’il y a, dans toute collectivité, même dans la plus apparemment libérale, voire libre, un ensemble non négligeable de tabous linguistiques. On n’entendra pas seulement par là qu’il y a des mots qui ne doivent pas être prononcés, ou qui ne le peuvent que dans certaines circonstances strictement définies.

Il y a comme cela des thèmes entiers qui sont frappés d’interdits et protégés par une sorte de loi du silence (il y a des formes d’activités, des sentiments, des évènements, dont on ne parle pas). Pour chaque locuteur, dans chaque situation particulière, différents types d’informations qu’il n’a pas le droit de donner, non quelles soient en elles mêmes objets d’une prohibition, mais parce que l’acte de les donner constituerait une attitude considérée comme répréhensible.

Voyez-vous apparaître ceux qui pourraient être en lien avec les valeurs et les croyances des personnes ?

Pour telle personne, à tel moment dire telle chose, ce serait se vanter, se plaindre, s’humilier, humilier l’interlocuteur, le blesser, le provoquer… etc. Dans la mesure, ou il devient urgent de parler des ces choses, il devient nécessaire d’avoir à sa disposition des modes d’expressions implicite, qui permettent de laisser entendre sans encourir la responsabilité d’avoir dit.

Dans un deuxième temps :

Une autre origine possible du besoin d’implicite tient au fait que toute affirmation explicitée devient, par cela même, un thème de discussion possible. Tout ce qui est dit peut être contredit. De sorte qu’on ne saurait annoncer une opinion ou un désir, sans les désigner du même coup aux objections éventuelles des interlocuteurs. Comme il a été souvent remarqué la formulation d’une idée est la première étape, et décisive, vers sa mise en question.

En clair pour qu’une croyance s’exprime elle doit trouver un terrain d’écoute qui ne l’étale pas, et qui n’en fasse pas un objet assignable et donc contestable. C’est pourquoi l’existence d’un parler implicite, à l’existence d’une certaine utilisation du langage qui ne peut pas se comprendre comme un codage, c’est-à-dire comme la manifestation d’une pensée, en elle-même cachée, au moyen de symboles qui la rendent accessible.

Cette manière de s’exprimer permet une utilisation du langage qui ne révèle pas du codage, cela ne prouve cependant pas que le langage lui-même est autre chose qu’un code. Ducrot discerne deux catégories des procédés d’implication.

Ceux qui se fondent sur le contenu de l’énoncé, et ceux qui mettent en cause le fait de l’énonciation.

L’implicite de l’énoncé : c’est un procédé banal pour laisser entendre les faits qu’on ne veut pas signaler de façon explicite, et de présenter à leur place d’autres faits qui peuvent apparaître comme la cause ou la conséquence nécessaires des premiers.

  • On dit qu’il fait beau pour faire savoir que l’on va sortir.
  • On parle de ce que qu’on a vu dehors pour faire savoir qu’on est sorti.

Une variante utilisée par la publicité et la propagande consiste à présenter un raisonnement qui comporte, comme prémisse nécessaire, mais non formulée, la thèse objet de l’affirmation implicite.

L’implicite fondé sur l’énonciation

Oswald Ducrot aborde dans cette partie de son livre ce qu’il appels les « sous entendus » du discours. A ce stade nous pouvons faire un lien avec les présupposés[1] de la PNL.

« L’acte de prendre la parole n’est en effet, au moins dans les formes de civilisations que nous connaissons, ni un acte libre, ni un acte gratuit ». « Il n’est pas libre, en ce sens que certaines conditions doivent être remplies pour qu’on ait le droit de parler, et de parler de t’elle ou de telle façon »

 Je passerais sous silence les descriptions de certaines formes d’implicite pour venir vers un exemple que j’emprunte à Oswald Ducrot dans un des chapitres de son livre «  la notion de présupposition : l’acte de présupposer »

L’acte de dire quelque chose revient à faire de l’énoncé à présupposés une expression à valeurillocutoireNous partirons de l’idée que la plupart des phrases prononcées se donnent en parties intégrantes d’un discours plus large, comme continuant l’échanges des paroles qui les a précédées(elles sont alors réponses, objections, confirmations…) et d’autre part comme appelant un débat ultérieur, comme demandant à être complétées, confirmées, compensées, à servir de base à des déductions….A partir de là le contenu de la phrase est plus large que le phrase elle même et contient une représentation plus large de l’énoncé. Mais, cette représentation de l’énoncé n’est pas dite.

Cette gymnastique de l’esprit permet de compléter l’écoute du praticien par une lecture des mots définissant une structure de la présupposition contenu dans l’énoncé mais implicite.

Je vais continuer cette série d’article en abordant le sujet de l’absent mais implicite en compagnie de Jacques Derrida. A bientôt.

Pour approfondir ce sujet je vous renvois à la lecture d’Oswald DUCROT – Dire et ne pas dire – principes de sémantique linguistique – Collections savoir : sciences – Edition HERMANN

 

Le coach qui pleurait

Entraîné par la force des émotions qui déchiraient son client, le coach se mit à pleurer.

Ce n’étaient pas de gros sanglots pathétiques, juste une petite buée sur ses lunettes, puis deux larmes discrètes le long des plis d’amertume forgés par une longue expérience personnelle de cicatrices intérieures. Si ces larmes avaient pu parler , elles auraient dit à son client : “vois, je suis avec toi dans ton histoire, je ne me contente pas de raisonner, il m’arrive aussi de résonner”.

Et aussi, elles auraient dit : “dans ma vie à moi, il y a eu son lot de maltraitance et d’injustice, sans prétendre à rien juger ni réparer, je reconnais simplement que ton chant me renvoie à d’autres chants et que ceci nous relie comme deux humains avec deux histoires pleines d’humanité, c’est-à-dire de plaies et de bosses”. Et aussi : “je ne suis pas un savant magicien sur son piédestal, accroché à ses gri-gris, je suis le partenaire de rencontre qui se propose pour t’aider à savoir ce que tu veux faire puis pour t’aider à le faire”.

Voilà ce qu’auraient dit ces petites larmes qui tombèrent sur le sol sans un mot, plic, ploc.
Le coach alla voir son Superviseur pour lui parler de ces larmes. “Comment avez-vous pu commettre une telle bourde ?” lui demanda son Superviseur. “Pleurer sur l’épaule du client n’est pas conforme à notre charte de déontologie”, ajouta t-il. “En outre, reprit-il avec un fin sourire, avec un client de structure narcissique sur un pôle pervers, cela vous met en danger. Analysons ensemble ce qui dans votre histoire personnelle vous a amené à abandonner votre Distance, à dévoyer votre Posture, à mettre en péril le succès de la mission, la qualité du transfert, le tranchant de votre sabre laser, mon jeune Padawan”.

Et le coach sortit du cabinet de son superviseur, bien recadré, parfaitement aligné, les dents étincelantes après ce détartrage psychologique, ayant mentalement repris le garde à vous règlementaire, se demandant encore comment cet incroyable instant de faiblesse avait pu lui arriver.

Il rentra pourtant chez lui avec un vague fond de mélancolie au fond de l’œil, ce qui l’énervait, car ce n’était pas règlementaire, surtout après une supervision à 300 €. Comme une impression que les choses n’étaient pas si simples, qu’elles ne se laissaient pas passer un licol. Il s’assit dans son fauteuil et regarda par terre.

A l’endroit où ses larmes étaient tombées, avait poussé une rose.

Extrait de “l’Art de coacher” (Interéditions, 2006)

Crédit photo : Seb-le-blog

Préface et Chapitre 1
Qu’est-ce que l’approche narrative ?
Alice Morgan
trad. Catherine Mengelle

Préface

Le livre que vous tenez entre les mains est important à plusieurs titres. D’une part, c’est la meilleure première initiation possible à l’approche narrative. Développée en Australie et dans le monde entier depuis une trentaine d’années, cette approche connaît un développement considérable dans les champs de la psychothérapie, du coaching, de l’accompagnement du changement dans les organisations, du travail social, du soutien psychologique aux victimes de traumas, etc. On trouve des praticiens narratifs à l’oeuvre dans les camps de réfugiés en Palestine, dans les foyers de travailleurs en Afrique du Sud, aux côtés des communautés Aborigènes en difficulté en Australie, dans les prisons en Irlande, dans les centres de thérapie spécialisés dans les troubles alimentaires, dans les entreprises et les organisations en France : les domaines d’application de cette approche sont pratiquement illimités.

Dans notre pays, l’approche narrative a commencé à se développer assez tardivement ; le premier séminaire de Michael White, l’un de ses fondateurs, date de 2004 seulement. Ceci vient probablement en partie du fait que la totalité du matériel théorique et pédagogique disponible est en anglais. Cela vient peut-être aussi de la tradition thérapeutique et clinique française, fortement imprégnée de psychanalyse, qui opère une distinction importante, fondée sur un appareil taxinomique relativement rigide, entre les pratiques qui s’adressent aux individus et celles qui opèrent auprès des groupes et des communautés ; entre l’accompagnement clinique et le travail dans les organisations ; entre la thérapie, le coaching, et le développement personnel.

Nous voyons aujourd’hui émerger dans notre pays une première génération de praticiens, formés par Michael White et ses collaborateurs, dont certains ont fait le voyage pour compléter leur formation en Australie, qui commencent à obtenir des résultats prometteurs en appliquant la démarche narrative à toute une variété de domaines de la relation d’aide dans lesquels ils exercent[1]. Ces praticiens en forment de nouveaux et font connaître les idées narratives dans leurs champs respectifs, notamment en diffusant les recherches très actives qui ont lieu et sont relayées dans le monde entier. Les moyens de cette diffusion sont multiples et n’ont d’autre limite que l’imagination et la créativité des uns et des autres.

En ce qui nous concerne, notre contribution à ce développement passe par la mise à disposition, pour le plus grand nombre de professionnels de la relation d’accompagnement, des savoirs, compétences et expériences développés par Michael White, David Epston, et tous ceux qui oeuvrent dans le monde entier et sous des formes très diverses au développement d’une pensées et d’une praxis narratives. C’est pourquoi après avoir ouvert à Bordeaux la Fabrique Narrative, un centre de formation et de perfectionnement, nous nous sommes associés à Hermann, éditeur passionné par les nouveaux développements dans les domaines des sciences humaines, pour publier des traductions d’ouvrages australiens de référence dont les praticiens français ont besoin pour appuyer leur progression ou tout simplement permettant au plus large public, spécialiste ou non, de découvrir et de comprendre les idées narratives et l’espoir qu’elles représentent.

“Une brève introduction à l’approche narrative” nous a semblé le meilleur choix pour commencer. Cet ouvrage court, dense et vivant, écrit par Alice Morgan qui a été une très proche collaboratrice de Michael White, constitue la meilleure porte d’entrée possible vers les pratiques narratives. Je voudrais remercier ici Catherine Mengelle, qui en a donné une traduction particulièrement fidèle, respectant la vivacité et la spontanéité du style de l’auteur. Etant elle aussi praticienne et coach narrative, Catherine a su emboîter le pas à Alice pour retraduire simplement des concepts parfois complexes, consciente de forger de façon pionnière un vocabulaire de référence et toujours respectueuse de l’intention de l’auteur. Je voudrais également remercier Christine Thubé, fondatrice et directrice de la Fabrique Narrative, pour sa relecture attentive et fouillée de ce texte.

Enfin, impossible de terminer cette préface sans saluer l’incroyable soutien de Cheryl White et David Denborough, co-directeurs du Dulwich Center of Narrative Practice d’Adelaide (Australie), qui ont toujours été à nos côtés, prodiguant sans compter conseils et encouragements. Ils font partie de ces personnes bienfaisantes qui ont forgé les pratiques narratives et les font rayonner dans une communauté en développement constant fondée sur le respect et la bienveillance. Alice Morgan, l’auteur de ce livre, a accepté elle aussi de nous faire confiance et de nous confier la traduction et la publication en français de son ouvrage, sachant qu’il était le premier de cette collection et que nous sommes plus une petite bande de passionnés qui veulent partager ce qui donne un sens à leur métier que des gens de marketing éditorial ou des vendeurs de formation.

Il me reste à vous souhaiter une belle découverte, un beau voyage dans ces idées qui ont déjà changé la vision du monde de nombreux professionnels, et de milliers de personnes qui ont pu devenir “auteurs de leur vie” grâce à elles. Puisse ce livre être pour vous le premier pas qui conduit de l’omniprésence des savoirs dominants à la singularité des histoires préférées.

Pierre Blanc-Sahnoun

 

Note de l’édition initiale

 

L’objet de cet ouvrage est d’initier le lecteur aux idées et aux pratiques de l’approche narrative. Dans ce but, nous avons fait à Alice Morgan la demande expresse de réunir les concepts développés par les praticiens narratifs dans une introduction accessible à tous.

Les idées et les pratiques qu’elle décrit ici ont été introduites dans le champ de la relation d’aide par David Epston et Michael White. Ils ont livré leur propre version de ce travail dans un grand nombre de livres et d’articles. Ces dix dernières années, d’autres praticiens ont adopté l’approche narrative et ont apporté des contributions significatives à cet ensemble de savoirs et de savoirs faire toujours en évolution.

Nous recommandons fortement à tous ceux qui auront été intéressés par ce livre les ouvrages et les articles référencés à la fin de certains des chapitres, dans lesquels ils trouveront la présentation originale des idées qu’Alice expose ici et les développements approfondis de la pensée théorique qui nourrit cette approche.

Mais dans l’immédiat, nous avons le plaisir de vous accueillir dans cette introduction à l’approche narrative “pour tous”.

Remerciements

C’est Cheryl White qui est à l’origine de ce projet. Elle l’a par la suite soutenu et encouragé avec un intérêt sans faille. Alice Morgan, à qui le projet fut proposé, a commencé par prendre une grande inspiration, avant d’en écrire une première version sur laquelle a travaillé David Denborough. Ils ont ensuite transmis le texte à plusieurs autres personnes afin d’obtenir leur feedback et leurs suggestions. Les personnes qui ont apporté leur feedback sont Maggie Carey, Loretta Perry, Shona Russel, Jan Tonkin, Rose Barnes, Carol Trowbridge et Michael White. Forts de leurs avis, de leurs retours et de leurs exemples, David Denborough et Alice Morgan ont finalement longuement repris le manuscrit qui, après de nombreux allers-retours entre Melbourne et Adelaïde (merci aux emails !), a abouti à sa forme actuelle. Jane Hales s’est chargée de la mise en page et Melissa Raven de la relecture. Alice souhaite aussi souligner l’influence qu’ont eue ses professeurs sur sa pratique – et particulièrement Leela Anderson, Greg Smith, David Epston et Michael White.

Un des principes centraux de l’approche narrative est que les savoirs et les talents des personnes qui consultent un praticien façonnent de façon importante le travail d’accompagnement. Il faut donc souligner comment tous ceux qui ont consulté les praticiens dont le travail est décrit ici ont également significativement contribué au contenu de ce livre.

Un mot concernant les exemples

Pour faciliter l’initiation à cette approche, des exemples de conversations narratives, de lettres et d’histoires ont été inclus dans les pages qui suivent. Ces exemples ont été construits différemment. Certains sont des transcriptions de véritables conversations narratives dont toutes les personnes concernées ont accepté la publication. D’autres, afin de préserver leur identité, ont été générés en mélangeant des bouts d’histoires appartenant à des personnes différentes. Enfin, dans certains cas, pour illustrer un point ou une façon spécifique de travailler, on a utilisé des exemples fictifs.

Il faut également souligner que les exemples de pratiques narratives fournis dans ce livre sont tirés de situations d’accompagnement assez traditionnelles, plutôt que de contextes communautaires ou d’institutions spécifiques (écoles, prisons, hôpitaux, etc.). Si vous souhaitez en savoir plus sur l’usage des pratiques narratives dans ces différents contextes, reportez-vous aux listes d’ouvrages proposées tout au long du livre.

 

1ère partie

L’approche narrative, qu’est-ce que c’est ?

 

Introduction

Bienvenue dans cette introduction “pour tous” où je présente les principaux thèmes de l’approche narrative. A l’intérieur, vous trouverez des explications simples et concises de la réflexion théorique qui sous-tend cette approche ainsi que de nombreux exemples concrets de conversations narratives. Ce livre ne prétend pas faire le tour de tout mais nous espérons qu’il pourra servir de camp de base pour pousser l’exploration plus loin. A cet effet, nous avons inclus à la fin de la plupart des chapitres des références d’ouvrages sur différents sujets.

Un certain nombre d’idées ont forgé ce que nous sommes convenus d’appeler aujourd’hui l'”approche narrative” et chaque praticien se les approprie un peu différemment. Lorsque quelqu’un fait référence à l’approche narrative, il peut se référer à une façon particulière d’appréhender l’identité des personnes. Ou il peut se référer à une façon particulière d’appréhender les problèmes et leurs effets sur la vie des personnes. Il peut encore évoquer une façon particulière de converser avec les gens autour des problèmes qu’ils rencontrent dans leur vie ou bien une façon particulière d’envisager la relation d’aide et ses aspects éthiques et politiques.

L’approche narrative est une approche de la relation d’aide et du travail avec les communautés qui prône le respect et le non jugement et défend que les gens sont les experts de leur propre vie. Elle distingue les problèmes et les personnes et considère que chacun possède de nombreux talents, compétences, croyances, valeurs, engagements et aptitudes qui peuvent l’aider à réduire l’influence des problèmes dans sa vie.

Plusieurs principes animent les pratiques narratives mais à mon avis, deux sont particulièrement importants : conserver en permanence une attitude de curiosité et toujours poser des questions dont on ne connaît sincèrement pas la réponse. Je vous invite à lire ce livre en gardant à l’esprit ces deux principes. Ils éclairent les idées, la posture, le ton, les valeurs, les engagements et les croyances de l’approche narrative.

Les conversations, l’éventail des possibles

Dans l’espoir de faciliter la compréhension de chacun des sujets abordé, j’ai divisé ce livre en sections, chaque chapitre décrivant une notion ou un des thèmes de l’approche narrative. Cependant, plutôt que d’aborder ces idées les unes à la suite des autres comme vous le feriez avec une recette de cuisine, j’aimerais vous inviter à les approcher un peu comme s’il s’agissait un assortiment de petits fours délicatement étalés sur un buffet ! En somme, j’espère que ce livre ouvre un éventail de possibilités au service des conversations narratives.

Quand je suis en entretien avec ceux qui viennent me voir, il m’arrive d’imaginer les différents axes de conversation possibles comme un itinéraire d’un voyage, avec un certain nombre de carrefours, de croisements, de chemins, de pistes qui nous obligent à faire des choix. A chaque pas, c’est un nouveau carrefour ou croisement qui se présente, différent du précédent – qui nous donne la possibilité d’avancer, de revenir en arrière, de tourner à droite, de tourner à gauche ou d’aller plus ou moins en diagonale. A chaque pas que je fais avec la personne, s’ouvrent de nouveaux choix de direction. Nous pouvons décider où aller et quoi emporter. Il nous est toujours possible de changer de chemin, de revenir sur nos pas, de reprendre une piste ou de rester sur la même route un certain temps. Au début du voyage, nous ne savons ni où nous nous arrêterons, ni ce que nous découvrirons.

Les options décrites dans ce livre sont comme les routes, les pistes et les chemins d’un voyage. Chaque question posée par le praticien narratif est une étape du voyage. On peut prendre tous les chemins, ou simplement quelques uns d’entre eux, ou encore voyager un certain temps sur la même route sans changer de direction. Il n’y a pas une “bonne” façon de voyager – simplement plusieurs choix de direction possibles.

Collaboration

Il est important de souligner que la personne qui consulte le praticien joue un rôle primordial dans le choix de l’itinéraire. Les conversations narratives sont interactives et se déroulent toujours avec sa collaboration. Le praticien s’attache à comprendre ce qui l’intéresse et si le voyage se déroule selon ses désirs. On l’entendra souvent demander :

Ÿ  Comment se passe cet entretien ?

Ÿ  Est-ce vous voulez qu’on continue de parler de ce sujet ou est-ce que vous préfèreriez… ?

Ÿ  Est-ce que cela présente un intérêt pour vous ? Est-ce que vous êtes d’accord pour qu’on passe un peu de temps sur ce sujet ?

Ÿ  Je me demandais si vous préfériez que je vous pose des questions sur ce sujet ou s’il vaudrait mieux nous intéresser à X, Y ou Z ? (X, Y, Z étant d’autres options)

En s’y prenant ainsi, on permet aux intérêts de ceux qui consultent le praticien de guider et diriger les conversations narratives.

En résumé

Avant d’aller plus loin dans l’exploration de l’approche narrative, résumons rapidement ce qu’on a abordé jusqu’ici :

Ÿ  L’approche narrative est une approche de la relation d’aide et du travail avec les communautés qui prône le respect et le non jugement et considère que les gens sont experts de leur propre vie.

Ÿ  Elle distingue les problèmes et les personnes et considère que les gens ont de nombreux talents, compétences, croyances, valeurs, engagements et aptitudes qui peuvent les aider à modifier la relation qu’ils entretiennent avec les problèmes dans leur vie.

Ÿ  Deux des principes fondamentaux de cette pratique sont la curiosité et la volonté de poser des questions dont on ne connaît sincèrement pas la réponse.

Ÿ  Il y a plusieurs axes possibles à une conversation (il n’y a pas une seule et bonne direction).

Ÿ  La personne qui consulte le praticien joue un rôle important dans la détermination des directions à prendre.

Il me semble approprié de commencer l’exploration de l’approche narrative par un regard sur la notion de ‘narrations’ ou ‘histoires’ de nos vies.

 

Chapitre 1

Comprendre et vivre nos vies à travers des histoires

 

L’approche narrative est connue pour ses conversations de “ré-écriture” ou de “re-narration”. Ainsi que le suggèrent ces formulations, les histoires sont au centre des pratiques narratives.

Selon les gens, le mot ‘histoire’ génère des associations et des interprétations différentes. Pour les praticiens narratifs, les histoires consistent en :

Ÿ  des expériences de vie

Ÿ  reliées en séquences

Ÿ  situées dans le temps

Ÿ  selon un thème

L’être humain est doué d’interprétation. Nous vivons quotidiennement des expériences auxquelles nous cherchons à attribuer du sens. Nous construisons les histoires de notre vie en liant certains événements entre eux dans une séquence particulière au cours d’une période de temps et en cherchant comment les expliquer ou leur donner un sens. Cette recherche de sens fournit l’intrigue de l’histoire. Nous attribuons tout au long de notre vie du sens à ce qui nous arrive. Une narration est comme un bout de laine qui tricote des événements ensemble pour former une histoire.

Nous avons tous plusieurs histoires qui courent en même temps sur notre vie et sur les relations que nous avons construites avec les autres, des histoires au sujet de nous-mêmes, de nos aptitudes, de nos batailles, nos intérêts, nos conquêtes, nos réalisations, nos échecs. C’est en liant en séquence certaines expériences de vie entre elles et en leur attribuant un sens particulier que nous avons pu développer ces histoires.

Un exemple : l’histoire de ma façon de conduire

Imaginons à mon sujet une histoire de “bonne conductrice”. En réalité, pour pouvoir raconter cette histoire, j’ai relié entre elles un certain nombre de choses qui me sont arrivées quand je conduis une voiture. Je les ai placées avec d’autres dans une séquence particulière et les ai interprétées comme la preuve que je suis une bonne conductrice. Les expériences auxquelles j’ai pu penser et que j’ai sélectionnées sont par exemple, s’arrêter au feu rouge, laisser passer les piétons, respecter les limitations de vitesse, éviter les contraventions et garder une distance convenable derrière les autres véhicules. Pour bâtir cette histoire sur mes prouesses de conductrice, j’ai sélectionné certains événements auxquels j’ai accordé de l’importance parce qu’ils concordaient précisément avec ce thème. Au fur et à mesure qu’on sélectionne et rassemble des événements au sein du thème dominant, l’histoire gagne en richesse et en épaisseur. Au fur et à mesure qu’elle s’épaissit, il est de plus en plus facile de mémoriser et d’ajouter à l’histoire de nouvelles expériences témoignant d’une conduite experte. Tout au long de ce processus, l’histoire s’épaissit, prend de plus en plus de place dans la vie au point qu’il devient incroyablement facile de trouver toujours plus d’exemples qui concordent avec le sens créé.

J’attribue aux expériences de vie qui témoignent de mes talents de conductrice et que je choisis de privilégier dans ma mémoire une importance plus grande qu’à celles qui ne concordent pas avec ce thème. Par exemple, je ne vais pas retenir les fois où je suis sortie trop vite d’un virage ou bien où j’ai mal jugé des distances en me garant. Je considère peut-être, sous le jour du thème dominant (l’histoire d’une bonne conductrice), que ce sont là des anecdotes insignifiantes ou relevant du hasard. Lors de la re-narration des histoires, il y a toujours des événements laissés de côté, selon qu’ils correspondent ou pas aux thèmes dominants.

Le schéma sur la page suivante (cf. schéma 1) illustre l’idée que les histoires sont constituées d’expériences de vie liées en séquence à travers le temps et selon un thème. Les croix représentent tous les événements qui me sont arrivés en conduisant. Ceux qui vont dans le sens de l’histoire d’une “bonne conductrice” sont dispersés au milieu d’aventures extérieures à cette histoire (par exemple, un accident de voiture qui s’est passé il y a 4 mois). Quand on écrit l’histoire d’une bonne conductrice, on sélectionne certains événements qu’on privilégie par rapport à d’autres. Puis on les relie à d’autres événements, et puis encore à d’autres au cours du temps, jusqu’à créer cette histoire de bonne conductrice. La ligne sur le schéma montre le lien entre les événements qui constituent l’histoire dominante. Comme on le voit, il existe d’autres expériences (X) situées à l’extérieur de l’histoire dominante qui demeurent dans l’ombre du thème dominant et bénéficient d’une moindre portée.

Dans cet exemple, la raison qui m’amène à ne prêter attention qu’aux événements favorables et qui m’a permis de construire cette histoire de bonne conductrice provient peut-être de l’image que me renvoient les autres. Si les membres de ma famille et mes amis parlent régulièrement de moi comme de quelqu’un qui conduit bien, cela fait une différence majeure. Les histoires ne sont jamais produites de façon isolée. Il se pourrait bien aussi, si on reste sur cet exemple, que personne ne m’ait jamais fait de remarques désobligeantes du fait que je suis une femme. Qui sait ?

Les effets des histoires dominantes

L’histoire dominante de mes prouesses de conductrice ne se contentera pas d’influencer mon présent, elle influencera aussi mes faits et gestes dans le futur. Par exemple, si on me demande de me rendre en voiture dans un quartier que je connais pas ou bien de conduire de nuit sur une longue distance, ma décision et les projets que je vais bâtir seront influencés par l’histoire dominante de ma façon de conduire. Il y a probablement plus de chance que j’envisage d’accomplir ces actions si je suis influencée par mon histoire de bonne conductrice que s’il courrait sur mon compte une histoire de conductrice dangereuse ou sujette aux accidents. Par conséquent, la signification que je donne aux événements n’est pas neutre sur leurs effets dans ma vie – ils vont constituer et façonner ma vie dans le futur. Toutes les histoires sont constitutives de nos vies et les façonnent.

Vivre plusieurs histoires à la fois

Nos vies sont multi-histoires. Plusieurs histoires peuvent se dérouler en même temps et on peut raconter des histoires différentes à partir des mêmes expériences de vie. Aucune histoire isolée n’est exempte d’ambiguïtés ou de contradictions et aucune histoire isolée ne peut enfermer ou capter toutes les contingences de la vie.

Si j’avais un accident de voiture ou si quelqu’un dans ma vie commençait à se focaliser sur toutes les petites fautes que je commets en conduisant, ou bien si une nouvelle loi était adoptée discriminant d’une façon ou d’une autre les gens comme moi, une histoire alternative sur ma façon de conduire pourrait bien commencer à se développer. D’autres expériences de vie, comment d’autres que moi les interprètent et mes propres interprétations pourraient me conduire à développer une autre histoire – une histoire d’incompétence ou de négligence. Cette histoire alternative aurait des conséquences, elle aussi. Pendant un certain temps, je vivrais avec les deux histoires différentes, selon le contexte ou le public. Puis le temps passant et en fonction d’un certain nombre de facteurs, l’histoire négative pourrait gagner de l’influence dans ma vie jusqu’à devenir l’histoire dominante de ma façon de conduire. Aucune des deux histoires, ni celle de mes prouesses de conductrice, ni celle de mon incompétence, ne serait jamais totalement exempte d’ambiguïté ou de contradiction.

Différents types d’histoires

Les histoires qui façonnent notre vie et les relations que nous avons construites peuvent être d’ordre différent – et en premier lieu concerner le passé, le présent ou le futur. Elles peuvent se rapporter à des individus et/ou à des communautés. Il existe des histoires de famille et des histoires sur les relations qu’on entretient.

Un individu peut avoir une réputation de succès et de compétence. Ou bien il peut être affublé d’une histoire de ‘loser’, de ‘lâcheté’ ou de ‘manque de détermination’. Une famille peut être réputée “bienveillante”, “bruyante”, “exposée”, “dysfonctionnelle” ou “unie”. Une communauté peut porter une histoire d'”isolement”, d'”activisme politique” ou de “puissance financière”. Toutes ces histoires peuvent se dérouler en même temps et les événements sont interprétés au fur et à mesure selon le sens (le thème) dominant au moment où ils ont lieu. Ainsi, l’acte de vivre exige de s’engager dans une médiation entre histoires dominantes et histoires alternatives de vie. Nous sommes toujours en train de négocier et d’interpréter ce que nous vivons.

Les histoires de vie s’inscrivent dans un contexte social plus large

La façon dont nous interprétons notre vie est influencée, au-delà de ceci, par les histoires de la culture dans laquelle nous vivons. Certaines de nos histoires ont des effets positifs, d’autres, des effets négatifs sur notre vie, passée, présente et future. Laura a d’elle-même une image de thérapeute compétente. Elle a développé cette histoire à son propos à partir de ses expériences de vie et du feedback qu’elle obtient sur son travail. Ces expériences ont contribué à construire l’histoire d’une thérapeute compétente, bienveillante et talentueuse. Si elle décide de chercher un nouvel emploi dans un domaine moins familier, il y a des chances pour qu’elle le fasse, ou envisage de le faire, sous l’influence de cette auto-narration positive. Je suis sûre qu’elle affrontera avec confiance les défis de son nouveau travail et qu’elle le décrira comme une expérience enrichissante quand elle en parlera.

Le sens que nous attribuons à ces expériences de vie qui se déroulent en séquence dans le temps ne sort pas du néant. Les histoires de vie se développent toujours dans un contexte particulier. Ce contexte influe sur les interprétations et sur les significations que nous attribuons aux événements. Des considérations de sexe, de classe, de race, de culture et de préférences sexuelles ont une influence déterminante sur les thèmes des histoires qui façonnent nos vies. L’histoire de Laura, thérapeute de talent, a sans doute été conditionnée par la culture dans laquelle elle vit. Cette culture a sans doute une certaine idée de ce qui fait le talent d’un thérapeute et cette idée a probablement forgé l’histoire de Laura.

Le milieu ouvrier qui est le sien a certainement favorisé l’aisance relationnelle qu’elle montre dans son travail avec des personnes de toute origine sociale. La confiance dont elle fait preuve dans son environnement professionnel a sans doute beaucoup à voir avec son expérience au sein du mouvement féministe ainsi qu’avec le fait qu’une professionnelle australienne est d’autant plus respectée qu’elle est blanche.

Voilà comment les croyances, les idées et les pratiques de la culture dans laquelle nous vivons jouent un rôle important dans notre façon d’interpréter la vie.

En résumé

Comme j’ai essayé de l’expliquer, les praticiens narratifs pensent en terme d’histoires – histoires dominantes et histoires alternatives ; thèmes dominants et thèmes alternatifs ; expériences de vie liées entre elles dans le temps qui ont des conséquences sur les actions passées, présentes et futures ; histoires qui façonnent les vies avec force. Ils s’emploient à accompagner les gens dans l’exploration des histoires qu’ils racontent sur leur vie et sur leurs relations, dans l’exploration des effets de ces histoires, de leurs significations et du contexte dans lequel elles ont été forgées et écrites.

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[1] Un panorama de ces initiatives a été publié en 2009 par un collectif de praticiens français sous le titre de “Comprendre et pratiquer l’approche narrative” (Dunod-Interéditions), ouvrage que j’ai co-dirigé avec Béatrice Dameron et qui contient un texte inédit en français de Michael White.

NOETIQUE ET NARRATIVE : UNE PHILOSOPHIE DU DEVENIR

Par Natacha Rozentalis

Anthropologue, coach et praticienne narrative spécialiste de la complexité (voir sa vidéo sur le sujet), Natacha nous donne ici un texte lumineux sur la façon dont les idées naratives éclosent précisément aujourd’hui, où l’enjeu est un changement de civilisation qui nous fait passer du causal à l’arborescent.

Voici une tentative de tresser quelques liens entre la pratique narrative et le saut de complexité qui se joue dans notre mutation de société. Ce n’est sûrement pas un hasard si l’approche narrative est née dans les années 70 et trouve un écho dans le monde maintenant.

Une hypothèse de révolution noétique

la vie s’accomplit par glissements et sauts successifs sur l’échelle de la complexité. Notre histoire humaine a connu des inversions qui ont marqué des étapes majeures de changement : passage de la préhistoire, de l’agriculture, du commerce, de l’industrie artisanale. L’époque moderne (1750-1950) engendrée par le moyen âge finissant, a lentement donné naissance au monde que nous connaissons, une société industrielle et mercantile de masse. Depuis 1960, un nouveau renversement de société semble être en marche. La complexification du monde, les interconnexions rendues possibles par la microélectronique, l’accélération du temps, l’impermanence du savoir, l’épuisement des ressources, tout ceci nous signale l’avènement d’un nouveau saut de complexité qui est un défi d’adaptation pour l’humain.

Cela préfigure une nouvelle civilisation, elle prend la voie d’une société de la connaissance et passe par une révolution noétique (du grec noos: esprit, intelligence) où les valeurs sont l’intelligence (reliance), l’immatériel, la frugalité et la vie intérieure.

L’entre-deux

Aujourd’hui, nous sommes encore dans la modernité, et le glissement vers autre chose n’est pas visible. Pourtant, nous sommes nombreux à percevoir que l’histoire dominante de la modernité devient une histoire de problème. Les promesses de progrès ne sont plus au RV, l’homme est devenu une marchandise. C’est au prix de nombreuses résistances, d’effort et de courage, qu’il redevient auteur de sa vie. Le club de supporters de la modernité est encore puissant, mais les grands totems s’effritent les un après les autres: hyperconsommation, urbanisation, financiarisation.

La pratique narrative a grandi dans ce mouvement de société. Voyons comment sa philosophie, émanation de la vision de Michael White (influencé par Foucault, influencé par Nietzsche) vit en cohérence dans cette mutation.

La narrative, compagnon de route dans la révolution noétique.

La mutation vers la société de la connaissance c’est :

  • Sortir de la modernité et construire une nouvelle histoire collective:

L’approche narrative avec sa philosophie de la résistance (Vietnam, féminisme..) et de l’accueil de la diversité des anthropologies (aborigènes…), développe l’idée d’une histoire dominante qui peut être déconstruite si nécessaire. Aujourd’hui, c’est le moment de le faire pour ne pas sombrer dans le chaos et la désespérance et donner une chance à des histoires alternatives collectives d’exister. La Pratique Narrative encourage les histoires alternatives, qui ne sont pas des histoires d’obéissance et de conformité comme dans d’autres approches d’accompagnement. En posant que l’essence du pouvoir c’est se donner le droit de définir l’autre et toucher les droits d’auteur, elle permet de questionner sous un angle inédit notre relation avec l’Etat, le salariat, la société de consommation productiviste etc.
D’ailleurs, partout fleurissent des exceptions joyeuses et responsables en dehors de la vie marchande, de la vie au travail salarié, de la vie institutionnelle. La Pratique Narrative peut accueillir plusieurs histoires alternatives sans perdre ses repères et soutient la diversité dans la vie de tous les jours. Dans le monde entier, les narrapeuthes soutiennent les communautés dans une réappropriation de leur identité et de leur autonomie. Içi, le collectif n’est plus monolithique et c’est profondément en accord avec la réalité de notre société en mutation autour de communautés réelles ou virtuelles en mouvement et en réseau.

  • Changer notre modèle dominant de pensée.

Dans la complexité, les outils de compréhension actuels , notamment ceux de la sciences ne fonctionnent plus. Avec la modernité se meurt la pensée classique et sa vison cartésienne et matérialiste du monde. Le temps est arrivé de sortir du rationalisme, de l’analytique, du mécanisme et du déterminisme (cycles, lois physiologiques, profil, personnalités, DSM 4…). L’approche narrative n’est pas rentrée dans ce schéma obsolète. Elle s’inscrit dans une pensée de la complexité, holistique et systémique, où le tout est plus que la somme de ses parties. Le narrapeuthe ne voit pas une personne isolée qu’il convient d’analyser en la réduisant à une profil ou une pathologie, il la voit comme une personne interconnectée avec ses appartenances culturelles , communautaires , familiales, reliée au passé et à l’avenir. En sortant de l’histoire dominante qui raconte que la science peut comprendre, diagnostiquer et expliquer nos êtres et notre pensée, la pratique narrative propose une porte de sortie à la vision mécaniste et déterministe que nous proposait la psychologie classique. Plus besoin d’inconscient dans une pensée holistique où nous sommes une partie du Tout, il n’y a pas de face cachée de nous-même. Nous sommes mouvement, nous sommes narration. Le narrapeuthe dans les conversations peut faire part de ce qu’il est et de ce qu’il ressent, puisqu’il fait partie de ce Tout. La vision narrative en résonance avec la complexité de la vie accueille une identité plurielle et en changement perpétuel comme un projet social en renégociation permanente. Loin du rationalisme, la PN accueille le visible et l’invisible et la richesse de toutes les cultures. La PN, propose de retisser des liens entre les histoires de la personne (histoires physique, biologique, psychique, culturelle, sociale, historique). Chacun peut ainsi prendre davantage conscience de son identité complexe et de son identité commune avec tous les autres humains. Cela éclaire aussi les transformations quantiques qui peuvent se produire pour la personne après un remembrement ou une why experience, par exemple.

  • Des savoirs interconnectés, impermanence et humilité.

Dans la complexité , personne ne peut prétendre comprendre seul une situation, les savoirs évoluent sans cesse, et s’épanouissent en se partageant. L’homme de la société de la connaissance avance avec humilité. Encore une fois, l’approche narrative est en lien avec cette nouvelle donne. Elle n’a pas la prétention d’expliquer la pensée humaine. Il n’y a plus d’expertise possible, la personne devient l’experte de sa vie et le narrapeuthe renonce à diagnostiquer, analyser, diriger et prévoir. Il est au contraire, curieux de faire connaissance et découvrir la vie de la personne qu’il accompagne en flânant.

En résonance avec la société de la connaissance, l’approche narrative honore la volonté de chaque personne à résister (être et devenir) et documente les compétences et les savoirs acquis pour cela. Elle souligne l’importance du partage des connaissances lors des expériences de vie en faveur de communautés proches (cf livre de David Denborough). Cette contribution est fondatrice pour nos identités qui s’appuie sur la conscience et de nos liens (réseau).

  • L’aventure…

David Epston et Michael White disaient que leur apports le plus important au champ thérapeutique est le mot « aventure » et refusent le terme d’école. Être une école serait ne pas reconnaître les 1000 sources qui ont permis de faire avancer la pratique. L’idée d’aventure est complètement ancrée dans l’esprit noétique, car il s’agit de sortir des dogmes et des prévisions de la modernité pour être dans une connaissance interconnectée et en émergence (par exemple invitation de témoins, flânerie, aventure d’être auteur de sa vie … ).
Les hypothèses théoriques sont toujours venues après la pratique, c’est une logique d’exploration qui tient ses sources du réel. Comme pour la société de la connaissance, L’esprit pionnier du narrapeuthe découvre, expérimente, tâtonne, et invente.

  • Une philosophie du devenir

Ainsi, l’approche narrative répond à nos enjeux sociétaux en proposant , non plus une philosophie de la santé , mais une philosophie du devenir.

  • Être auteur de sa vie.

La finalité de l’approche narrative est de redevenir auteur de sa vie, c’est un accompagnement de la liberté. Cette liberté pend racine dans le réel et les traditions.
C’est bien l’enjeu qui est posé à l’humanité dans cet entre-deux. Celui de notre devenir. Dans cette révolution de l’être et de l’esprit, chacun est responsable de son accomplissement.
La PN a bien compris l’importance du paysage de l’action, l’homme est ce qu’il fait, dans une logique du devenir guidé par le paysage de l’identité.
En s’appuyant sur ce que les personnes aiment et savent faire, en honorant les réussites et les ressources, elle parie sur le talent de chacun. Dans cet entre-deux, il n’est plus temps de soigner les névroses pour se conformer, il s’agit de sortir de l’esclavage et consacrer son énergie à l’histoire préférée qui est celle de la liberté de notre accomplissement.

Les ombres de la caverne
Thierry Groussin
Avant-propos et préface

 

Avant-propos de l’auteur

Le philosophe Alain l’a écrit : « il faut se passer des moments de vanité comme on sort devant sa porte pour prendre le soleil ». C’est ainsi que je prends la publication de ce recueil par Philippe Fauvernier et c’est ainsi que je prends aussi la bien trop élogieuse préface de mon ami Pierre Blanc-Sahnoun.  Mais j’ai un principe : savoir recevoir est aussi important que savoir donner. Or, il y a dans cette publication et dans ces éloges l’expression d’une affection et d’une complicité que j’accueille l’une et l’autre à bras ouverts.

Lorsque, en suivant mes impulsions du moment, je publiais au fil des jours ces chroniques sur Blogspirit, je n’avais nullement à l’esprit qu’elles pourraient être rassemblées pour former un livre. Cela valait sans doute mieux : j’eusse écrit trois fois moins, histoire de lécher mon style et de lisser ce qui y relèverait un peu trop de l’humeur. Pis : me connaissant, il est probable que la recherche de la perfection et de la mesure aurait finalement rendu ma plume stérile. Les choses sont donc bien comme elles sont. L’existence, s’il faut choisir, vaut mieux que la perfection.

A quelles motivations ai-je obéi lorsque, il y a une paire d’années, je me suis mis à livrer sur la Toile ce que m’inspiraient faits d’actualité, rencontres ou lectures ? Je crois que j’avais une très grande envie de partager une certaine forme de résistance, et d’abord de résistance au prêt-à-penser auquel nous expose notre pente naturelle. Ma vie a été jalonnée d’étonnements, le moindre n’étant pas de me trouver souvent le seul à m’étonner. Le communément admis est devenu pour moi un objet de méfiance, les dérives de l’autorité, quelle qu’en soit la nature, et les molles barrières qu’elle rencontre, un phénomène à surveiller. J’en suis venu à apprécier la remise en question des consensus de complaisance qui, plus souvent que les actes criminels eux-mêmes, nous procurent dévoiements et épreuves.

L’histoire des grands découvreurs – explorateurs, chercheurs, penseurs, artistes, inventeurs… –  a passionné ma jeunesse. Or, une chose m’y surprenait constamment : l’entêtement de leurs contemporains à refuser ce que ces hommes inspirés leur apportaient sur un plateau. Pis que cela : on ne lésinait pas sur les moyens afin de nier, de ridiculiser et d’évacuer des idées qui, finalement, ne pouvaient que percer: la rotondité de la Terre, l’existence des microbes, l’envol du plus lourd que l’air, la théorie de la relativité… Qu’est-ce qui faisait donc qu’à certains moments, dans certaines circonstances, l’intelligence des hommes parmi les plus brillants d’une époque semblait s’enrayer ? Passe encore les querelles théologiques ! Mais le domaine où la raison devrait être naturellement aux commandes, je veux parler des sciences, n’était pas le moins exempt de passions aveugles et d’indignes chasses aux sorcières. C’est ainsi que je devins ombrageux à l’égard des certitudes.

Il m’arriva aussi de croiser des « cygnes noirs » et de devoir constater que le monde n’était pas ce qu’il paraissait. Combien de fois l’évidence d’un évènement imminent ne se manifestait-elle qu’après qu’il fût survenu ! Combien de fois les mêmes experts expliquaient-ils sans rougir ex post ce qu’ils n’avaient pas vu venir ex ante ? Je suis parvenu à la conviction que notre représentation du monde, même quand elle se prétend rationnelle, n’est qu’une forme de choix. Comme l’a montré le professeur Berthoz, notre cerveau décide à tout instant de l’univers le plus probable dans lequel nous sommes. Dire que la réalité est ceci ou cela est donc, en ultime analyse, un pari. A ce pari, les gagnants et les perdants sont parfois inattendus. De Gaulle, pendant la deuxième guerre mondiale, en fera la démonstration face à Pétain. Dans un registre tout différent, l’éditeur qui a accepté de publier Harry Potter, alors que dix autres avant lui l’avaient refusé, en a fait une autre. Et est-il besoin de revenir sur la diabolique surprise des subprimes ? En bien ou en mal, il y a toujours, dissimulées derrière notre représentation du monde, plus de potentialités qu’on n’imagine. J’ai adopté, quand je l’ai découvert, l’avertissement de Jules Lagneau : il faut se méfier de penser trop facilement.

S’abuser soi-même est aussi une pente que polissent nos peurs et nos désirs et que lubrifie la paresse de l’esprit. Cela vaut individuellement comme collectivement. Un autre de mes plus anciens sujets d’intérêt est le processus par lequel un groupe d’humains, une entreprise, un pays, les adeptes d’une religion ou d’un mouvement, se jettent dans l’erreur et parfois dans les pires errements. Suivant le registre du drame, une communauté se suicidera, des tribus ruineront leur écosystème et disparaîtront, une entreprise fera faillite en détruisant des milliers d’emplois, ou encore des peuples civilisés tenteront de s’anéantir. Mais il y a pire, peut-être, que d’errer : c’est quand les survivants se rendent compte que le drame aurait pu être évité, car peu nombreux étaient ceux qui avaient envie d’aller où on est allé, de faire ce que l’on a fait… Je suis aussi devenu ombrageux à l’égard des histoires qu’on se raconte jusqu’au délire, sans esprit critique.

Un autre grand motif d’émoi et de scandale, pour moi, sera toujours la perversion qui parvient à tirer d’une histoire ou d’une éthique le contraire de ce qu’elle prône… Au nom du Christ qui a prêché l’amour, on aura des siècles de persécution, de spoliation, de tortures.  Au nom de la science, on tentera régulièrement d’étouffer des découvertes et de discréditer leurs auteurs. Au nom d’une société plus juste à construire, on dispersera des familles, déportera des populations, asservira des peuples. Au nom de l’esprit du sport, on promouvra la rapacité, l’affairisme, le cynisme, la compétition sans âme. Que de contradictions insupportables ! Mais, plus étonnant et scandaleux encore que ces contradictions, l’aveuglement collectif qui les protège.

Alors, pour accepter ainsi de faire ce qu’il ne veut pas, d’aller où il ne souhaite pas, d’engraisser ses ennemis et de soutenir des causes opposées aux valeurs qu’il chérit, l’homme serait-il définitivement un être sans cohérence? Notre condition serait-elle celle de l’impuissance et notre liberté une illusion ? L’histoire serait-elle écrite d’avance ? Je ne le crois pas. Mais je pense que nous touchons ici au point le plus sensible. Espèce paradoxale, capables de liberté, de lucidité et de courage, nous sommes aussi la source de notre propre asservissement. C’est nous qui nous refusons l’effort du recul libérateur. C’est nous qui donnons notre « temps de cerveau disponible » à des histoires qui nous anesthésient. C’est nous qui donnons pouvoir aux bateleurs. C’est nous qui posons notre tête sur le billot et nous y endormons.

Penser, penser vraiment, être lucide, requiert de l’énergie. Pour emprunter le langage des financiers, c’est un investissement. Mais, quel qu’en soit le coût, penser est urgent. Les menaces, aujourd’hui, sont multiples et écrasantes. La capacité de la Terre à nous supporter, nous et nos appétits, est première en jeu. Dans le prolongement de ce constat, ce dont il s’agit aussi, c’est de l’existence d’une société juste et démocratique : dans la débâcle qui se profile, un tout petit nombre de privilégiés n’aura aucun mal à se ménager des îlots de beauté et de confort tandis que le reste de l’humanité pataugera dans ses poubelles. Ces happy few ont d’ailleurs commencé à s’organiser.

Ultime enjeu : celui de l’humanité même, au cœur de chaque homme. Comme l’a montré Edgar Morin, l’homme fait la société et la société en retour fait l’homme. De quel genre d’homme souhaitons-nous voir l’avènement ? Que voulons-nous que soient nos enfants et nos petits-enfants ? Des créatures infantilisées, sous influence, ballotées par leurs pulsions téléguidées de consommateurs ? Des êtres vivotant à la recherche de leur minimum vital ? De bons petits soldats du monde de l’hyper-concurrence, champions de l’aveuglement, si bien conditionnés qu’ils se font les complices de n’importe quoi pour peu qu’ils figurent au tableau d’honneur trimestriel ?

Non, évidemment. Ce n’est pas cela que nous espérons de l’avenir. Ce n’est pas cela que nous souhaitons à nos enfants et aux enfants de nos enfants. Alors, soyons cohérents. Cultivons l’énergie et le courage de la lucidité. Déjouons tout ce qui prétend nous mettre sous influence, et méfions-nous du pire des pièges : celui de nous croire impuissants. L’impuissance n’existe pas. Seule existe la démission.

 

Préface

 

Thierry Groussin est un homme dangereux. Lorsqu’on ne le connaît pas, il a l’air d’un père tranquille, on lui donnerait le bon Dieu sans confession, avec ses airs patelins de banquier, sa bonhomie de mi-Vendéen, mi-Gascon, ses yeux malicieux, et sa connaissance encyclopédique de tout ce que la formation et le coaching ont produit en termes de méthodes et d’approches. Mais attention, c’est une couverture. En réalité, Thierry Groussin a une double vie. Lorsqu’il n’est pas occupé à faire semblant d’appartenir au système dominant avec lequel il a su négocier une habile position de modus vivendi, il se livre à des activités hautement subversives de déconstruction du pouvoir moderne. Car Thierry est un révolutionnaire, de ces révolutionnaires tranquilles qui placent la compréhension et l’intelligence au premier plan et ne connaissent aucune limite à la recherche de la vérité. Dans son blog, “indiscipline intellectuelle”, il explique, s’indigne, éclaire, ironise, explose, vitupère, décode, dissèque, et distille billet après billet un éclairage au laser qui passe au scanner toutes les compromissions, les systèmes, les arnaques, et les lâchetés de notre culture dominante.

Il devait rencontrer un jour l’approche narrative. Rien de plus étrangers a priori que ce Directeur de la formation dans une grande banque et les pistes rouges de l’Australie centrale où les pratiques narratives ont jailli, du contact entre les communautés aborigènes et les thérapeutes familiaux du Dulwich Center. Mais la magie de l’Internet, la possibilité de surfer à l’infini de sites en blogs et de métisser toutes sortes d’idées avec toutes sortes d’idées a réalisé ce miracle d’une rencontre entre un esprit fertile, vif et aiguisé et une pratique qui entre ses mains, fournit un outil remarquablement tranchant pour expliquer et documenter la déconstruction des savoirs dominants à laquelle il s’adonnait déjà depuis longtemps.

Un troisième homme a eu une influence décisive sur la conception de ce livre. Il s’agit de Philippe Fauvernier, Directeur des éditions Hermann et créateur de cette collection Herman / l’Entrepôt consacrée au développement des idées narratives. Se promenant sur le blog de Thierry, il s’est écrié : « il faut absolument lui faire faire un livre avec ces textes ! » Cette intuition d’éditeur jointe à cette rencontre de Thierry Groussin avec les idées narratives comme la fameuse rencontre du parapluie et de la machine à coudre sur la table de dissection chère à Lautréamont, cet ensemble de coïncidences et de croisements inattendus ont abouti à l’ouvrage que vous avez entre vos mains. Ce livre contient une sélection des chroniques de Thierry Groussin postées pendant ces deux dernières années. Les sujets sont extrêmement variés et divers, mais ce qui ne varie pas, c’est la puissance de la vision, la lucidité, la beauté du style de cette écriture ciselée comme on n’en rencontre plus guère que dans les classiques. Ces textes sont un peu comme un médicament que l’on prendrait quotidiennement à petite dose pour rester immunisé contre l’épaisse fumée toxique que nous fait respirer la société postmoderne.

À travers ses médias, ses banques, sa vénération d’un libéralisme économique qui n’a gardé de libéral qu’un vague rattachement étymologique, son écrasement progressif du travail et de l’être humain dans sa contribution aux entreprises ; à travers la prise de pouvoir croissante des puissances économiques et financières sur la capacité des communautés locales à exercer un contrôle sur leur propre vie, le pouvoir moderne nous persuade jour après jour qu’il n’est de salut que dans la normalité. Et la normalité qui nous est proposée ici, c’est l’acceptation d’un mode de vie sur lequel nous n’avons aucun contrôle, et implicitement, la participation à la cérémonie religieuse de la consommation et de la croissance, qui nous pousse à faire semblant d’ignorer que notre planète et nos ressources sont tragiquement limitées, et qu’aujourd’hui, ces limites sont en vue.

Là où le travail de Thierry Groussin rejoint les idées de Michel Foucault, c’est dans l’illustration contemporaine de la vision que Foucault avait développée dès les années 60 du développement de l’autocontrôle, de l’autocensure et de l’autosurveillance. Ces pratiques de pouvoir déléguées à l’individu lui-même et orientées vers son isolement, encourageant l’obsession d’adopter un comportement, des pratiques, des idées, bref des pratiques de vie « normales », sont aujourd’hui aidées par tous les moyens techniques de surveillance de tous par tous disponibles en permanence. L’un des champs de travail de l’approche narrative est de déconstruire les discours dominants dans la vie des individus et des communautés. Par « déconstruire », nous n’entendons pas détruire, mais simplement montrer que toutes ces vérités qui nous paraissent éternelles et non négociables sont le résultat de constructions humaines et culturelles, qui ont eu lieu à une certaine époque, dans un certain contexte, et au service de certains objectifs. Lorsqu’une histoire est tellement dominante qu’elle a réussi à éliminer toutes les autres histoires possibles et différentes au sujet du même événement ou de la même expérience, elle prétend au statut de vérité absolue. Or, les pratiques narratives honorent autant que faire se peut les savoirs minoritaires, les exceptions, les récits qui ne « collent » pas avec la version officielle, les pratiques de résistance, la construction de l’identité à partir des récits traditionnels, chansons, contes, bandes dessinées et toutes autres formes de savoirs populaires… jusqu’au moment où on les retrouve sur iTunes ou sur Facebook comme des mouvements de mode à fort potentiel commercial. Car l’une des principales forces du pouvoir moderne, c’est de récupérer et d’intégrer par digestion la plupart des formes de cultures populaires qui, dès lors, voient leurs thuriféraires devenir des people et leur potentiel de remise en cause s’émousser dans le confort moelleux de la notoriété, du chiffre d’affaires et de la stratégie marketing.

Aucun risque de ce type ni avec Thierry Groussin, ni avec Philippe Fauvernier. Les deux ont suffisamment vécu, réfléchi, souffert et reconstruit dans leurs propres vies pour ne plus être dupes du chant des sirènes. Car parfois l’éthique est à ce prix : des négociations complexes entre soi et soi, des engagements qui vous éloignent de la conception traditionnelle de la réussite, parfois mal compris ou mal acceptés par les gens que vous aimez le plus, des ruptures qui vous coûtent cher mais vous permettent de continuer à vous regarder dans une glace en vous rasant (si vous vous rasez toujours). A un certain point, la valeur d’un homme se juge également par les choix qu’il n’a pas faits, les liens, les engagements et les compromissions qu’il a eu la force de repousser.

Dans la perspective du XVIIIe siècle, on pourrait dire de Thierry Groussin qu’il est un honnête homme. Honnête car adepte de la raison est attaché à se faire une opinion critique par lui-même au lieu de gober tel ou tel discours globalisant et tendance. Dans ces chroniques, il partage avec nous cette capacité à éclairer les sujets qui nous paraissent les plus évidents d’une lumière inattendue, en les regardant sous un angle différent. Ce regard oblique et pédagogique nous aide à parfaire ce que l’approche narrative appelle notre « décentrage », c’est-à-dire notre capacité à nous positionner en marge du jeu et à regarder le ballet des poissons dans l’aquarium d’un œil innocent et enfantin. Michael White avait une expression pour cela, il parlait d’ : « exoticiser le familier ». Thierry Groussin, dans sa démarche de réflexion sur le monde, et un parfait continuateur de Michael en ethnologue du quotidien. Nous montrant les milliers de petites failles des discours consensuels et des idées reçues, il nous transforme, nous aussi, en explorateurs de notre vie, plutôt qu’en passagers d’une vie qui nous serait racontée par d’autres.

Pierre Blanc-Sahnoun

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