NOETIQUE ET NARRATIVE : UNE PHILOSOPHIE DU DEVENIR

Par Natacha Rozentalis

Anthropologue, coach et praticienne narrative spécialiste de la complexité (voir sa vidéo sur le sujet), Natacha nous donne ici un texte lumineux sur la façon dont les idées naratives éclosent précisément aujourd’hui, où l’enjeu est un changement de civilisation qui nous fait passer du causal à l’arborescent.

Voici une tentative de tresser quelques liens entre la pratique narrative et le saut de complexité qui se joue dans notre mutation de société. Ce n’est sûrement pas un hasard si l’approche narrative est née dans les années 70 et trouve un écho dans le monde maintenant.

Une hypothèse de révolution noétique

la vie s’accomplit par glissements et sauts successifs sur l’échelle de la complexité. Notre histoire humaine a connu des inversions qui ont marqué des étapes majeures de changement : passage de la préhistoire, de l’agriculture, du commerce, de l’industrie artisanale. L’époque moderne (1750-1950) engendrée par le moyen âge finissant, a lentement donné naissance au monde que nous connaissons, une société industrielle et mercantile de masse. Depuis 1960, un nouveau renversement de société semble être en marche. La complexification du monde, les interconnexions rendues possibles par la microélectronique, l’accélération du temps, l’impermanence du savoir, l’épuisement des ressources, tout ceci nous signale l’avènement d’un nouveau saut de complexité qui est un défi d’adaptation pour l’humain.

Cela préfigure une nouvelle civilisation, elle prend la voie d’une société de la connaissance et passe par une révolution noétique (du grec noos: esprit, intelligence) où les valeurs sont l’intelligence (reliance), l’immatériel, la frugalité et la vie intérieure.

L’entre-deux

Aujourd’hui, nous sommes encore dans la modernité, et le glissement vers autre chose n’est pas visible. Pourtant, nous sommes nombreux à percevoir que l’histoire dominante de la modernité devient une histoire de problème. Les promesses de progrès ne sont plus au RV, l’homme est devenu une marchandise. C’est au prix de nombreuses résistances, d’effort et de courage, qu’il redevient auteur de sa vie. Le club de supporters de la modernité est encore puissant, mais les grands totems s’effritent les un après les autres: hyperconsommation, urbanisation, financiarisation.

La pratique narrative a grandi dans ce mouvement de société. Voyons comment sa philosophie, émanation de la vision de Michael White (influencé par Foucault, influencé par Nietzsche) vit en cohérence dans cette mutation.

La narrative, compagnon de route dans la révolution noétique.

La mutation vers la société de la connaissance c’est :

  • Sortir de la modernité et construire une nouvelle histoire collective:

L’approche narrative avec sa philosophie de la résistance (Vietnam, féminisme..) et de l’accueil de la diversité des anthropologies (aborigènes…), développe l’idée d’une histoire dominante qui peut être déconstruite si nécessaire. Aujourd’hui, c’est le moment de le faire pour ne pas sombrer dans le chaos et la désespérance et donner une chance à des histoires alternatives collectives d’exister. La Pratique Narrative encourage les histoires alternatives, qui ne sont pas des histoires d’obéissance et de conformité comme dans d’autres approches d’accompagnement. En posant que l’essence du pouvoir c’est se donner le droit de définir l’autre et toucher les droits d’auteur, elle permet de questionner sous un angle inédit notre relation avec l’Etat, le salariat, la société de consommation productiviste etc.
D’ailleurs, partout fleurissent des exceptions joyeuses et responsables en dehors de la vie marchande, de la vie au travail salarié, de la vie institutionnelle. La Pratique Narrative peut accueillir plusieurs histoires alternatives sans perdre ses repères et soutient la diversité dans la vie de tous les jours. Dans le monde entier, les narrapeuthes soutiennent les communautés dans une réappropriation de leur identité et de leur autonomie. Içi, le collectif n’est plus monolithique et c’est profondément en accord avec la réalité de notre société en mutation autour de communautés réelles ou virtuelles en mouvement et en réseau.

  • Changer notre modèle dominant de pensée.

Dans la complexité, les outils de compréhension actuels , notamment ceux de la sciences ne fonctionnent plus. Avec la modernité se meurt la pensée classique et sa vison cartésienne et matérialiste du monde. Le temps est arrivé de sortir du rationalisme, de l’analytique, du mécanisme et du déterminisme (cycles, lois physiologiques, profil, personnalités, DSM 4…). L’approche narrative n’est pas rentrée dans ce schéma obsolète. Elle s’inscrit dans une pensée de la complexité, holistique et systémique, où le tout est plus que la somme de ses parties. Le narrapeuthe ne voit pas une personne isolée qu’il convient d’analyser en la réduisant à une profil ou une pathologie, il la voit comme une personne interconnectée avec ses appartenances culturelles , communautaires , familiales, reliée au passé et à l’avenir. En sortant de l’histoire dominante qui raconte que la science peut comprendre, diagnostiquer et expliquer nos êtres et notre pensée, la pratique narrative propose une porte de sortie à la vision mécaniste et déterministe que nous proposait la psychologie classique. Plus besoin d’inconscient dans une pensée holistique où nous sommes une partie du Tout, il n’y a pas de face cachée de nous-même. Nous sommes mouvement, nous sommes narration. Le narrapeuthe dans les conversations peut faire part de ce qu’il est et de ce qu’il ressent, puisqu’il fait partie de ce Tout. La vision narrative en résonance avec la complexité de la vie accueille une identité plurielle et en changement perpétuel comme un projet social en renégociation permanente. Loin du rationalisme, la PN accueille le visible et l’invisible et la richesse de toutes les cultures. La PN, propose de retisser des liens entre les histoires de la personne (histoires physique, biologique, psychique, culturelle, sociale, historique). Chacun peut ainsi prendre davantage conscience de son identité complexe et de son identité commune avec tous les autres humains. Cela éclaire aussi les transformations quantiques qui peuvent se produire pour la personne après un remembrement ou une why experience, par exemple.

  • Des savoirs interconnectés, impermanence et humilité.

Dans la complexité , personne ne peut prétendre comprendre seul une situation, les savoirs évoluent sans cesse, et s’épanouissent en se partageant. L’homme de la société de la connaissance avance avec humilité. Encore une fois, l’approche narrative est en lien avec cette nouvelle donne. Elle n’a pas la prétention d’expliquer la pensée humaine. Il n’y a plus d’expertise possible, la personne devient l’experte de sa vie et le narrapeuthe renonce à diagnostiquer, analyser, diriger et prévoir. Il est au contraire, curieux de faire connaissance et découvrir la vie de la personne qu’il accompagne en flânant.

En résonance avec la société de la connaissance, l’approche narrative honore la volonté de chaque personne à résister (être et devenir) et documente les compétences et les savoirs acquis pour cela. Elle souligne l’importance du partage des connaissances lors des expériences de vie en faveur de communautés proches (cf livre de David Denborough). Cette contribution est fondatrice pour nos identités qui s’appuie sur la conscience et de nos liens (réseau).

  • L’aventure…

David Epston et Michael White disaient que leur apports le plus important au champ thérapeutique est le mot « aventure » et refusent le terme d’école. Être une école serait ne pas reconnaître les 1000 sources qui ont permis de faire avancer la pratique. L’idée d’aventure est complètement ancrée dans l’esprit noétique, car il s’agit de sortir des dogmes et des prévisions de la modernité pour être dans une connaissance interconnectée et en émergence (par exemple invitation de témoins, flânerie, aventure d’être auteur de sa vie … ).
Les hypothèses théoriques sont toujours venues après la pratique, c’est une logique d’exploration qui tient ses sources du réel. Comme pour la société de la connaissance, L’esprit pionnier du narrapeuthe découvre, expérimente, tâtonne, et invente.

  • Une philosophie du devenir

Ainsi, l’approche narrative répond à nos enjeux sociétaux en proposant , non plus une philosophie de la santé , mais une philosophie du devenir.

  • Être auteur de sa vie.

La finalité de l’approche narrative est de redevenir auteur de sa vie, c’est un accompagnement de la liberté. Cette liberté pend racine dans le réel et les traditions.
C’est bien l’enjeu qui est posé à l’humanité dans cet entre-deux. Celui de notre devenir. Dans cette révolution de l’être et de l’esprit, chacun est responsable de son accomplissement.
La PN a bien compris l’importance du paysage de l’action, l’homme est ce qu’il fait, dans une logique du devenir guidé par le paysage de l’identité.
En s’appuyant sur ce que les personnes aiment et savent faire, en honorant les réussites et les ressources, elle parie sur le talent de chacun. Dans cet entre-deux, il n’est plus temps de soigner les névroses pour se conformer, il s’agit de sortir de l’esclavage et consacrer son énergie à l’histoire préférée qui est celle de la liberté de notre accomplissement.

2 réflexions au sujet de « NOETIQUE ET NARRATIVE : UNE PHILOSOPHIE DU DEVENIR »

  1. Natacha,

    Merci pour ce texte avec lequel je suis en accord et impliqué dans des réflexions qui font émerger des principes que vous écrivez. Je suis à Paris le 3 octobre 2011. Si vous avez un moment dans l’après midi, je serais ravi d’échanger avec vous, sur je que je ressens de la complexité qui apparaît en ce qui concerne la mise en action des pratiques narratives dans les différentes couches sociétales. Je vais garder précieusement votre texte car, il est une surface réfléchissante importante au travail à venir que nous devons mettre en œuvre. Merci

    Jean Louis ROUX 06 07 13 26 78

  2. Merci Natacha pour ce beau texte. Oui, la révolution noétique est en marche, mais le monde ancien s’arc-boute contre cette nouvelle conception, beaucoup plus fluide, de l’identité : il suffit de voir les soubresauts provoqués par l’introduction, pourtant timide, de la théorie du genre au lycée, théorie qui s’abreuve à la même source que l’approche narrative, celle du constructionisme social. En cela, l’approche narrative est résolument subversive et libératrice.

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