« POUR TIRER QUELQU’UN DE LA BOUE, IL FAUT SAVOIR S’Y ROULER SOI-MÊME »

Par Elizabeth Feld et Christine Barnier

Un très très grand Merci a Andrée Zerah et à Martine Compagnon pour cette délicieuse dernière soirée de la saison sur les contes et l’approche narrative.

Nous avons fait une balade passionnante entre contes, approche narrative et accompagnement. À la tombée du jour, bercés les bruits du jardin du Forum qui montaient derrière nous, Martine nous a transportés dans les pays de Nasrudin, du fils du roi nu sous la table qui se proclame coq (« pour tirer quelqu’un de la boue , il faut savoir s’y rouler soi même »)…et bien d’autres…

Les liens entre l’Approche Narrative et les contes traditionnels tissés avec finesse et illustrés  par des contes : le « sort » ne serait-il pas une façon d’externaliser le problème ?  Ce n’est pas moi qui suis mauvaise, on m’a jeté un sort qui m’a fait agir de la sorte…  Les héros ne se soumettent pas aux prescriptions sociales ( » impertinence sur les contraintes sociales » comme disait Martine). Le club de vie- il y a toujours qq un au bord de la route pour aider le héros, ou le membre du club n’est même pas conscient de faire partie du club ( « encore moi »). Les fines traces ( « Bouddha et le Brigand »).

Ça vous donne envie? Pour ceux qui n’ont pas pu assister, vous pouvez retrouver Martine conteuse (la Femme de l’ogre) car elle raconte ses contes dans d’autres lieux à d’autres moments.  À ne pas manquer…

Je laisse la main à Christine Barnier, qui va également  vous faire le cadeau d’un des contes, celui qui illustrait « redevenir auteur »!

Elizabeth
À toi, Christine:
Martine Compagnon nous emmène au cœur des contes.
Elle ne crée pas les contes, ce sont les contes qui l’ont choisie pour être leur porte-parole.
Ils ne pouvaient rêver meilleure émissaire que la Femme de l’Ogre (c’est ainsi qu’elle se nomme). Je ne sais plus bien à quel sujet elle nous parle d’une « naïveté heureuse » ?
Parle-t-elle d’elle ?

Ah oui ! Les contes n’ont pas de moralité …. Sinon ce sont des fables !
Dans les contes on y trouve des impertinences sur les contraintes sociales.

Si l’envie vous prend de lire les « Contes des Mille et une nuits », choisissez la traduction de René R. Khawam qui a travaillé sur les manuscrits arabes originaux.
Dans la version de Khawam vous retrouverez l’esprit des contes tels qu’ils ont été écrits à l’origine, avec les descriptions érotiques qu’Antoine Galland avait éludées.
« Dans la version de Khawan, il y a du vin (et non de l’eau ou des fruits confits) et de l’érotisme ». C’est dit !

Nous savons que nous transportons des histoires que l’on raconte sur nous. Nous connaissons le poids de ces histoires. A ce sujet Martine nous conte l’histoire de la dernière fille d’un roi.

Un roi était très riche et très prospère. Il avait 3 fils et une fille, sa petite dernière qu’il chérissait tout particulièrement. Son soleil, sa vie, la prunelle de ses yeux … Ce roi possédait des centaines de troupeaux de toutes sortes (moutons, chèvres, chevaux, bœufs ….) Or un matin, ses gens affolés viennent lui faire part d’une catastrophe. Tous les animaux sans exception sont morts.
Qu’à cela ne tienne il a suffisamment de biens et de richesses pour en acquérir de nouveaux. Il décide donc d’aller acheter de nouveaux troupeaux. Impossible, on refuse de lui vendre d’autres animaux. Un marchand plus prolixe que les autres lui explique que si ses bêtes meurent ce n’est pas de maladie. On n’a jamais vu une maladie décimer en même temps moutons, chevaux, chiens, porcs, chèvres …. Le problème est ailleurs. La présence d’une personne dans votre château provoque ces morts et il lui conseille de la retrouver très vite. Mais comment demande le roi. Oh c’est simple, retrouvez celui ou celle qui dort les mains entre les jambes (Vous vous posez la question !!!! Hi ! Hi !).
Le roi de retour au château attend la nuit et dès que tout le monde dort, fait sa tournée et soulève le drap de chacun.
Sa femme … ouf ce n’est pas elle !
Ses fils … Dieu merci ce ne sont pas eux non plus !
Sa fille … Malheur c’est elle, son sucre d’orge, le soleil de sa vie, sa joie ….
Dès le lendemain il décide qu’elle quittera le château. Mais comment faire où pourrait-elle aller ? Il la confie à l’un de ses serviteurs qui devra l’emmener dans une maison au milieu de la forêt. Il devrai aussi lui apporter des vivres chaque jour et pourvoir à son bien-être.
Le serviteur connaît la raison qui a poussé le Roi à se séparer de sa fille. En chemin, il réfléchit et se dit que s’il est obligé de venir chaque jour voir cet enfant il va être lui aussi possédé. Il décide donc de l’abandonner dans la forêt et s’enfuit.
L’enfant passe une nuit terrible seule dans la forêt, elle qui a toujours été dorlotée.
Au petit jour, elle se met en marche et arrive dans un village où elle est recueillie par une famille de villageois à qui elle raconte son histoire. Les villageois l’accueillent malgré cela en disant que cela ne se peut. Dès le lendemain matin, tous les animaux du village sont morts. Les villageois la chassent. Un couple de paysans généreux lui porte secours et une nouvelle fois tous les animaux meurent. Elle se réfugie donc pour la seconde fois dans la forêt.
Et là une vieille femme qui n’a qu’un pauvre chien accepte de l’héberger malgré son histoire. Bien évidemment, le chien meurt. La vieille femme ne s’en offusque pas et décide d’aider l’enfant à changer l’histoire.
Il existe à l’autre bout de la forêt une tour dans laquelle habitent 3 moires (fées). Dès demain matin, je vais faire des gâteaux et les mettre dans un panier que tu leur porteras. En échange tu demanderas que l’on te tisse une nouvelle histoire.
L’enfant traverse la forêt, arrive au pied de la tour et frappe à la porte « toc ! toc ! ».
« Qu’est-ce que c’est ».
« Je vous apportes des gâteaux »
« Nous n’en voulons pas. Passez votre chemin »
Après plusieurs tentatives, les moires ouvrent finalement la porte, prennent les gâteaux et rendent le panier à l’enfant avec du crottin.
De retour l’enfant dépitée dit à la vieille femme que cela n’a pas marché.
« Lâche pas l’affaire ! On recommence demain matin ! »
Le lendemain matin, la petite fille repart avec son panier de gâteaux et revient avec du crottin.
La vieille femme dit « Lâche pas l’affaire ! On recommence demain matin ! ».
Le lendemain matin la petite fille traverse la forêt, remet ses gâteaux et récupère un panier vide.
La vieille femme dit « C’est mieux ! Lâche pas l’affaire ! On recommence demain matin ! »
Et le lendemain, la petite fille revient avec dans son panier une toute petite bobine de fil de soie, de la taille d’un pois.
« Qu’est-ce que je vais faire avec cette toute petite bobine ? »
« Elle est très précieuse et te permettra d’aller plus loin » lui dit la vieille femme.
La petite fille grandit au cœur de la forêt.

Une grande fête est annoncée pour le mariage d’un Prince.
La petite fille est devenue une belle jeune fille et va à cette fête avec sa précieuse bobine de fil de soie.
Au moment d’attacher les couronnes, personne ne possède de quoi les nouer.
On demande dans l’assistance et la jeune fille propose sa toute petite bobine.
« Que veux-tu en échange ? » demande le Prince.
Elle ne sait pas, alors le Prince propose de lui donner le poids de la toute petite bobine en or.
On la pose donc sur une balance qui aussitôt descend. On dépose de l’autre côté quelque grammes, puis quelques kilos, puis un sac d’or, puis 2 sacs et encore et encore. Rien n’y fait la balance reste immobile. On change de balance. Rien n’y fait.

Le Prince décide alors de monter sur la balance qui s’équilibre aussitôt.
Le Prince décide d’épouser la jeune fille au fil de soie.

Qu’est-ce que j’ai retenu des ponts entre les contes et les pratiques narratives ?

Et bien … il y a un lien entre les sorts qui sont jetés par les sorcières dans les contes. Ces sorts font faire des choses qui ne nous ressemblent pas : « la peur me fait agir ». Cela ne vous rappelle-t-il pas l’externalisation ?

Et dans les contes, il y a les bonnes fées qui vous portent secours. Ne serait-ce pas un club de vie ?

Martine nous offre une belle image pour représenter le praticien narrateur : c’est un chercheur d’or qui grâce à son tamis filtre les histoires pour ne retenir que les pépites (les fines traces).

Ces quelques lignes sont bien peu de chose en regard de la soirée que nous a fait passer La Femme de l’Ogre. Elle est ogrement magique !

Christine Barnier

2 réflexions au sujet de « « POUR TIRER QUELQU’UN DE LA BOUE, IL FAUT SAVOIR S’Y ROULER SOI-MÊME » »

  1. Merci encore pour ce beau moment de partage autour du conte et de son empreinte dans nos parcours de vie.

    Je vous recommande afin de poursuivre dans la même lignée le film Bird People de Pascale Ferrand que j’ai vu hier. Un très bel ode à la liberté, au merveilleux que nous apporte le conte et au chemin personnel que chacun peut prendre pour s’accomplir ! Bien sincèrement. Une modeste conteuse qui chemine, qui chemine … A bientôt.

  2. Waow ! Je me joins aux Moires, fées, bandit, vieux sages, coqs et princes qui se pressent pour vous remercier de ce retour très encourageant. Le conte de Despini, celle qui ne lâche pas l’affaire, vous secoue les mains chaleureusement pour lui offrir ici x fois cent ans de vie (autant que de lecteurs à venir !) Merci de vos oreilles !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.