QU’EST-CE QU’UNE BONNE QUESTION ?

Un extrait de la Master Class d’Arcachon, avec l’aimable autorisation de David Epston. Traduction de Catherine Mengelle. Pour tous ceux qui considèrent que savoir poser des questions est une forme d’art.

Notes préliminaires sur le « processus de questionnement », 25 ans d’expérience.

(Voir aussi Michael White, 1989, The Process of Questioning: A therapy of literary merit? [L’art du questionnement : thérapie du mérite littéraire ?], Selected Papers, Adelaide, Dulwich Centre Publications)

 

Citations de Michael White

« Le processus thérapeutique le plus puissant que je connaisse est la contribution au développement des histoires riches », mars 2004, Cambridge, MA

 

« Construire, à travers nos questions, une personne digne », septembre 2004, Portland, ME

 

« Il n’est pas nécessaire de se laisser piéger par une parole fragile », septembre 2004, Portland, ME

 

« Je crois que la honte se dissout dans le processus de ces conversations. », septembre 2004, Portland, ME

 

« Ce n’est pas comme si il y avait une histoire vraie et une histoire fausse, mais comme s’il y avait plusieurs histoires en compétition », septembre 2004, Portland, ME

 

« Nous travaillons à partir de l’investigation, plutôt qu’à partir de la théorie », septembre 2004, Portland, ME

 

« On suscite son intérêt, puis sa curiosité, et enfin, il devient fasciné par sa propre vie. », septembre 2004, Portland, ME

 

(Merci à Pam Smith qui a extrait ces citations des notes qu’elle a prises en ateliers.)

 

1. Comment est-ce qu’une question prend soin de la personne qui doit y répondre et s’intéresse à elle ? Comment construire la question pour qu’elle tienne compte de ces sentiments ? A-t-elle été inspirée par le sentiment que l’autre est, comme le dit Nelson, « digne de respect » ? Michael White parlait de « construire, à travers nos questions, une personne digne » et il ajoutait : « Je crois que la honte se dissout dans ce type de conversations ». Je pense qu’il est utile de revenir sur le récent néologisme de Hilde Lindeman Nelson (voir Damaged Identities: Narrative Repair,[Identités abîmées : réparation narrative], 2001) : « respectworthiness » [fait d’être digne de respect]. Ce qu’elle veut dire par là, c’est que « dire que quelqu’un est digne de respect, c’estreconnaître qu’il a de la valeur, non pas parce qu’il peut servir les désirs ou les buts de quelqu’un d’autre, mais simplement parce qu’il est un être humain. Il compte. Il a de la dignité et nous lui devons le respect. » (HL. Nelson, 2010). Comment font nos questions pour soit inciter l’autre à se sentir « digne de respect », soit au contraire le rendre honteux de lui-même ? Je crois qu’il y a dans notre champ d’intervention deux sortes de questionnement : le premier pourrait s’appeler questionnement de suspicion et l’autre, pour reprendre les termes de Sarah Lightfoot-Lawrence : « la poursuite du bien ». Elle se réfère en particulier à la méthodologie qualitative qu’elle a développée et intitulée « l’art et la science du portrait », 1997. Cette méthodologie conduit la personne à « voir les autres comme des porteurs de savoir, des gens pleins de ressources, et comme les mieux placés pour avoir autorité sur leur propre vécu ». En conséquence, elle considère que cette stratégie de questionnement « permet l‘expression des vulnérabilités, des faiblesses, des préjugés et des angoisses, sentiments qu’il vaut mieux exprimer en contrepoint de ses propres forces » (p. 141). Par « bien », « nous ne voulons pas signifier une peinture idéale de l’expérience humaine… ni suggérer que la poursuite du bien est uniquement tournée vers le positif, vers le côté lumineux des choses et des expériences. Nous entendons plutôt une approche du questionnement résistante, devant la préoccupation principale des sciences sociales qui est de documenter les pathologies et de proposer des remèdes. » (p. 141). « La recherche nuancée du bien correspond en fait à la recherche d’un questionnement qu’on espère généreux et équilibré. C’est une recherche de vérités, parfois complexes et en conflit entre elles, qui se combinent pour façonner un récit. » (p. 146)
2. Ces questions donnent l’impression au destinataire qu’il « sait » et qu’il est « capable de savoir », même si ce savoir n’apparaît pas encore dans ce qu’il raconte. Voir Michael Polanyi (Tacit Knowledge [Savoir tacite], 1971 : « Nous en savons plus que ce que nous disons ». Ces questions orientent la personne interviewée vers ses « savoirs d’initiée » (insider knowledges) plutôt que vers les savoirs formels, comme ceux associés aux professions (outsider knowledges[savoirs des experts]).
3. L’interviewer montre, par la façon dont il enquête, sa propre « curiosité », qui le conduit à « s’aventurer loin de lui-même ». Sa curiosité doit imprégner la question de son intensité et démontrer une forte anticipation de la réponse du client. La question doit amener l’interviewé à aller au-delà de ce qu’il a pu envisager jusqu’à présent, mais pas au-delà des frontières de sa compréhension. Et elle doit le faire d’une façon qui lui donne de l’énergie plutôt que mal à la tête. On peut aussi considérer que le questionnement s’intègre dans une relation de co-recherche, de co-interprétation et de co-théorisation. Pour emprunter un terme de « l’anthropologie collaborative », cela pourrait correspondre à une « épistémologie de l’équité ». Mais ici, la co-théorisation part du questionnement et non de la théorie.
4. Comment est-ce qu’une question peut faire pour permettre à l’interviewé de « voir différemment » plutôt que continuer à « voir de la même façon » ? Le premier est évidemment plus difficile à demander que le second. Le commentaire de Foucault sur la « curiosité » va nous servir à comprendre cette distinction.

« Le motif qui m’a poussé, en revanche, était fort simple. Aux yeux de certains, j’espère qu’il pourrait par lui-même suffire. C’est la curiosité ; la seule espèce de curiosité, en tout cas, qui vaille la peine d’être pratiquée avec un peu d’obstination : non pas celle qui cherche à assimiler ce qu’il convient de connaître, mais celle qui permet de se déprendre de soi-même. Que vaudrait l’acharnement du savoir s’il ne devait assurer que l’acquisition des connaissances, et non pas, d’une certaine façon et autant que faire se peut, l’égarement de celui qui connaît ? Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu’on ne pense et percevoir autrement qu’on ne voit est indispensable pour continuer à regarder ou à réfléchir. » (Foucault, M., The Use of Pleasure, New York, Pantheon, p. 9 [Foucault, M., L’usage des plaisirs])

Pour cette raison, façonner une question de ce type exige également qu’on ait envie de spéculer sur les fines traces que laissent présager ce que Morson qualifie d’« ombres de côté », ces événements qui ont jusque là été éclipsés mais qui «pourraient avoir eu lieu » et « pourraient encore avoir lieu » s’ils étaient reportés dans une contre histoire. Autrement dit, ces questions nous amènent à considérer ensemble ce qui n’a pas été « histoirisé » pour l’instant. Morson en parle comme « le royaume des possibilités ». En fait, comme le suggère également Bruner :

« Pour le dire brièvement, la réponse la plus thérapeutique aux problèmes des gens est d’explorer des possibilités – ce qui, bien sûr, correspond à ce qu’est une bonne fiction. J’ai toujours pensé que le bon thérapeute est celui qui sait emmener son client dans des mondes de possibilités alternatives, pour mieux comprendre dans quel monde possible il choisit de vivre. Dans ce sens, une bonne thérapie se rapproche de l’écriture d’un bon roman : ils explorent des possibilités. » (communication personnelle, 2011)

 

Comment poser une question permettant de se retrouver dans une « curiosité » commune, qui intriguerait autant l’interviewer que l’interviewé ? Michael White répond en disant : « On suscite son intérêt (et le sien), puis sa curiosité (et la sienne), et enfin, il devient (ils deviennent) fasciné(s) par sa (leurs) propre(s) vie(s). » On revient ici à notre propre « curiosité » sans laquelle il y a des chances que nos questions restent banales.

Cela est en général facilité par un questionnement auquel l’interviewé doit répondre de « l’intérieur de l’expérience » concernée par la question, de sorte que la réponse qu’il fait ramène ce vécu à la vie, lui redonne vie. Pour poser une question de ce type, l’interviewer doit s’efforcer de s’imaginer dans des circonstances similaires, pour que sa question sonne comme venant de l’intérieur [inside out] et non comme une intrusion extérieure [outside in]. Il fait appel à ses propres « savoirs d’initié » ([insider knowledges], par opposition aux savoirs experts).

 

5. Toutefois, avant un tel engagement de la part de l’autre, nous devons nous-mêmes nous engager et parvenir à nous fasciner à la fois pour lui et pour ce que la conversation va amener. Ces questionnements cependant ne visent pas une conclusion couvrant toutes les données du problème mais plutôt la narration d’histoires et ce que Mikhail Epstein appelle « l’interrogativité ». Chaque question a pour but de conduire à une nouvelle question, encore plus intense, envoûtante ou intrigante. Selon Bahktin, « si une réponse ne fait pas naître une nouvelle question à son tour, elle sort du dialogue et entre dans la cognition systématique, qui est par essence impersonnelle » (Bahktin, M., 1992, Speech Genres and Other Late Essays, Austin, Texas; University of Texas Press, p. 168). Cette « interrogativité », où une question et sa réponse conduisent à une autre question et à la réponse suivante, permet d’obtenir des descriptions approfondies ou epaissies. Comme le dit Michael : « Le processus thérapeutique le plus puissant que je connaisse est la contribution au développement des histoires riches »
6. Le potentiel d’émerveillement et de révélation de ces interviews repose souvent sur leur poésie, sur « une déformation constante du langage » et par-dessus tout, sur l’imagination.

« Nous sommes obligés de faire appel aux formes existantes de discours, qui ne prennent pas en compte la spéculation contre-intuitive et qui doivent être détournées, déformées ou rebattues pour s’adapter à des situations imprévisibles. Sans une constante déformation du langage, il ne peut y avoir de découverte. » (P. Feyerabend, Against Method: Outline of an Anarchistic Theory of Knowledge(1978) [Contre la méthode : esquisse d’une théorie anarchiste du savoir], New York, Shocken, p. 25)

Isabel Allende qualifie l’imagination de « exaltation de la réalité ».

Différence entre fantaisie et imagination : conversation avec Isabel Allende, carol zapatawhelan :

« il y a une différence fondamentale entre la fantaisie et l’imagination. La fantaisie est faite de contes de fée, sans fondement dans la vie réelle. L’imagination est l’exaltation de la réalité. Je pense que dans mes livres, il y a des éléments d’imagination, il y a de l’hyperbole, il y a de la grosse exagération, il y a l’utilisation récurrente de la prémonition, de la coïncidence (de choses qui arrivent en fiction mais qui n’arrivent pas, on dirait, dans la vraie vie ; mais en fait, si vous y faites attention, elles arrivent plus souvent que jamais). Il y a donc, dans certains de mes romans, des éléments de réalisme magique, mais pas dans tous, et ils ont toujours une explication logique si vous la cherchez. » (http://www.angelfire.comn/wa2/margin/nonficCZWEnglish.html)

3 réflexions au sujet de « QU’EST-CE QU’UNE BONNE QUESTION ? »

  1. Bonjour!

    merci de ce très bon article.
    J’ai été particulièrement sensible à l’art de poser des questions de l’intérieur, non pas pour savoir, ce qui est une forme de pouvoir, mais d’une curiosité témoignant d’un intérêt sincère, d’une capacité d’étonnement, du droit à la naïveté.
    Une manière d’être curieux comme un enfant peut l’être. Si l’on ne l’a pas privé de sa naïveté, en en faisant un « nourrisson savant ».

  2. Pour compléter et revenir sur un moment de la classe de mer où David a évoqué le réalisme magique et « Gabo » (Gabriel Garcia Marquez), j’ai extrait ce qui suit de Wikipedia :

    « Le réalisme magique est une appellation utilisée par la critique littéraire et la critique d’art depuis 1925 pour rendre compte de productions où des éléments perçus et décrétés comme « magiques », « surnaturels » et « irrationnels » surgissent dans un environnement défini comme « réaliste », à savoir un cadre historique, géographique, culturel et linguistique vraisemblable et ancré dans une réalité reconnaissable.

    Cette appellation est surtout associée aujourd’hui à certaines œuvres ou à quelques auteurs de la littérature latino-américaine du XXe siècle comme les Mexicains Carlos Fuentes et Juan Rulfo, les Argentins Adolfo Bioy Casares et Julio Cortázar, le Bolivien Jaime Sáenz, ou encore le Colombien Gabriel García Márquez, prix Nobel de littérature en 1982, dont le roman Cent ans de solitude publié en 1967, est souvent cité comme exemplaire. L’origine de ce terme et sa portée sont pourtant beaucoup plus généraux car il a été utilisé pour qualifier une grande variété de romans, de poèmes, de peintures ou de films ainsi que pour définir différents styles, esthétiques, genres, courants, mouvements et écoles, tant en Europe qu’en Amérique, et étendu, de manière plus récente, à la world literature. »

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