Résonner, plus que raisonner

Par Claire Onghena

Et si la maladie pouvait nous guérir de ce qui nous rend malade ?

En me rappelant l’impermanence de la vie, le covid 19 m’a rappelée à la vie. Comme tout peut finir, qu’est-ce qui comptera au bout du compte pour moi si ce n’est d’avoir été présente à moi, aux autres et à la vie et de leur avoir dit merci ?
Pour ce passage de seuil, une personne m’a aidée à ouvrir les yeux sur mon propre aveuglement et ce qui me rendait malade. C’est un de mes anciens clients. Laurent. Parce que souvent, « ceux qui nous sauvent ne savent pas qu’ils nous sauvent », j’ai voulu dire merci à Laurent et qu’il sache que, sans le savoir, il m’avait aussi aidée sur mon chemin à être auteure de ma vie.
Alors, quand j’ai été guérie, je lui ai écrit une lettre.
Sans les pratiques narratives, je ne suis pas sûre que je me serais autorisée à écrire à un client pour lui partager en quoi il m’avait aidée sur mon propre chemin. Avec les pratiques narratives, j’embrasse l’idée d’être juste un témoin d’humanité qui résonne plus qu’il ne raisonne.
Laurent a répondu à ma lettre en me disant qu’elle lui avait fait beaucoup de bien. Je la partage avec vous.

Rennes, le 11 mai 2020

Laurent,

Ma lettre doit te surprendre. Même si tu sais que j’ai l’habitude d’écrire à mes clients, tu ne t’attends certainement pas à me lire car nous avons terminé l’accompagnement depuis plusieurs mois maintenant.

Pour les vœux de la nouvelle année, tu m’avais écrit un mot et tu me disais : « Je profite de ma pause pour te donner de mes nouvelles. Je suis au top de la forme et je ne te remercierai jamais assez pour ton travail. Je te souhaite de bonnes fêtes de fin d’année. Au plaisir de croiser ta route. Laurent. »

Si je t’écris aujourd’hui, c’est pour te donner de mes nouvelles et te dire à mon tour merci. Tu ne le sais pas encore mais tu as recroisé ma route pendant ce confinement et tu m’as aidée, exactement au même endroit où je t’avais aidé l’an passé.

Je vais te raconter.

Au début du confinement, je me suis vue tombée malade du COVID-19. Une fatigue massive m’a clouée au lit pendant quinze jours. Certes, ce n’était pas un épuisement professionnel comme toi, mais bel et bien un « coup de moins bien ». Et ce n’était pas le premier ! En octobre dernier, j’avais été contaminée également par un autre virus, et avant cela, en avril…etc. Au début, comme toi, je n’ai pas voulu voir.

Et vient l’épisode du Covid-19. Le soir où je tombe malade, je tourne la page d’un livre de Christian Bobin, Le Très-Bas et je tombe sur un chapitre consacré à la maladie. Et là, je comprends ce qui se passe. Je veux changer mais quelque chose résiste.

« Trois mots donnent la fièvre. Trois mots vous clouent au lit : changer de vie. Cela c’est le but. Il est clair, simple. Le chemin qui mène au but, on ne le voit pas. La maladie, c’est l’absence de chemin, l’incertitude des voies. On n’est pas devant une question, on est à l’intérieur. On est soi-même la question. Une vie neuve, c’est ce que l’on voudrait mais la volonté, faisant partie de la vie ancienne, n’a aucune force. On résiste. Tout vous retient. »

Quand tu as dis « oui » à l’accompagnement que te propose ton DRH par téléphone, tu viens me voir pour cela : Ne pas retomber. Trouver ce qui te rend malade. Et tu sais que ce n’est pas un problème de « délégation » ou de « contrôle » comme l’indique le contrat de coaching. Tu sais que la résistance est ailleurs, que pour avoir la réponse, il faut aller remonter le fil de l’histoire pour mettre à jour la résistance. Et je te suis.

Moi, c’est pareil. Au fond de mon lit, je me dis que je ne veux pas finir malade à plein temps. Je veux accompagner, écrire, apprendre. Je sais exactement ce que je veux. Mais il y a un truc qui coince. Et je ne vois pas.

C’est toi qui m’apportes la réponse. Je suis guérie du virus depuis une à deux semaines et je marche sur la passerelle chez moi quand tes mots me reviennent à l’esprit : « je ne veux plus travailler comme un malade ». Et là, comme un rai de lumière, tout s’éclaire dans la tête.

Je comprends, à cet instant, ce que nous avons en commun, toi et moi, Laurent. Je comprends que ces mots résonnent parce que tous les deux, nous avons reçu en partage de nos parents le même monde, un monde où le travail est la cheville ouvrière de tout. « Il faut travailler », « se donner la peine » sous peine d’être considéré comme fainéant. Ce discours-là, érigé comme vérité, nous a construit. Nous l’avons suivi les yeux bandés parce que c’était la normalité.

Et là, comme pour toi, les pièces du puzzle se remettent en place. Je réalise que c’est cela dont est venue me guérir la maladie : moi non plus, je ne veux plus travailler comme un malade.

Toi, tu avais envie de prendre du bon temps avec les tiens et de faire ton jardin. Moi j’ai envie de faire du vide dans mon agenda pour y faire entrer du repos, du souffle, de la poésie. Je comprends que ce qui me rend malade, c’est l’absence d’un repos suffisant, c’est un virus bien plus menaçant : la culpabilité.

« L’entêtement », « la culpabilité », voilà nos maux dont nous guérit la maladie. Je sais que tu me comprends et que tu vois mieux pourquoi aujourd’hui je te dis merci.

J’ai de plus en plus la sensation que lorsque nous sommes vraiment dans notre parole, nous sommes des témoins d’humanité. Je l’ai été pour toi à un moment donné. Tu l’es pour moi aujourd’hui.

Je sais que j’ai passé à gué et que je me suis aguerrie. J’ai un peu peur, comme toi aussi l’an passé, que ma parole se délie avec le temps et que mes vieux démons me retrouvent… Mais tu vois, ce qui me donne espoir, c’est ton mot pour la nouvelle année. Je suis heureuse pour toi parce que je sais que la promesse que tu t’es faite pour toi-même et pour les tiens a tenu. Aujourd’hui, cela me donne espoir qu’elle tienne pour moi aussi.
Je crois que nous sommes tous des passeurs d’espoir.

Et parce que ceux qui nous sauvent de notre vie, ne savent pas toujours qu’ils nous sauvent, je voulais t’écrire pour te le témoigner.
Merci d’avoir croisé ma route.

Bien à toi,
Claire

11 réflexions au sujet de « Résonner, plus que raisonner »

  1. Hé oui… Merci Claire ce que tu dis est tellement vrai. Je ne voulais pas le croire quand j’étais la cliente…
    Passée de l’autre côté je l’ai vécu ce travail “en miroir”, même si nous ne sommes que des passeurs il s’imprime et imprime toujours une trace en nous.
    Cette lettre dit tout… et le dit très bien.

  2. Merci à Claire, à Yunus@MartineC, et aux contributeurs et commentateurs du blog, qui apportent tous leurs éCLAIREages qui font bien souvent résonance chez moi !

  3. Merci Claire pour ce témoignage précieux de « la route à deux voies ». De l’humilité qui nous permet d’accepter que l’accompagnement est à double sens, que je reçois autant que je donne. Parfois de la même personne, parfois non : la roue tourne et je peux donner aujourd’hui et recevoir demain. Ce partage me rafraîchit et me revigore ! Et cette phrase magnifique ! Cela me fait penser au conte de Yunus, qui balaie dans le désert 🙂 comment savoir à quelle vie nous contribuons, en faisant ce qu’il nous revient / convient de faire ? Belle suite de vie, Claire 🙂

  4. Je rejoins Thierry lorsqu’il écrit que rien que pour cette phrase « et parce que ceux qui nous sauvent de notre vie ne savent pas toujours qu’ils nous sauvent », merci Claire. Vous qui semblez aimer la poésie et Bobin, cette phrase seule témoigne que vous aussi vous êtes une poétesse …

  5. Merci Claire, tes mots m’interpellent et viennent subrepticement déranger (j’espère durablement) cette culpabilité qui m’envahit souvent, dans une année de changements et de ralentissement forcé.. Merci à toi

  6. Merci Claire. Grâce à ta lettre, je comprends que partager ses voies et chemins de guérison, c’est aussi guérir d’autres personnes. Et pas toujours dans le sens où on croit !

  7. A t-il arrêté définitivement de travailler et accepter que d’autres le jugerons?
    Nous savons que le monde va mal, beaucoup continue malgré les alertes répétés
    …c’est comme une dissonance cognitive.
    Franchir le pas est selon moi le seul remède – Osez dire, Osez faire!

  8. Merci Claire. Oui … toute une génération. Votre témoignage me parle profondément. La peur d’être vue comme une fainéante, le travail comme la base de la vie … parcequ’on n’est pas là pour s’amuser … encore moins pour rêver … tout doit être utile et sous contrôle…
    Ne pas arriver à changer de vie …
    Je ne veux pas travailler comme une malade…
    Depuis plus de 20 ans je freine des 4 fers dans cette carrière d’ingénieure … où je finis par m’ennuyer. Alors que la conteuse en moi attend patiemment que je me décide enfin à suivre mes rêves, à offrir en partage, des rêves et du voyage… à ouvrir des portes et des fenêtres, vers d’autres possibles… à lâcher la tête, à écouter le coeur.
    Merci pour ces clés. Je les garde précieusement pour m’accompagner dans mon propre voyage …

  9. “Et parce que ceux qui nous sauvent de notre vie, ne savent pas toujours qu’ils nous sauvent.”

    Rien que pour cette phrase, merci !

    Et merci à ces rencontres parfois très discrètes qui nous écartent d’un possible naufrage.

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