Projection au coin du feu

Par Catherine Tanitte

Voici un compte rendu très créatif de la soirée conférence du 5 novembre 2020 « quand l’approche narrative fait son cinéma ».

 C’est une soirée d’hiver, où la nuit prend ses quartiers. Le 5 novembre 2020 pour être précis. Dans le noir, tour à tour, des personnes prennent place et apparaissent dans la salle. On distingue le haut de leurs silhouettes assises dans la pénombre de la soirée. Quelques lampes ça et là caressant leurs visages ou épaules.  En arrière fond, Claude Nougaro nous chante son cinéma.

C’est la séance de 19h. Ou plutôt la conférence. La salle est virtuelle. Elle se prénomme Zoom.

Je vous parle ici d’une conférence que j’ai eu le plaisir d’animer dans le cadre de la Fabrique Narrative pour partager quelque chose qui m’est précieux et m’anime.

Ce qui était à l’affiche ce soir là, c’était : « Quand l’approche narrative fait son cinéma ! Les langages visuel, cinématographique et séquentiel comme accompagnements narratifs »

La quête mystérieuse proposée à ces voyageurs du soir était : « Comment aider les personnes et collectifs qui nous invitent dans leur cheminement à remonter le fil des séquences de leur vie pour avoir le « director’s cut » de leur histoire et réaliser des films indépendants et libres ? »

Flash back. Je me permets un retour en arrière et en accéléré du film de cette soirée pour vous le faire vivre en mode ‘audio-description’, un peu comme si vous y étiez

Après les bandes annonces, la voix de Nougaro s’évanouit. Le film commence.

L’acte 1 nous emmène en douceur dans un retour vers le futur. Un voyage dans le temps où un train nous embarque vers notre premier souvenir de cinéma. Les odeurs, les images, les visages qui y étaient reviennent à la surface. Des souvenirs de toucher, de textures s’invitent pour explorer notre première rencontre avec Cinéma. Des émotions impriment la surface de notre conscience.

À partir de là, le public s’affaire et les premières conversations s’invitent et s’enchainent : sur la prégnance de ce souvenir (ou pas), sur la relation de chacun.e au cinéma. Certain.e.s sont passionnées  :«

–  J’adoore 

– Pour moi, le lien entre narrative et cinéma c’est une évidence

Et déjà d’autres expriment leur distance.

Je ne suis pas cinéphile

– « C’est une métaphore que j’utilise peu ».

La plongée a commencé.

– « Au lieu de nous raconter, tu aurais pu juste enregistrer la conférence » me direz-vous.

– Mais cher lecteur ou lectrice, comment retranscrire la dynamique d’une expérience et de conversations dans un continuum audiovisuel ‘replay’ qui, justement, ne fait assister aux conversations qu’en tant que spectateur et non comme acteur ? Je préfère vous laisser imaginer car c’est justement là que repose une des magies du cinéma : cet entre-deux entre les images …

Bref, revenons à notre salle. Nous sommes dans le mythe de la caverne. Chacun.e, dans le noir, projette son histoire et commence à se faire son propre film. Chacun.e laisse cheminer son imagination et ses souvenirs, et déjà, les premiers liens entre cinéma et approche narrative se dévoilent et se tissent :

On peut prendre un film comme une métaphore d’une vie 

– Genre, on demande : si c’était un personnage de film…  ?

Ou un titre de film ! 

Ou lui dire : « dans ce que tu me racontes, tu m’as fait penser à… « et citer un personnage de film 

L’Acte 1 cède la politesse à l’acte 2. Celui-ci nous fait plonger au coeur de la magie du cinéma, et fait de celui-ci un véritable tremplin pour l’imagination. (ce n’est peut-être pas par hasard que dans imagination il y a « MAGI »).

Ce coeur ? C’est le vide. Le vide qu’il y a entre deux images. Initialement les projections de cinéma argentiques passaient 24 images par secondes. En numérique c’est désormais 25 images par secondes. C’est justement dans l’interstice de ces images que la lumière de l’imagination se glisse. C’est ce qu’on appelle l’ ‘effet Koulechov’ du nom de l’expérience menée par Koulechov, un théoricien russe qui en 1922. L’ »effet Koulechov » est la propension d’une image à influer sur les sens des images qui l’entourent dans un montage cinématographique.

Voilà que des rires s’élèvent dans la salle. L’’effet Koulechov’ est rebaptisé par les acteurs de la conférence « l’effet coulée de chauffe » et en clin d’oeil à la sidérurgie qui s’est invitée dans la séance. Signe, peut-être que l’alchimie commence ?

Et les premières questions entre narrative et cinéma se posent : Dans quelle mesure biaise-t-on et interfère-t-on dans le montage naturel et l’histoire de la personne ou du collectif accompagné lorsqu’on « édite » pour l’autre en rapprochant tel souvenir à telle anecdote ? Tel un collier où les images, souvenirs, anecdotes se suivent, la manière dont nous les faisons réémerger et se succéder les uns aux autres n’est pas anodine. Cela produit de sens.

So what? Direz-vous

– Un peu de patience, lecteurs et lectrices.

L’acte 3 vient à point pour ceux impatients que la métaphore forcée pourrait commencer à agacer.  2-3 personnes quittent la salle. Qui pour une escale technique, ou une mauvaise connexion. (En tous cas c’est ce que j’aime à croire).

Et voici que le film de la soirée et déroule et nous invite en un nouveau territoire. Et si la métaphore du cinéma était prise à rebrousse-poil ? Et si au lieu de l’utiliser comme métaphore pour inviter la personne accompagnée au détour, nous l’utilisions comme cheminement pour celui ou celle qui accompagne ? Pour éclairer les coulisses de la narrative, en somme. Là où se préparent les questions.

– « Voici un petit aperçu de la chaîne de production cinématographique ».

Commence ainsi une visite guidée dans les différentes étapes et sous-étapes de la genèse d’un film, de la conception (appelée pré-production),  au tournage (production) à la post-production et à sa diffusion en salle.

Cette visite guidée permet aussi de voir les personnes et rôles impliqués à chaque étape de la chaïne.

Très vite, les différents types d’histoires préférées en jeu dans la genèse d’un film prennent place sous les projecteurs : Il y a celle que le ou la scénariste imagine, celle que le.a réalisatrice imagine de son côté… Puis vient l’épreuve de vérité : le tournage où les premières histoires préférées  imaginées se confrontent à la réalité, aux faits. C’est là que l’histoire préférée finale entre en scène : celle à laquelle il faudra donner vie en post-production (après le tournage), celle-là même qui sera diffusée en salle et présentée à un public.

La réalisatrice de la conférence change ensuite d’échelle de plan. (oui je parle de moi à la troisième personne. Si on ne peut pas se la péter un peu quand on parle de cinéma, à quoi bon ?).

Elle zoome sur la figure du producteur.rice du film, à savoir la personne qui réunit les moyens (financiers, techniques, humains…) pour que le film voit le jour (expression ironique pour quelque chose qui se voit dans le noir).

Et si l’accompagnant.trice narratif revêtait ce rôle ?

Cette personne qui a la responsabilité morale de l’oeuvre (et oui, la production, légalement c’est aussi ça) a aussi SON histoire préférée, celle qu’elle s’invente et s’imagine pour le réalisateur ou la réalisatrice du film. Tout l’enjeu est alors de savoir la marge de liberté et d’autonomie qu’elle laisse à l’auteur officiel du film. Lui laisse-t-elle le montage final, le « Director’s Cut » où va-t-elle faire le montage qu’elle désire elle ?…

Les conversations reprennent dans la salle : dans quelle mesure chacun.e a (ou pas) une histoire préférée pour les personnes qu’il.elle accompagne ? Si oui, comment la mettre à distance, résister face à sa séduction si attractive ?

  • « C’est avec cela que je repars » a-t-on pu entendre dans la salle.
  • « Avec ce questionnement de quelle est mon histoire préférée pour la personne. Comment la distinguer de la sienne. »

Ce cheminement dans la chaîne cinématographique dévoile aussi des outils. (Les outils dans une conférence c’est comme les scènes d’action ou d’amour dans une film : on vous dit que les gens en veulent alors on en met… (ou pas). Là il y en avait un peu.)

Le story board a fait son entrée en scène et fait son maximum pour montrer rapidement comment il peut aider les personnes à résoudre des problèmes ou à remonter leur histoire de problème pour en faire une histoire préférée. Il a  a été poignant lorsqu’il a expliqué comment il aide à explorer d’autres possibilités et ouvrir d’autres alternatives. Le voyage du héros l’a suivi de près, se présentant que un potentiel protecteur pour le coach narratif pour garder ses distances avec sa propre histoire préférée  et suivre le cheminemen

L’identité de l’antagoniste du film de ce soir a été révélé au grand jour : c’est l’histoire préférée du coach … pour la personne qu’il coache. L’acte 3 a connu un petit essoufflement tout naturel car la séance commençait à être longue. (Surtout quand on a passé la journée devant des écrans et qu’il n’y a rien à manger dans la salle).

Avant de clôturer, des voix se sont élevées dans la salle :

Pourquoi se limiter au cinéma ? Pourquoi ne pas étendre à d’autres moyens d’expression ?

– Nous y venons. Nous y sommes. A l’affiche aujourd’hui c’était « Comment les langages visuel, cinématographique et séquentiel comme accompagnements narratifs », vous vous souvenez ? Ce qui est en jeu ici ce n’est pas le cinéma seul. Cela peut concerner tous les modes narratifs séquentiels : La bande dessinée, les séries, les approches feuilletonnantes les nouveaux modes de narration … ! )

Résolution : Et parce que le cinéma est le cinéma, la magie opère. Et des réponses semblent naturellement émerger pour certains des acteurs de la conférence et leur ouvrir quelques portes (En tous cas c’est l’histoire que je me raconte !)

Pour certains, ce qui est en jeu c’est donc de distinguer, leur histoire préférée en tant qu’accompagnant.rice,  de celle de la personne accompagnée. D’autres ont gardé l’utilisation de la métaphore du film comme détour dans leurs questions et conversations.  Certains ont été sensibles aux outils.  Ou ont retenu que l’enjeu n’est pas d’utiliser une métaphore à tout prix, quand bien même elle nous parle ou nous passionne, mais bien d’utiliser la métaphore JUSTE pour la personne ou le collectif accompagné.

Les récoltes ont été variées :

  • Accompagner la personne comme “témoin” de ce qu’il a vu dans le film et ce que cela amène à sa propre vie
  • Revisiter le film
  • Utiliser l’effet “coulée de chauffe” dans la manière dont on pose les questions
  • Prendre la liberté de revenir en arrière, d’accélérer, de faire un rewind, de se mettre au dessus, etc
  • J’aime bien l’aspect process de production/réalisation et je réfléchis à comment y joindre les émotions qui sont pour moi l’apport du cinéma
  • Post Production : la notion de rush, le montage des histoires qui permettent d’éclaircir ou de noircir le trait. La possibilité de réécrire les histoires à l’infini
  • Utiliser le story board
  • Se rappeler de changer l’échelle de plans de nos questions.
  • Ou même poser la caméra à un autre endroit
  • De superbes outils pour mettre de la distance entre le problème et le sujet

Et quant à la résolution de la quête initiale de la soirée, chacun.e  est libre de trouver ses propre réponses. Ce que je retiens, mois, c’est que pour aider les personnes et collectifs que nous accompagnons à avoir le « director’s cut » de leur histoire et réaliser des films indépendants et libres, l’une des pistes est peut-être encore de les laisser jouer les différents rôles nécessaires pour faire un film. Dans les films indépendants et libres, en effet, faute de moyens, l’auteur ou l’autrice occupe souvent les différents rôles dans la chaîne de production… Et le producteur ou la productrice se fait souvent discret.e…

Personnellement je mobilise les outils qu’offrent le cinéma, les langages  visuels et séquentiel sont des outils mobilisables pour m’aider dans ma pratique de facilitatrice et formatrice à donner les moyens aux personnes et collectifs que j’accompagne de jouer tous ces rôles. Je ne mobilise pas forcément sans la métaphore du cinéma en direct avec eux. Elle peu rester mon jardin secret à moi. Pour m’aider à prévenir (ou diagnostiquer…) mes sorties de route de praticienne.Parce que le plus important, une voix  dans la salle le résume :

  • Laisser de la place de l’autonomie

 Fin. Alors que les lumières se rallument et que chacun.e s’apprête à quitter la salle, deux voyageuses de la soirée expriment leur envie d’explorer aussi une autre histoire qui n’était pas à l’affiche soir : créer le contenu du film en approche narrative. C’est une autre histoire…

 Générique :

La soirée conférence dont vous venez de lire l’’audio-description’ écrite a été superbement produite par Andrée Zerah qui m’a donné le Director’s Cut.

Je tiens ici à chaleureusement l’en remercier 😉

Catherine Tanitte

4 réflexions au sujet de « Projection au coin du feu »

  1. Merci Catherine d’avoir si poétiquement revisité cette soirée sur grand écran.
    Je reconnais bien le talent créatif et narratif que tu as su nous faire partager durant cette soirée.
    Merci aussi pour les outils que tu as partagés : du storyboard au voyage du héros en passant par le cadrage des questions de coach qui m’a bien fait réfléchir.
    Au plaisir de te retrouver pour une prochaine séance.
    Isabelle

  2. Bonjour Catherine,
    Merci infiniment d’avoir raconté l’histoire de cette séance spéciale du 5 novembre dernier à laquelle je n’ai pas pu assister. Merci de nous emmener dans cette variation cinéphile et narrative qui donne une métaphore visuelle très intéressante. Travaillant beaucoup avec les jeunes, je vais leur proposer un “director’s cut” pour leur donner l’opportunité de monter le film de leurs rêves, avec tous les espoirs que cela leur donneraient.
    Au plaisir de vous rencontrer,
    Véronique

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.