Des chansons qui rallument la mémoire

Savez vous ce qui se passe lorsqu’une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer écoute ses chansons préférées ? Son identité se remet en route.

L’un des multiples apports de David Denborough aux thérapies narratives est d’avoir créé un ensemble de techniques de documentation poétique à travers l’écriture de chansons. Nous en avons déjà amplement parlé dans ce blog, ayant eu le privilège d’importer ces techniques et de les adapter en langue française. Le documentaire de Netflix intitulé «alive inside, a story of music and memory » prolonge ces idées d’une façon spectaculaire.

Suivant sur une période de trois ans le travail de Dan Cohen, travailleur social américain spécialisé dans les « caring homes » (ce qu’en France nous appelons les RPA), il nous montre comment les chansons, qui encapsulent des parties émotionnelles précieuses de notre identité, ramènent littéralement à la vie des personnes atteintes d’Alzheimer ou de démence. Les iPod nano dont il équipe ses patients sont des machines à reconnecter la mémoire et remonter le temps. Plus spécifiquement, cette “mémoire existentielle” dont André Grégoire a écrit qu’elle est la première endommagée par l’exposition à des traumas.

Le documentaire déconstruit aussi un système de santé américain complètement fou, mais pas si éloigné du nôtre, où il est facile de prescrire 1000 $ d’antipsychotiques qui éteignent en quelques mois tout sentiment d’initiative personnelle. Devenues des « patients », ces personnes ne sont pas décrites en tant que personnes mais uniquement à travers leurs dysfonctionnements et leurs échecs. Alors qu’il suffirait de 40 $ pour leur rendre la musique, et avec la musique, le sentiment de soi. Le film raconte les tribulations de Dan Cohen pour obtenir des financements et les refus plus ou moins hypocrites (fondation Apple en tête) des gardiens du système. Ce sont les réseaux sociaux qui finalement, ont fait connaître cette expérience, et les familles qui apportent la musique dans les maisons de retraite.

Le secret de ce miracle ? Une particularité neurologique : la musique est reçue et interprétée simultanément par une multitude de zones de notre système nerveux. Certaines dans les « sous-couches » émotionnelles très profondes, c’est pour cela qu’un morceau de musique peut nous faire pleurer instantanément. Or, ces zones du cerveau sont relativement peu atteintes, ou plus tardivement, par les maladies dégénératives. La musique nous reconnecte à une expérience physique et émotionnelle du monde, en cela (pourrait dire Julien Betbeze), elle est hypnotique. Or notre identité est fondée, comme l’ont montré les thérapies narratives, sur une mémoire émotionnelle dont nos récits sont des créations et des ancrages.

Ceci permet de comprendre assez bien comment l’audition de certaines chansons que l’on écoutait en boucle à une époque de notre vie, nous replonge instantanément dans une expérience totale du contexte : odeurs, lumières, et aussi la façon précise dont on se ressentait, rien ne manque. Ce voyage intérieur emprunte donc les chemins de notre cortex auditif, contournant les fonctions centrales associatives qui ne relient plus correctement les séquences. Là où un travail narratif pourrait apporter un plus, c’est en proposant aux personnes et à leurs familles des conversations sur le modèle de la « songline of life » de David Denborough (« qu’est-ce qu’il y a dans cette chanson qui vous parle de choses importantes pour vous ? ») afin de dégager les valeurs et savoirs reflétés par ces chansons préférées et–pourquoi pas ?– que surgissent d’autres souvenirs.

Si le simple fait de rendre le plaisir de la musique à des personnes qui en sont privées au seul motif qu’elle sont âgées, mentalement affaiblies et prises en charge par des institutions sans imagination, cela justifierait déjà que l’on s’y intéresse. Mais (en confortant au passage les travaux de Jeff Zimmermann et Marie-Nathalie Beaudoin), ça va beaucoup plus loin que cela : au lieu de soigner les symptômes, tenter “d’entrer en contact avec l’âme de la personne” à travers les affiliations musicales de son identité.

Et c’est le moment que nos vieilles sociétés s’intéressent de plus près à la façon dont elles effacent toute possibilité d’un récit et d’un rôle pour les personnes porteuses de vieillesse que nous allons tou-te-s devenir, un  récit joyeux et alternatif à l’histoire dominante de la déchéance et de la mort annoncées.

Michael Rossetto-Bennett
« Alive inside, a story of music and memory », 2014
Visible avec sous-titres français sur Netflix
Sinon sur YouTube
Remerciements à Jeanne Prévosteau

4 réflexions au sujet de « Des chansons qui rallument la mémoire »

  1. Curieusement je venait de m’abonner à Netflix…
    Hier j’ai regardé “Alive inside…”
    Ce documentaire renforce ce que j’attribue au rôle de la musique dans ma vie.
    Un jour j’ai écrit “sans la musique, aujourd’hui je serais morte”.
    Rêve, cauchemar ou réalité, mais il est certain que la musique est un fil qui me (nous)
    relie à la vie.
    Larmes, sourires, ou rires…. la musique est un “instrument” magique.

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