Notre prix Nobel

Il était la classe et l’élégance incarnée, notre prix Nobel de narrativité poétique va sans conteste à M. Léonard Cohen, qui vient de partir vers les étoiles, dans le sillage de sa chère Marianne.

A la question “qu’est-ce qu’une bonne histoire?”, David Epston (lors de son récent passage à Montréal puis Bordeaux) a répondu en prenant pour exemple son admirable discours  lors des Prince of Asturias Awards en 2011. Un récit qui mêle gratitude, retour aux sources, poésie, drame, nous fait voyager et vibrer… Partager ce diamant narratif est la manière narrative de lui rendre hommage proposée par nos collègues et amis de Relance Relationnelle (Suisse romande).

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lisez le transcript (en anglais)
Lisez le texte en Français (traduction par Fabrice Aimetti) : ci-dessous.

Discours de Leonard Cohen – Comment j’ai eu ma chanson

Votre majesté, vos Altesses royales, Excellences, Membres du jury, Distingués lauréats, Mesdames et Messieurs, c’est un grand honneur de se tenir ici devant vous ce soir. Peut-être, comme le grand maestro Riccardo Muti, je ne suis pas habitué à me tenir debout devant un public sans un orchestre derrière moi, mais je ferai de mon mieux en tant qu’artiste solo ce soir.

Je suis resté debout toute la nuit dernière en me demandant ce que je pourrais dire à cette majestueuse assemblée, et après avoir mangé toutes les barres de chocolat et les cacahuètes dans le minibar, j’ai griffonné quelques mots. Je ne pense pas que je m’appuierai dessus. De toute évidence, je suis profondément touché par cette preuve de reconnaissance de la part de la Fondation, mais je suis venu ici ce soir pour exprimer une autre dimension de gratitude. Je pense que je peux le faire en trois ou quatre minutes, et je vais essayer.

Alors que je faisais mes bagages à Los Angeles pour venir ici, j’ai eu un sentiment de malaise parce que j’ai toujours ressenti une certaine ambiguïté dans le fait d’avoir un prix de poésie. La poésie vient d’un endroit où personne ne commande et personne ne remporte de bataille, j’ai un peu l’impression d’être un charlatan d’accepter un prix pour une activité que je ne commande pas. En d’autres termes, si je savais d’où les bonnes chansons provenaient, je m’y rendrais plus souvent.

Je fus contraint, au milieu de ce supplice qui était de faire mes bagages, d’aller prendre ma guitare. J’ai une guitare Conde, qui a été fabriquée en Espagne dans le grand atelier du numéro 7 de la rue Gravina, un magnifique instrument que j’ai acquis il y a plus de 40 ans. Je l’ai sortie de sa boîte. Je l’ai soulevée. C’était comme si elle était remplie d’hélium. Elle était si légère. Et je l’ai portée à mon visage. J’ai mis mon visage près de la rosette magnifiquement conçue, et j’ai respiré le parfum du bois vivant. Vous savez que ce bois ne meurt jamais. J’ai respiré le parfum du cèdre, frais comme le premier jour où j’ai acquis cette guitare. Et une voix semblait me dire : « Vous êtes un vieil homme et vous n’avez pas dit merci.

Vous n’êtes pas revenu remercier cette terre duquel ce parfum provient ». Et donc, je viens ici ce soir pour remercier la terre et l’âme de ce peuple qui m’a tant donné. Parce que je sais que, tout comme une carte d’identité ne fait pas un homme, la cote de crédit ne fait pas un pays.

Maintenant, vous connaissez mon profond sentiment d’union et de fraternité avec le poète Frederico Garcia Lorca. Je pourrais dire que lorsque j’étais un jeune homme, un adolescent, et que je désirais ardemment une voix, j’ai étudié les poètes anglais et je connaissais bien leur travail, et je copiais leurs styles, mais je ne pouvais pas trouver une voix. Ce ne fut que lorsque je lus, même traduites, les œuvres de Lorca que je compris qu’il y avait une voix. Ce n’est pas que j’ai copié sa voix. Je n’aurais pas osé. Mais il m’a permis de trouver une voix, de localiser une voix, c’est-à-dire de trouver un soi, un soi qui n’est pas déterminé, un soi qui lutte pour sa propre existence.

En grandissant, j’ai compris que des instructions venaient avec cette voix. Quelles étaient ces instructions ? Ces instructions étaient de ne jamais se lamenter avec désinvolture. Et que si l’on doit s’exprimer sur la grande défaite inévitable qui nous attend tous un jour, cela doit être fait dans les strictes limites de la dignité et la beauté.

Et donc j’ai eu une voix, mais je n’avais pas d’instrument. Je n’avais pas de chanson.

Et maintenant, je vais vous raconter très brièvement une histoire sur la façon dont j’ai eu ma chanson parce que j’étais un joueur de guitare médiocre. Je frappais les accords. Je n’en connaissais que quelques-uns. Je m’asseyais avec mes amis du collège, pour boire et chanter des chansons folkloriques et des chansons populaires suivant l’inspiration de la journée, mais jamais au grand jamais je ne m’étais considéré comme un musicien ou un chanteur.

Un jour, au début des années soixante, je rendais visite à ma mère dans sa maison à Montréal. La maison est à côté d’un parc et dans le parc il y a un court de tennis, où beaucoup de gens viennent regarder les beaux jeunes joueurs de tennis pratiquer ce sport. Je me promenais en direction de ce parc que je connaissais depuis mon enfance, et là il y avait un jeune homme jouant de la guitare. Il jouait avec une guitare flamenco, et il était entouré de deux ou trois filles et garçons qui l’écoutaient. J’ai adoré la façon dont il a joué. Il y avait quelque chose dans la façon dont il jouait qui m’a subjugué. C’était la manière dont je voulais jouer et dont je savais que je ne serais jamais en mesure de jouer.

Et, je me suis assis là avec les autres auditeurs pendant quelques instants et quand il y a eu un silence, un silence opportun, je lui ai demandé s’il me donnerait des leçons de guitare. C’était un jeune homme venant d’Espagne, et nous ne pouvions communiquer qu’en parlant tous les deux dans un français très approximatif. Il ne parlait pas anglais. Et il a accepté de me donner des leçons de guitare. J’ai montré la maison de ma mère que vous pouviez voir du court de tennis, et nous avons pris rendez-vous. Nous avons fixé un prix. Il est venu à la maison de ma mère le lendemain et il a dit :

« Joue quelque chose pour moi que je t’entende ». J’ai essayé de jouer quelque chose, et il a dit : « Tu ne sais pas jouer, n’est-ce pas ? »

J’ai répondu : « Non, je ne sais vraiment pas jouer ». Il a dit : « Tout d’abord, laisse-moi accorder ta guitare. Elle est complètement désaccordée ». Il a donc pris la guitare, et il l’a accordée. Il a dit : « Ce n’est pas une mauvaise guitare ». Ce n’était pas la Conde, mais ça n’était pas une mauvaise guitare. Ensuite, il me l’a rendue. Il a dit : « Maintenant joue ».

Je ne pouvais pas jouer mieux.

Il a dit : « Laisse-moi te montrer quelques accords ». Et il a pris la guitare, et il a fait sortir un son de cette guitare que je n’avais jamais entendu auparavant. Et il a joué une série d’accords avec un trémolo, et il a dit : « Maintenant, à toi ». J’ai dit : « Il n’en est pas question. Je ne suis pas capable de le faire ». Il a dit : « Laissez-moi mettre tes doigts sur les barrettes », et il a mis mes doigts sur les barrettes. Et il a dit : « Maintenant, maintenant joue ».

Ça a été un désastre. Il a dit : « Je reviendrai demain ».

Il est revenu le lendemain, il a mis mes mains sur la guitare, il l’a placée sur mes genoux de la bonne manière, et j’ai recommencé à jouer ces six accords, une progression de six accords sur lesquels se basent beaucoup, beaucoup de chansons de flamenco.

J’ai un peu mieux joué ce jour-là. Le troisième jour, je me suis amélioré, un peu amélioré. Car je connaissais maintenant les accords. Et, je savais que même si je ne pouvais pas coordonner mes doigts avec mon pouce pour produire un trémolo correct, je connaissais les accords. Je les connaissais très, très bien.

Le lendemain, il ne vint pas. Il ne vint pas. J’avais le numéro de sa pension de famille à Montréal. J’ai téléphoné pour savoir pourquoi il avait manqué le rendez-vous, et on m’a dit qu’il avait pris sa vie, qu’il s’était suicidé.

Je ne savais rien à propos de cet homme. Je ne savais pas de quelle partie de l’Espagne il venait. Je ne savais pas pourquoi il était venu à Montréal. Je ne savais pas pourquoi il y était resté. Je ne savais pas pourquoi il était apparu près de ce court de tennis. Je ne savais pas pourquoi il avait pris sa vie.

J’étais profondément attristé, bien sûr. Mais maintenant, je révèle quelque chose que je n’ai jamais dit en public. Ce sont ces six accords. C’est ce modèle de guitare qui a été à la base de toutes mes chansons et de toute ma musique. Alors, maintenant, vous allez commencer à comprendre l’importance de la reconnaissance que je dois à ce pays. Tout ce que vous avez trouvé de bon dans mon travail provient de ce lieu. Tout, tout ce que vous avez trouvé de bon dans mes chansons et dans ma poésie a été inspiré par cette terre.

C’est pourquoi, je vous remercie beaucoup pour l’accueil chaleureux que vous avez témoigné pour mon travail parce que cela vous appartient vraiment, et vous m’avez permis d’apposer ma signature au bas de la page.

3 réflexions au sujet de « Notre prix Nobel »

  1. Chère Communauté,

    L’Histoire de l’humanité commence (artificiellement) avec l’écriture parce que nous ne possédons pas de quoi comprendre nos lointains ancêtres qui n’écrivaient pas. Nous avons donc fabriqué une période préhistorique peuplée de demi-abrutis et dure 45 000 ans pour la distinguer de la période de l’Histoire qui commence avec l’écriture il y a 3300 ans.

    Heureusement, grâce au génie de Carlo Ginzburg, nous savons que les histoires, nos histoires, les nôtres et celles de nos clients, existaient déjà à la préhistoire. Si on se base sur la plus ancienne culture vivante de la planète, celle des aborigènes d’Australie, les histoires existent même plus tôt, depuis 60 000 ans, empruntant pour supports la danse, la peinture sur le corps, les gravures sur les parois des cavernes ou le dessin sur le sol.

    Qu’est-ce qu’une bonne histoire ? Redoutable question. L’invitation est terriblement puissante car il s’agit de devenir le créateur d’une norme en matière d’histoire, une sorte de système de critères implicites et hiérarchisés . Quel dieu posséde le pouvoir d’établir une vérité universelle en matière de bonne histoire ? Quel maître ? Quel Grand prêtre ?

    Depuis 60 000 ans les histoires naissaient, se transformaient, se traduisaient, se partageaient sans qu’un système de normes universelles ne fut nécessaire pour les juger bonnes. Et en 2016 notre communauté narrative d’inventer le concept des bonnes histoires. Il y avait The Voice pour les bonnes interprétations de chansons, à quand The Story pour les bonnes histoires ? Quatre fauteuils, quatre docteurs es bonnes histoires et les candidats de Se raconter dans l’espoir de décrocher la première place. Au secours !

    Bien à vous
    Stéphane Kovacs

  2. Merci à vous d’avoir re-partagé ce grand moment de gratitude et d’humilité qui continue à me tirer les larmes aux yeux…
    Merci encore, Fabrice, pour la traduction.

    C’est une belle initiative que vous avez eu là, qui me réchauffe le cœur.
    J’aime que les praticien.ne.s narratif.ve.s osent convier morts et vivants dans nos clubs de vie…

    belle suite à tous et toutes !

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