Femmes-hommes : outils narratifs pour l’égalité

Par OLIVIER PERRIN.

Un atelier narratif pour faire avancer l’égalité

Pour être honnête, je n’étais pas complètement à l’aise en tant qu’homme, ce lundi matin d’octobre. Je partais pour animer un atelier de 2 jours avec des professionnels des RH dans l’administration. Un groupe composé essentiellement de femmes, réunies pour un atelier sur l’égalité professionnelle femmes-hommes. Le projet était de les aider à explorer la culture professionnelle dominante, systématiquement favorable au genre auquel j’appartiens : le genre masculin ! Ma mission : partager avec les participant·e·s des outils de coaching issus des pratiques narratives.

C’est Mathilde Delaunay, conseillère Mobilité Carrière, au Centre de Valorisation des Ressources Humaines (CVRH) de Nancy qui a pensé et réalisé ce projet.

Lors d’une première journée de sensibilisation sur ce thème avec Caroline De Haas, nous avions pu découvrir les chiffres clé et mesurer le chemin énorme qui reste à parcourir en matière d’égalité au travail. Pour n’en citer que deux :

  • Le salaire moyen des femmes est inférieur de près de 23% à celui des hommes.
  • Une femme consacre chaque jour en moyenne 2h de temps supplémentaire au travail domestique par rapport à son conjoint soit 14h par semaine !

Inégalité : la personne n’est pas le problème !

Le premier objectif était de travailler sur les stéréotypes et de partager tous ensemble des outils narratifs qui pourraient être utiles aux femmes et à ceux qui les accompagnent. Nous nous sommes donc concentrés sur la notion d’externalisation qui est au cœur même de l’approche narrative. Elle peut se résumer ainsi :

« Quoi qu’il arrive (et même si elle le pense elle-même), la personne n’est pas le problème ! »

Après une brève présentation de cette idée, de ses origines et de ses conséquences, nous avons expérimenté en binôme des conversations pour « externaliser » divers problèmes afin de s’entraîner à pratiquer l’externalisation.

Plusieurs personnes du groupe ont trouvé ces conversations utiles et pensent utiliser cette manière de faire avec les femmes qui viennent les voir et qui sont soumises à de nombreuses difficultés comme :

  • L’auto-censure (ne pas oser donner son avis ou proposer ses services).
  • La banalisation des compétences des femmes et de leurs talents.
  • Le plafond de verre – ou le plancher qui colle.
  • Les parois de verre : sortes de murs étanches entre des métiers ou fonctions considérés comme réservés aux hommes et ceux dévolus habituellement aux femmes…

Ces difficultés s’expriment plus particulièrement dans certaines situations : au retour d’un congé maternité ou parental ou lors d’une transition professionnelle comme un concours ou une mutation.

Mais au quotidien également, de nombreux freins pèsent sur la vie des femmes alors que les hommes n’y sont pas confrontés : charge mentale liée aux tâches domestiques, soucis pour les enfants, prise en charge de l’organisation logistique de la famille…

Décoller les étiquettes du front des femmes

Nous avons échangé autour de l’idée que la femme n’est pas en elle-même à l’origine des problèmes qu’elle rencontre mais qu’elle subit une histoire dominante omniprésente dans la société. Une histoire que l’on peut nommer « Inégalité ». Un ensemble de faits et d’opinions qui paraissent normaux à tout le monde mais qui maintiennent un fonctionnement profondément inégalitaire dans les services.

Le travail d’accompagnement, inspiré de l’externalisation narrative, consiste alors à rechercher dans le contexte social et dans la culture commune les définitions identitaires qui pèsent sur la femme. Identifier ces « étiquettes » qu’on lui colle symboliquement sur le front : une femme est douce, sensible, peut faire plusieurs chose à la fois, etc.

Explorer les effets de ces « étiquettes » sur les parcours et les choix de la personne. L’aider à évaluer si elle lui conviennent où si elle souhaite « décoller ses étiquettes ». Plusieurs personnes ont témoigné qu’elles faisaient déjà cela spontanément dans leur travail d’accompagnement. La découverte de la notion d’externalisation et l’expérience de l’atelier va les aider à le pratiquer plus consciemment, plus méthodiquement et plus souvent.

Si l’inégalité pouvait parler

Lors de la seconde journée, nous nous sommes donnés pour mission collective de trouver des leviers pour faire progresser l’égalité. Il est difficile de lutter contre un ennemi qu’on connaît mal. J’ai donc proposé au groupe de partir en exploration. Objectif : mieux comprendre l’inégalité. Ma collègue Céline Julien venait juste de me rappeler le travail réalisé par Dina Scherrer avec un groupe de collégiens. Elle avait fait parler « absentéisme » en proposant à des élèves de l’incarner. Nous avons donc proposé à trois personnes de jouer le rôle d’ « Inégalité » et nous les avons soumises à un interrogatoire poussé.

Accusée, levez-vous

Au départ, nous avons laissé « Inégalité » fanfaronner et se vanter de son grand succès, ainsi nous avons pu identifier ce qui lui donne sa force. Puis progressivement, nous avons questionné « Inégalité » sur ce qui la dérange ou l’entrave, sur ces points faibles et sur les situations où elle n’arrive pas à prendre le dessus… Voici quelques-une de nos questions à « Inégalité » :

  • Qu’est-ce qui te permet d’avoir autant d’effet sur les gens ?
  • Sur quoi tu t’appuies, qu’est-ce qui te donne de la légitimité ?
  • Comment tu t’y prends pour être si omniprésente ?
  • Quel est ton intérêt à agir ?
  • Quels avantages te procure ton action inégalitaire ?
  • Comment tu t’y prends pour t’immiscer dans nos métiers ?
  • Comment les comportements dans les services t’alimentent, te renforcent ?
  • Jusqu’où es-tu prête à aller si on ne t’arrête jamais ?
  • Qu’est qui te dérange, te met mal à l’aise, t’affaiblit ?
  • Qu’est-ce qui pourrait te fait barrage ?

Apprentissages

Ce qui s’est produit alors a été très étonnant pour nous tous. C’était comme si l’inégalité était parmi nous et nous livrait ses secrets. Les réponses que nous avons reçues ont été particulièrement riches et intéressantes.

Les forces de l’Inégalité

Tout d’abord, « Inégalité » prospère grâce une confusion entre « différent » et « inégal ». Voici ce qu’elle nous dit :

  • « Inégalité » tire aussi ça force d’un contexte social et médiatique qui lui est favorable :
  • « Inégalité » se porte bien dans un contexte où les compétences traditionnellement vues comme féminines sont systématiquement dévalorisées :
  • Elle s’appuie aussi sur des croyances largement répandues : « Une femme est douce et aime aider les autres, un homme est plus à l’aise avec la technique ».
  • Le fait qu’elle soit invisible ou minimisée et très souvent masquée est une autre de ses forces.
  • Nous avons décortiqué la situation d’une femme qui prend un poste dans un métier traditionnellement considéré comme masculin. « Inégalité » nous a alors révélé comment elle sort toujours gagnante d’une telle situation : instructif !

Quatre points faibles de l’inégalité que nous avons découvert

Après cet interrogatoire, nous avions l’impression collectivement d’avoir récolté une matière précieuse. Nous commencions alors à regarder différemment l’inégalité. On ne la voyait plus comme une fatalité mais comme un problème auquel on peut résister tous ensemble. Nous avons alors cherché à définir comment nous pourrions utiliser ses points faibles. Cela nous a permis d’identifier quatre leviers concrets qui seront des premières ressources pour faire avancer l’égalité :

  • Démasquer l’inégalité.
  • S’appuyer sur la loi.
  • Favoriser la parole.
  • Agir en collectif.

Pour chacun de ces leviers, nous savons maintenant de source sûre qu’il sera une vrai épine dans le pied de l’inégalité. Nous savons aussi comment le mettre en oeuvre. Nous voici donc au début d’un beau travail collectif à conduire et d’une aventure qui j’espère pourra s’étendre à d’autres régions et à d’autres communautés de travail.

8 réflexions au sujet de « Femmes-hommes : outils narratifs pour l’égalité »

  1. Je viens de lire l’article par rapport à ton intervention sur une publicité LinkedIn, bravo. Et je pense que les femmes entrepreneures du val d’oise devrait se rapprocher de toi. Comme la masterclass FaceBook qui tourne en ce moment pour les femmes.

  2. Une remarque pertinante que je prends d’Olivier, le fait que les outils nous ramènent à nos histoires familiales et/ou générationnelles où les outils rendaient possibles de belles créations d’artisanat et autre…

    bref, super article, quoi qu’il en soit….

    merci, Olivier

  3. Quelle belle initiative, ce beau voyage de découverte et de partage, bel hommage à la puissances des Pratiques Narratives pratiquées avec finesse et délicatesse.

    En plus, accompagnées par un membre de la « majorité », ces personnes qui vivent le poids de l’inégalité ont pu explorer ce problème social venant du contexte élargi… bravo!

    (J’ai juste envie d’ajouter, comme ceux qui me connaissent peuvent en témoigner, je réagis toujours au mot « outils » que je trouve réducteur appliqué à nos pratiques.) Je trouve que ton article n’illustre en rien des « outils » narratifs, mais par contre de puissantes pratiques narratives très ajustées à leur sujet, à leur publique, et à leur contexte, et une posture narrative bien équilibrée pour négocier ce sujet quand même challenging, en rendant hommage à l’égalité….
    merci

  4. Bravo pour cet article bien rédigé qui illustre concrètement comment les outils narratifs peuvent faire évoluer une situation pourtant bien ancrée. J’y ai retrouvé les idées clé de l’approche narrative, mes idées préférées …
    Cela m’évoque une expérience que j’avais vécue et racontée ici il y a bien longtemps : « Une journée narrative dans une PME « . Cette journée de cohésion d’équipe s’était déroulée naturellement, à partir de simples propositions narratives de ma part, comme si le processus se faisait tout seul. C’est ce qui m’avait le plus frappée.

  5. Génial ! Bravo à toi Olivier ! J’aurais aimé être une petite souris pour te voir brillamment animer cet atelier … cela avait l’air très puissant. Il est certain que toutes ces femmes et toi même avez dû repartir « différent » ! Merci pour ton partage.

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