Une histoire des pratiques narratives collectives

Dans un coin du blog Errances Narratives, il y a une photo qui représente une rue déserte d’Adélaïde en Australie, tôt le matin, inondée d’un soleil printanier. La photo est de piètre qualité parce que prise avec mon téléphone de l’époque (un iPhone 3 !). Pourtant, à chaque fois que je la regarde, je retrouve le puissant sentiment d’excitation et d’appréhension que je ressentais ce matin-là en marchant à travers les rues silencieuses vers l’église St Andrews où j’allais participer à mon tout premier séminaire australien de thérapie narrative, quelques mois à peine après la mort de Michael White. Le titre du séminaire était “power of song” et l’enseignant un certain David Denborough.

Je m’étais inscrit à ce “pre-conference workshop” depuis Bordeaux plusieurs semaines auparavant, en finalisant mon premier voyage en Australie, une folie que je m’étais offerte pour m’engager le plus complètement possible dans ces idées narratives dont j’étais tombé amoureux lors de la visite de Shona Russell et Sue Mann en 2005, puis de Michael White à Paris en 2006 et 2007. Un collègue, qui avait participé au tout premier séminaire de Michael à Paris, l’été 2004, m’avait dit : “toi qui écris des chanson et qui fais du coaching, l’approche narrative te permettrait de faire les deux à la fois”. Il avait raison.

En arrivant à St Andrews, accueilli à la façon chaleureuse et simple des anglo-saxons, je me demandais avec curiosité qui pouvait bien être ce Monsieur Denborough dont j’avais entendu parler lors d’un séminaire parisien de Michael White, où l’idée qu’il était possible d’écrire et d’interpréter des chansons avec les paroles des clients avait été mentionnée – déclenchant chez moi un enthousiasme intergalactique.

Photomaton DDA un moment, je vois entrer un jeune avec des dreads jusqu’en bas du dos et des tongs. Il nous dit bonjour, nous installe en cercle et nous demande “comment la musique est-elle entrée dans vos vies et qu’est-ce que sa présence dans vos vie a rendu possible ?” Il note frénétiquement nos réponses, puis après quelques minutes passées à gribouiller de sa petite écriture de myope, il s’installe au piano et nous fait interpréter tous ensemble une chanson (d’où sort-il la mélodie : mystère) écrite avec nos paroles. Choc.

Ça a été le début de ma relation avec DD, comme on l’appelle pour le distinguer de “l’autre David”. J’ai découvert à la fois un pionnier infatigable de l’activisme narratif politique et social, un théoricien de l’identité collective et de sa réparation, un artiste complet à la fois musicien, auteur de théâtre, écrivain, un sportif de haut niveau… en un mot, un phénomène, l’une de ces personnes comme on en rencontre quatre ou cinq fois dans une vie et qui vous amènent vers des points de bascule.

DD a accepté deux invitations à venir enseigner en France. La première fois, c’était avec Cheryl White qui a apporté une contribution essentielle au développement de la thérapie narrative dont elle a été, et est toujours aujourd’hui, à la fois une inspiratrice et une architecte et une tisseuse de communautés. La deuxième fois, c’était l’année dernière et nombreux sont les membres de notre groupe francophone qui ont vécu à leur tour ce point de bascule dans leur pratique -et sans doute aussi dans leur vie- qui résulte de la rencontre avec lui. “Il n’y a pas de guérison sans justice”, voici le genre de phrase-boussole qu’il nous a laissées.

Aujourd’hui, après avoir traduit et publié “beyond the prison, gathering dreams of freedom”, Fabrice Aimetti a l’excellente idée de traduire et partager ce texte essentiel, brillant et éclairant, qui retrace l’histoire des pratiques, narratives collectives et les replace dans leur contexte : celui de l’amitié, de la révolte et de l’espoir.

Voici, pour toutes celles et ceux d’entre nous qui ont reçu les narratives par petites séquences techniques, une lecture essentielle pour relier les points et transformer leur savoir en histoire. On y rencontrera de nombreuses figures qui ont inspiré et apporté leur pierre à la création des pratiques narratives. Aujourd’hui, lorsque confiné.e.s dans nos quatre murs, nous nous réconfortons au fil de visioconférences Zoom géantes en dessinant des arbres de vie guidés par Dina Scherrer, nous rendons hommage en permanence au travail et au talent de David Denborough, artiste discret à la générosité et à l’humour illimités, infatigable source d’inspiration pour toutes celles et ceux qui se dressent ici pour que vive la cause narrative.

Pierre
Pierre Blanc-Sahnoun
Cofondateur de la Fabrique Narrative
Grand chasseur de Monstres et de Dragons

6 réflexions au sujet de « Une histoire des pratiques narratives collectives »

  1. Merci Fabrice, merci à la Fabrique pour ce travail essentiel de compilation, traduction, mise à disposition. Cette lecture ravive à mon esprit des garde-fous (ou garde-personne-ayant-une-relation-particuliere-avec-une-histoire-en-decalage-avec-la-norme-sociale-en-vigueur) vite perdus de vue. Quoiqu’essentiels.
    Je suis toujours estomaquée par l’engagement viscéral, les solides appuis méthodologiques, et les intuitions basées sur un travail titanesque, qu’illustre ce temoignage, chez les grands développeurs et fondateurs des pratiques narratives. « A l’ombre des géants »…

  2. Je voulais ajouter ma voix à ces remerciements pour toi Pierre, et L aFabrique, et pour toi Fabrice pour ce travail qui me donne accès à la richesse de ce texte car je ne suis pas très à l’aise en anglais… Des bises !!!

  3. Bonjour Pierre,

    Merci pour cet article qui une fois de plus renforce l’idée que c’est le collectif qui apporte la “guérison”. En tant qu’individu social nous portons cette tension entre être soi et être l’autre. Ensemble cela prend tout son sens.
    J’organise depuis le début du confinement des groupes de résilience où la pratique narrative est un puissant levier de connexion à soi et au autres.

    sonia

  4. Merci Pierre, merci Fabrice, je me fais un cadeau cet après-midi : bon fauteuil et lecture de l’article de DD.

  5. Pierre, tu nous donnes envie de rencontrer David reviendra -t-il en France?
    Merci pour ton texte , j’avais chaud de marcher avec toi dans les rues australiennes.
    Anne

  6. L’Australie, 2009… je n’y étais pas, mais que de souvenirs.
    Tu avais eu la gentillesse de donner des nouvelles au jour le jour.
    J’avais déjà mis une main dans la marmite… là j’y ai plongé complètement et définitivement.
    Merci Pierre, merci Fabrice, merci à toutes et tous.
    Plus que jamais nous avons besoin des un(e)s et des autres.

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