Paysage relationnel, émotionnel et mémoriel

Par Eric Brison.

Récemment j’assistais à la formation de Catherine et Fabrice sur le re-membering et tout cela débuta logiquement par la présentation du concept de Paysage Relationnel.

Je fus à la fois séduit et remué par cette représentation. Le schéma clarifia instantanément un certain nombre de problématiques qui m’habitaient sans que j’en eusse vraiment conscience. Mais surtout j’eus l’indicible sensation que la figure appelait à des prolongements liés à mon expérience des arts martiaux.

DÉFINITION DU PAYSAGE DE LA RELATION

Le paysage de la relation permet d’augmenter les possibilités de tissage d’une histoire alternative en épaississant une navigation limitée entre les seuls paysages de l’action et de l’identité. C’est en cela que le concept est très utile et permet de donner une extraordinaire consistance au re-membering.

Si je me réfère au principe de paysage relationnel, tel que l’introduit J. Betbèze comme troisième point d’appui de l’identité narrative avec les paysages de l’action et de l’intention, c’est à partir de la relation que nous vivons avec l’autre que nous pouvons définir les actions qui conduisent à la relation à soi. C’est dans ces trois dimensions distinctes, mais indissociables, que le sujet se construit. Dans un espace de collaboration, l’individu trouve la possibilité de constater la reconnaissance de son existence dans un monde où il obtient la possibilité d’agir, permettant ainsi à son être d’exister au travers des valeurs et des intentions qui lui donnent corps. C’est donc en fonction de la qualité de la relation entre soi et l’autre que le paysage se construira.

EXPRESSION DU PAYSAGE DE LA RELATION

La représentation du paysage est propre à chacun. Elle s’effectue en plaçant sa personne au centre de plusieurs cercles concentriques délimitant des anneaux dans lesquels les acteurs de vie viennent se placer. Chaque cercle représente un niveau d’influence, d’autant plus grand qu’il est proche de la personne au centre. On peut imaginer des cercles d’equi-influence, comme les lignes de niveau autour du point culminant d’une montagne. Les acteurs que l’on y place sont : toute entité qui a de l’influence sur la vie de l’individu, quel que soit son type, agréable ou pas, acceptable ou non, autorisée ou non. Les gens plus ou moins proches, viennent de facto peupler le paysage, mais d’autres entités auxquelles la personne ne pense pas spontanément viennent s’inviter dans le décor. On peut incorporer des gens célèbres qui ont nourri notre éducation. On peut citer d’autres êtres vivants comme des animaux ou des végétaux. On peut ajouter des êtres imaginaires, des personnages de roman, des lieux ou plus largement des objets, voire des symboles. En fait tout ce qui fait sens, ou a fait sens un jour, pour la personne, ce qui l’a construite ou l’a influencée dans ses choix.

RENÉGOCIATION DU PR

Un des intérêts de cette représentation est que chacun a le pouvoir de renégocier la place des acteurs sur le paysage, physiquement ou, si cela n’est pas possible, symboliquement.

Pour ma part, en observant le schéma que j’avais établi à ce moment, en tant que réalité de mon paysage relationnel, et avant de déplacer les acteurs, je m’étais interrogé sur la justesse de leurs placements. Cela m’avait amené à réfléchir sur la signification de l’influence. Une phrase m’était alors revenue en mémoire : “Ce qui compte ce n’est pas la réalité, mais la représentation que l’on en a”. En effet, dans “Les cheveux du baron de Münchhausen”, Paul Watzlawick, un des fondateurs de l’école de Palo Alto, expose que les influences sur soi sont le résultat d’une interprétation de la réalité qu’il nomme réalité du deuxième ordre qui, ajoutée à la réalité matérielle objective (du premier ordre), crée notre propre réalité totale, forcément subjective.

Il m’était alors apparu que j’avais placé les entités sur le graphique non pas en fonction des influences qu’elles avaient sur moi, mais plutôt en fonction de l’importance de l’influence que je leur accordais. J’avais une première piste pour les repositionner.

Mais que pouvait bien signifier “renégocier symboliquement une influence” ? Cela me ramena à la définition de la proximité de tel ou tel acteur afin de savoir sur quel anneau d’influence le positionner. Que veut dire avoir de l’influence sur moi ? Quelqu’un peut être très présent sans affecter mon comportement ou mon état d’esprit. À l’inverse quelqu’un peut être physiquement très éloigné et me contraindre dans mes actes. C’est le cas pour moi, par exemple, lorsqu’un politique vote une loi contraire à mes convictions, mais que je suis obligé de suivre. Sa proximité physique est nulle mais son influence est énorme.

C’est à ce moment que je compris qu’une influence n’est grande que si elle m’affecte, c’est-à-dire si je suis émotionnellement impacté. En effet, si je n’aime pas cette loi, mais que je l’applique en l’acceptant sans y attacher d’importance, l’impact émotionnel n’opère pas. C’est peut-être de cette manière que l’influence d’un acteur de ma vie qui ne me convient pas peut être renégociée sans modifier la proximité de l’acteur en question.

UTILISATION DU PR

L’occasion d’utiliser le concept précédemment décrit se présenta très rapidement. Une personne est venue me consulter pour que je l’aide à faire un point sur vie. Sans problématique explicite à traiter, je lui ai proposé de clarifier son paysage relationnel.

Elle se plaça au centre de la figure avec bien évidemment sa famille dans le premier cercle, mais aussi l’alimentation bio qui a un impact quotidien sur son comportement.

D’autres personnes et activités, en interaction avec elle, régulièrement mais moins souvent, telle une formation de psychosomaticien ou sa passion pour l’archéologie sont venues agrémenter l’anneau suivant. Plus éloigné, elle a placé les occasionnels, fonction des circonstances, et enfin encore au-delà des souvenirs. Interrogée sur qui ou quoi avait de l’impact en permanence sur elle, elle a ajouté deux personnes de son entourage dans le cercle le plus proche, sa mère récemment décédée et son amie d’enfance avec qui elle venait de rompre.

Cette représentation a d’emblée permis la prise de conscience de l’influence néfaste pour elle de la présence émotionnelle de ces deux personnes, dont elle n’arrivait pas à se détacher. Elle décida qu’il était temps d’avancer dans les deuils nécessaires.

CONNEXIONS DU PAYSAGE RELATIONNEL

En repensant à cette notion d’influence émotionnelle, un parallèle avec la proxémie, puis un autre avec les arts martiaux, me sont apparus.

PARALLÈLE PAYSAGE RELATIONNEL ET PROXÉMIE

La proxémie est un concept qui fut étudié par l’anthropologue Edward T.Hall dans “La dimension cachée”. Le sociologue y explique que notre façon d’occuper l’espace est marqueur de l’identité. Il dénombre quatre zones. La distance intime jusqu’à 45 cm est la zone qui s’accompagne d’une grande implication physique et d’un échange sensoriel intense. Au-delà et jusqu’à 135 cm, la distance personnelle est celle qui est utilisée pour les conversations entre proches. De 1,20 m à 1,35 m s’opèrent les interactions courantes avec les amis et les collègues de travail. Enfin l’espace public se trouve à une distance de plus 3,7 m de la personne. Je cite E.T. Hall sur l’hypothèse qui sous-tend cette classification : ” La conduite que nous nommons territorialité appartient à la nature des animaux et en particulier à l’homme. Dans ce comportement, l’homme et l’animal se servent de leur sens pour différencier les distances et les espaces. La distance choisie dépend des rapports individuels, des sentiments et des activités des individus concernés ”

PARALLÈLE PAYSAGE RELATIONNEL ET ARTS MARTIAUX

Cette distanciation instinctive voit une application directe dans la pratique des arts martiaux pour laquelle on parle de bulle de sécurité. C’est l’espace autour de soi, où rien de néfaste ne peut m’arriver (souvent l’espace occupé bras tendus). En effet, si quelqu’un sur le trottoir d’en face m’invective, on reste au stade de l’agression verbale et les conséquences sont minimes. Par contre, si l’individu belliqueux traverse la rue, à mesure qu’il s’approche, la menace s’accroît. La bonne pratique des arts martiaux veut que l’on maintienne une distance la plus la grande possible. La fuite, ou du moins l’éloignement, en est le moyen optimum. Cela n’étant pas toujours possible, ce n’est que lorsque l’individu agressif entrera dans ma bulle de sécurité qu’une riposte (et je ne dis pas « réaction » à dessein) deviendra nécessaire. Afin d’optimiser l’efficacité de cette riposte tout en maintenant l’effet à une juste mesure, il est indispensable que l’état émotionnel (la peur ou la colère) soit maîtrisé, sous peine d’une sur-réaction ou d’une sous-réaction fatale.

Dans cet exemple le lien entre distance physique et distance émotionnelle est mis en évidence. Mais ce lien n’est pas fixe. Faites l’expérience de quelqu’un qui lève brusquement la main vers vous. Même s’il n’est pas très proche, une réaction de retrait interviendra, générée par la peur d’une hypothétique agression. Un des fondements au Systema Martial Art que je pratique consiste à s’entraîner à gérer la peur qui se crée lorsque quelqu’un vous agresse.

QUE NOUS APPRENNENT PROXÉMIE ET SYSTEMA SUR LE PAYSAGE RELATIONNEL ?

Proxémie et arts martiaux nous font prendre conscience de l’existence d’une bulle de sécurité émotionnelle dans laquelle une intrusion non autorisée nécessite une action, un éloignement physique ou émotionnel. C’est exactement le principe de la renégociation symbolique d’un acteur, mais cette fois-ci non plus de façon matérielle mais virtuelle.

Il apparaît autant dans la proxémie que dans les arts martiaux que les distances d’influence s’établissent en fonction de l’impact émotionnel que la personne autorise dans l’interaction. Cela nous ramène au paysage de la relation en pratiques narratives pour lequel la distance est bien de nature émotionnelle. Combien de temps l’acteur que je considère passe-t-il en relation avec moi ? En y portant attention, on s’aperçoit que la proximité émotionnelle est en lien avec le temps passé à se préoccuper de la relation. Ainsi la distance devient temporelle

Partant du constat d’une distance temporelle dans le paysage relationnel, on peut considérer que l’élargissement des cercles concentriques est construit sur le temps. Plus le cercle est loin de la personne, plus le temps passé par l’acteur dans l’émotionnel de la personne est faible. Cela nous indique une piste intéressante pour éloigner un acteur qui se serait introduit dans notre espace de sécurité identitaire sans notre consentement ou pour rapatrier quelqu’un de valeur que j’aurais oublié. C’est exactement ce que j’ai décidé de faire en cultivant le souvenir d’un père disparu et me détachant des exigences d’une mère intrusive. Ce que je vais désirer, c’est passer plus de temps émotionnellement chargé avec les acteurs choisis et le minimum avec les autres. Ce temps subjectif sera d’ailleurs différent du temps de nos montres, car comme Einstein nous l’enseigne, le temps est relatif au référentiel que l’on décide d’utiliser…

La notion de temps lié au cercle nous amène à relier notre réflexion à celle de mémoire des souvenirs. Il est alors possible de chercher à rappeler des souvenirs utiles, perdus dans les limbes des cercles extérieurs, en tant que racines profondes de l’identité.

Tout cela nous conduit à une représentation tridimensionnelle du paysage de la relation pourvu de deux axes du temps. Avec l’idée que le paysage de l’individu se nourrissant de plus en plus d’expériences de vie, verrait la surface de son paysage s’élargir chaque jour un plus à mesure qu’il engrange des souvenirs sur son cercle extérieur. Cette représentation me fait penser à un univers émotionnel en expansion à l’image de notre propre univers.

La première étape des renégociations pourra ainsi être d’éloigner les acteurs qui n’ont pas une influence conforme aux valeurs de la personne afin de lui redonner de l’espace pour l’action. Mais ça, ce sera du ressort de la personne elle-même. Par contre, la recherche d’une identité plurielle épanouie étant au final le but des pratiques narratives, le re-membering des souvenirs heureux, fondateur de l’identité, oubliés aux confins des cercles extérieurs sera certainement la piste à ne pas négliger.

2 réflexions au sujet de « Paysage relationnel, émotionnel et mémoriel »

  1. Merci Eric pour la renégociation “relationnelle “magistrale de cet article.

    J’ai beaucoup aimé ton analyse et la métaphore, les métaphores..poétique et topologique (ouh ! le vilain mot)

    Poétique parce qu’il y a une métaphore avec les arts martiaux et d’autres références relationnelles, associatives, sociologiques, personnelles…

    Topologique,au sens mathématique du terme: cela illustre bien les liens entre les différents espaces et l’étude de ces espaces selon leurs propriétés et le facteur temps présent dans les “dits-mensions” ( les dimensions du “dits”, du récit,etc….) . J’ai dit “facteur temps” parce que je ne savais pas comment le formuler… ton article, montre bien, dans une approche narrative, dans une approche post-moderne, que le passé n’est pas passé mais il s’écrit. L’histoire, se ré-écrit. L’enveloppe du souvenir (pour reprendre ta formule) se conjugue au présent de la narration avec les renégociations du “club de vie”, du lien avec acteurs, les personnages et des valeurs vers la co-construction d’une identité.
    En tout cas, MERCI ! ta représentation de l’univers en expansion illustre bien le voyage narratif et la renégociation avec les différents “acteurs” du paysage de la relation.

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