La tâche aveugle de la Narrative ?

Par Charlie Crettenand et Séverine Pierron*

Il y a quelque temps, je (Charlie) proposais à Séverine d’allier nos sensibilités pour vous proposer un tissage subversif, à vous chère communauté narrative. Ce sont les émotions issues de la découverte de son puissant poème “du fond de ses tripes”, comme elle dit, qui a inspiré l’écriture de cet article. Merci Séverine de m’avoir (enfin !) permis de mettre des mots sur ce sujet qui me tient tout particulièrement à cœur…

La puissance des récits comme façonnant et influençant la vie des gens n’est plus à démontrer pour toutes les personnes et professionnel·les·x qui vibrent au rythme des idées narratives. Pourtant, il est un récit tellement colossal qu’il est difficile (inconcevable?) d’y échapper, si omniprésent qu’il s’impose à toutes les alternatives, si “vrai” qu’il semble impensable à déconstruire, si englobant qu’il s’inscrit jusque dans nos corps, si dominant que notre regard sur le monde en est pétri et “impossibilise” tout écart à cette norme.

J’ai nommé : la construction binaire de notre société, supposément composée d’hommes et de femmes.

Être femme ou homme, et avant ça fille ou garçon est d’une telle évidence que ce statut est (quasiment) objectif. Si taboue semble être sa remise en perspective, en récit, sa contextualisation ou sa ré-historicisation que peu d’auteur·es s’y penchent, du moins, peu d’écrits se retrouvent autant dans le contexte francophone que narratif. Pourquoi ?

Alors que la thématique du genre nous concerne tous·tes·x, puisque nous avons tous·tes·x un (ou plusieurs) genre(s), pourquoi ce silence, cette absence de conscience de notre communauté narrative ? (Z se le demandait déjà en 2012. Presque 10 ans plus tard, le sujet est toujours aux abonnés absents).

Pour ne citer qu’un seul exemple, même Nancy Huston, dont je cite volontiers “L’Espèce Fabulatrice” comme un excellent essai au sujet des récits constitutifs de notre/nos identité(s) (à commencer par l’histoire de notre prénom) et nos sociétés, fait habilement l’impasse sur la question de la “fabulation” du genre.

S’il est généralement admis que le genre est socialement construit, beaucoup continuent de s’appuyer sur l’argument biologique suivant, apparemment incontestable : puisqu’il existe des hommes et des femmes biologiques, la relation au genre semble logique. Vraiment ? QUID des personnes intersexes (près de 2% d’entre nous) qui n’entrent “biologiquement” dans aucune des deux cases (ce qui a notamment pour conséquence d’être soumis·es·x à d’atroces mutilations génitales précoces pour être “conformes” à cette bicatégorisation) ?

Et si… la biologie était aussi soumise aux logiques des récits et utilisée au service des injonctions normalisantes ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’une femme ou un homme, biologiquement parlant ? Nous plaçons-nous au niveau chromosomique, gonadique, hormonal, cellulaire, anatomique (interne / externe) ? Force est de constanter qu’il n’existe en réalité aucun consensus clair dans le monde scientifique pour déterminer le sexe aussi précisément au niveau biologique. La variabilité et la diversité sur tous ces niveaux est beaucoup plus importante que les deux possibles auxquels nous sommes éduqué·es·x (à ce sujet, consulter l’excellente brochure Sexesss). Et c’est sûrement une bonne nouvelle !

Pourtant, chaque bébé se voit assigné·e·x à un sexe/genre binaire (in utero d’abord, confirmé à la naissance), sur la base de l’observation de l’apparence de ses organes génitaux externes… Autrement dit, chaque enfant se voit raconté·e·x de manière genrée dès la conception, ou presque…

Serait-il, dès lors possible (souhaitable ?) de percevoir et d’appréhender les gens hors de la binarité ? Serait-ce une manière de rendre hommage à notre diversité ?

Mais pourquoi donc la bicatégorisation est-elle aussi dogmatique et semble imperturbable, hors d’accès à la mise en récit(s) ? Pistes de réponses… Bicatégorisation comme outil de domination; comme instrument de colonisation des corps et des esprits; comme assignation à des rôles et des stéréotypes de genre (oh combien difficilement démontables…); comme façon de justifier l’oppression de la part de la catégorie socialement valorisée et présentée comme référence (jusque dans notre langue : le masculin l’emporte) sur l’autre catégorie (constamment minorisée, discriminée et même violentée).

Et si un pas de côté permettait de mettre en lumière les agissements sournois de ce discours dominant décidément trop “aplatissant”, pauvre et stigmatisant ? Comment effectuer ce pas de côté ?

Je me questionne… Sur les possibilités de discours alternatifs, de réalités “parallèles” déjà là mais étouffées, cachées, “silencées” comme les récits saturés par les Problèmes savent si bien le faire…

Qu’est-ce que ce discours binaire produit comme “bon” ajustement dans la vie et l’expérience des gens ? Qu’en est-il des personnes qui se sentent “en-dehors” ? Comment se saisir, de la réalité de la violence de cette machine à normalisation binaire ? Comment comprendre, sur l’oppression quotidienne et systématique face à d’autres manières d’être au monde ?

Intermède poétique… Narrative et rébellion du genre, par Séverine Pierron :

On te disait Elle, tu te révèles Il.
En transition d’une rive à l’autre.
Ton genre est une construction sociale, une fiction normative.
Demander la permission à l’Etat pour changer ton prénom ou ton genre. Demander la permission à l’Institution médicale pour changer ton corps. Contrôle de ton corps, colonisation de ton genre. Ton corps dans des rôles qui suffoquent.
A quel moment ton corps et ton identité cessent de t’appartenir pour devenir la propriété de la société ? A quel moment ce système t’interdit d’accéder au corps de ton identité ? La violence au service de la norme.
Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce qu’une femme ? Une mise en récit de soi. A l’image du/de la migrant·e, toi, transgenre, tu traverses les frontières que la société a érigé pour contrôler les corps, les histoires.
Le vivant est en mouvement. Les genres sont fluides. Les identités sont mouvantes et multiples. Elles se réinventent sans cesse, elles respirent, elles vivent. Elles ne s’arrêtent pas aux frontières. Cette liberté, elle se réclame, elle s’exige. Elle s’invente et se construit à chaque instant. Elle offre à ton corps l’espace et le temps de trouver ta place.
Quand la narrative déconstruit le genre, elle te libère de tout ce magma d’injonctions insupportables, de cette jungle de normes étouffantes. Ce chemin te permet de déconstruire, de reconstruire, de renaître, d’écrire une autre histoire dans un autre corps. Une ouverture de conscience pour enfin vivre ta subjectivité rebelle et laisser la place au dissident du genre que tu es.
Honorons ce corps choisi, honorons la biodiversité humaine, la biodiversité tout court.

Un brin de réflexions

Je t’invite à prolonger ces considérations si tu veux bien te prêter au jeu des questions…

  • Quels discours dominants au sujet du genre, du sexe, du corps se sont invités à la lecture de ces textes ? Quels discours alternatifs sont apparus ?
  • Quelle est la place de la thématique du genre dans ta vie actuellement ? (vie privée et pro) * En quoi te définir en fonction de ton genre (assigné à la naissance ou non) est-il important pour toi ? Pourquoi ?
  • Dans quel(s) domaine(s) de ta vie es-tu particulièrement perçu·e·x sous le prisme du genre ? (professionnel, familial, associatif, magasins, cadre sportif, etc.)
  • Depuis l’enfance, quelles injonctions relatives aux rôles de genre as-tu entendu ? (qu’elles t’aient été adressées ou non)
  • Raconte une fois où tu as ressenti de l’agacement face à des injonctions ou des stéréotypes de genre, par exemple “toutes les femmes sont…”
  • En quoi cet agacement se connecte-t-il à quelque chose de fondamental pour toi ?
  • A quelles idées dominantes au sujet du genre as-tu déjà résisté d’une manière ou d’une autre ? Quelles histoires te viennent à l’esprit ? (Cette question et les suivantes sont une traduction et adaptation issues du cours en ligne proposé par le Dulwich Centre : Queer Narrative Practice, “Pratiques narratives Queer”)
  • Quelles ont été les répercussions de cette(ces) résistance(s) ?
  • Comment as-tu pu résister à ces idées ? Quelles compétences, connaissances ou relations as-tu utilisées à ce moment-là ?
  • Qu’est-ce que cette résistance a rendu possible dans ta vie ? Qu’a-t-elle rendu possible pour d’autres personnes dans ta vie ?

Pour aller plus loin…

  • Lexie (2021). Une histoire de genres. Guide pour comprendre et défendre les transidentités. Ed. Marabout.
  • Medico, D. et Pullen Sanfaçon, A. (dir). (2021). Jeunes trans et non binaires. De l’accompagnement à l’affirmation. Ed. du Remue-Ménage.

* Séverine et Charlie sont formé·es aux Pratiques Narratives et concerné·es par la question trans* en tant que parents et êtres humain·es !

6 réflexions au sujet de « La tâche aveugle de la Narrative ? »

  1. Dans le gloubi-boulga actuel sur ces sujets, je veux juste témoigner de là où j’en suis. Il y a pour moi “de base” des hommes et des femmes, qui se reproduisent pour perpétuer l”espèce ( et je suis père*3 et grand-père*2,5 donc je sais de quoi je parle ! )et/mais cela ne m’empêche pas de reconnaitre et respecter l’existence d’autres corps et d’autres aspirations LGBTQ+++… qui, par leurs positionnements “en marge” du mainstream biologico-culturel doivent être reconnus et respectés, tant nous savons aussi par ailleurs que les innovations sociétales naissent principalement aux marges. Je ne crois pas que ce soit une “tâche aveugle” mais plutôt une “zone de gros inconfort” et c’est très bien comme ça ! (à suivre …)

  2. Bonjour,

    Merci à vous pour vos lectures et vos commentaires.

    Comme Lionel, je partage l’avis que cet aveuglement ne concerne pas que la communauté narrative, il est plutôt un symptôme général de notre société… Toutefois, j’ai bon espoir que cette communauté narrative francophone en particulier (peut-être parce que je l’aime beaucoup) puisse s’atteler à mettre cette thématique en récit et débuter un dialogue…

    Pierre et Catherine, je pense qu’il y a un point de malentendu dû à ma formulation dans l’article : je parlais spécifiquement d’un manque au sein de la communauté narrative francophone. Je sais bien que David Denborough s’est emparé de ces questions il y a déjà fort longtemps, que le Dulwich Centre propose, entre autres, ce fabuleux cours en ligne mentionné dans l’article, ou Charley Lang (“Queer Counseling & Narrative Practice” via Reauthoring Teaching).

    J’aime ta formulation Pierre selon laquelle les thématiques féministes et Etudes Genre ont initialement constitué un des fleuves qui ont alimenté les idées narratives. Par contre, je ne suis pas persuadé·e que ça soit souvent explicité (pas aussi souvent que d’autres “fleuves originels” privilégiés en francophonie). Je me suis étonné·e de n’avoir jamais vu passer de texte/article ou de séminaire/atelier/formation en “narratif français” sur ce thème. Si ça existe, je suis preneur·euse !

    Catherine, je suis touché·e de lire que tu as pu ressentir cet article comme potentiellement stigmatisant de ta condition de “femme, blanche, hétérosexuelle, occidentale, gagnant de l’argent et plutôt bien insérée dans la société”. Son intention était de faire voler le cadre normatif de la construction binaire homme/femme en éclat, ou plus modestement, “créer quelques ronds dans l’eau” comme dit Séverine, et d’inviter plus de choix, de liberté et de nuances… Je poursuis donc volontiers la discussion à ce propos avec toi en privé…

    A noter que cet article s’empare spécifiquement de la question du genre et pas de la thématique queer ou LGBTQ+. Il y aurait encore tant à dire ! Avis à toutes les personnes qui auraient envie d’y réfléchir, de lire, d’écrire, de se rencontrer…

    Merci à toutes les personnes prêtes à être bouleversées ou secouées par les propositions/questions de cet article…

  3. Une prise de conscience – toujours en chemin pour moi – que votre article, merci, conforte, alimente… Il contribue à déconstruire une histoire tellement intégrée… depuis si longtemps !

  4. Jolie fugue à deux voix, poésie puissante et déconstruction décapante. Moi (vieil homme blanc occidental traversé par de multiples récits bétonnés sur le socle de la certitude d’être un homme) j’ai pris conscience de ce truc il y a quelques années. C’était à Vancouver, à une “TC” (pour Therapeutic Conversations) conférence, organisée par Stephen Madigan et son gang de badass narratifs. La conférence était entièrement consacrée aux Queer Narrative Practices et il y avait donc des personnes de tous les sexes et de tous les genres avec toutes les combinaisons possibles entre les deux. Et c’est là que je me suis rendu compte que j’étais désorienté parce que la première question totalement inconsciente que je me posais lorsque mon regard tombait sur un autre être humain était : “fille ou garçon ?”, avec des cascades de savoirs et de récits derrière. Il a fallu que je rencontre plein de personnes ni filles ni garçons ou bien les deux pour me rendre compte de cette question automatique implantée loin dans ma tête. Et aussi passée cette prise de conscience, le fait que ça n’a pas vraiment d’importance et que la rencontre est d’autant plus authentique qu’elle se fait hors codes de genre. Ce qui m’a aidé, c’est la rencontre avec tant de diversité que tout classement devient dérisoire, et aussi de parler avec les personnes, ce qui a “démonétisé” ces récits dominants de genre. Je crois que le sujet est aussi ancien que la narrative et qu’il constitue l’un des fleuves qui l’ont alimentée. Par contre, là où je vous rejoins, c’est que c’est un peu un point aveugle dans la narrative francophone, du moins de mon époque, très coachique, mais c’est que ça change et quand vous remettez du politique dans l’approche, moi je trouve ça très bien. Bises,
    Pierre

  5. Je ne crois pas que ce sujet soit une tâche aveugle Charlie. David Denborough évoque ces sujets plusieurs fois dans ses livres. Je me rappelle aussi avoir vu une photo de lui où il échangeait avec Conchita Wurst, je ne sais à quelle occasion. Nous abordons dans nos ateliers sur la déconstruction le questionnement des conceptions basées sur les oppositions purement binaires de notre société occidentale et je donne beaucoup d’exemples. Les questions du sexe et du genre sont traitées, au même titre que les questions de race, de handicap ou de tout autre vision politique, sociale et économique…
    Je suis ravie que vous fassiez un focus sur ce sujet aujourd’hui et je sais à quel point il te tient à coeur Charlie. Je sais aussi à quel point nous devons être vigilants dans nos séances d’accompagnement à ne pas se laisser aller à nos idées reçues ou croyances qui répondent à un regard dominant sur le monde .Mais en tant que femme, blanche, hétérosexuelle, occidentale, gagnant de l’argent et plutôt bien insérée dans la société, je ne voudrais pas être stigmatisée non plus pour ce que je suis.
    J’ai entendu une maman d’enfant transgenre l’autre jour m’inviter à venir moi aussi “dans la marge”, me disant qu’il y avait dans la marge de la place pour tout le monde et qu’on avait tous une bonne raison d’y être. J’ai adoré cette idée.

  6. Pas sûr que cet aveuglement ne concerne que la communauté narrative. C’est la société tout entière qui préfère voir le monde en catégories binaires : masculin ou féminin, gauche ou droite, croyant ou athée, bien ou mal…

    Le continuum, la fluidité, la nuance, les hésitations, les allers-retours, c’est inconfortable, cela suppose d’abandonner les étiquettes, d’aller chercher l’humain et la singularité de l’individu derrière les apparences.

    Merci pour cet article, et notamment pour le lien vers le bouleversant témoignage de Steph Lum.

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