Lusophonie externalisante : 4 clés pour s’en inspirer.

Par Julie Cardouat

Les langues traduisent une certaine vision du monde et façonnent à leur tour nos représentations. C’est ainsi que la grammaire externalisante nous donne l’opportunité de transformer profondément nos histoires.

La culture lusophone est fortement ancrée dans l’instant présent et sa langue le lui rend bien. En portugais, le problème est mis à distance par une distinction syntaxique très claire entre situation passagère et état constant.

Ainsi, pour exprimer le verbe « Être » en français, la langue portugaise utilise deux auxiliaires différents :
– L’auxiliaire Estar, employé pour décrire un état momentané. « Estou contente » ( = « Je suis contente au sens « Je me sens contente »). « Estou trabalhando » (= « je travaille » ou sens « je suis en train de travailler »).
– L’auxiliaire Ser, employé pour décrire un état dans ce qu’il a de durable. « Sou francês » ( = Je suis français.e »).

La langue portugaise offre des nuances jusque dans la définition du bonheur : « Estou feliz » nous parle d’un bonheur fulgurant ( = « Je me sens heureu.x.se) alors que « Sou feliz » exprime un état profond et durable (= Je suis intrinsèquement heureu.x.se).
Le portugais utilise un autre garde-fou pour distinguer les différentes temporalités dans le récit : le gérondif. Il permet de différencier une action en cours, ou une action ponctuelle, d’une action régulière et stable.

-« Estou morando com minha mae » (= « J’habite chez ma mère » au sens de « En ce moment, j’habite chez ma mère »)
-« Eu moro com minha mae » (= « J’habite chez ma mère, au sens de « J’habite chez ma mère de façon permanente »).

On retrouve l’emploi du double-auxiliaire et du gérondif dans d’autres langues d’origine ibérique (l’espagnol, le catalan, le galicien). Elles s’ancrent ainsi volontiers dans le paysage de l’action. Pour autant, la plupart des langues romanes, dont le français, n’ont pas adopté cette nuance linguistique.
La langue française agit presque de façon contraire : ses auxiliaires « être » et « avoir » peuvent enfermer l’individu dans un état, qui, à l’origine, n’est peut-être que passager. L’instant devient le constant. « Lorsqu’il parle devant la classe, il est timide ». Pour peu que le contexte se reproduise à plusieurs reprises, le français fige pour de bon cet état dans notre paysage identitaire jusqu’à en faire un trait de caractère. « Il EST timide ».
Le français prend le parti de tisser un lien fusionnel entre la personne et son vécu à un moment donné de sa vie. Ainsi nous associons assez facilement l’individu « au problème » pour qu’ils ne fassent qu’un. «Lorsqu’il parle devant la classe, il A peur ». L’auxiliaire avoir nous dit implicitement que la personne s’est appropriée la peur. Il la possède (ou il est possédé par la peur, c’est selon). On pourrait presque s’entendre penser : « la peur a eu raison de lui ! » et désormais : « C’est officiel, c’est un trouillard ! ». Alors, peur un jour, peur toujours ?

Voici comment la langue portugaise nous raconterait l’histoire de ce garçon qui s’exprime devant ses camarades : « A l’instant où il parle devant la classe, il ressent de la peur ». Dans cette situation précise, la langue portugaise formulerait « Ele esta COM medo », littéralement : « Il est AVEC la peur ». Et là l’histoire est tout à fait différente de la version française. On imagine aisément la personne main dans la main avec sa peur…jusqu’au moment où, en se dirigeant vers le tableau pour prendre la parole, il la laisse derrière lui. En synthèse et pour conclure ce parallèle, là où le français nous dit que la personne EST le problème, le portugais nous parle de la personne ET du problème. La grammaire externalisante lusophone permet de lâcher la main à ce qui est de passage. Elle amenuise le pouvoir de l’histoire dominante en laissant la part belle aux histoires alternatives.

Comment s’en inspirer dans nos pratiques de l’approche narrative, en français ? La réponse se trouve dans ces 3 clés linguistiques :

Clé n°1 : reformuler en utilisant « A cet instant » ou « En ce moment ».
Clé n°2 : reformuler en utilisant « je suis en train de … »
Clé n°3 : reformuler en utilisant « je me sens » au lieu de « je suis » ou « j’ai ».

Voici une illustration du résultat :
Histoire n° 1 : « Je suis triste. Je doute sur mon avenir. Je suis perdu.e. »
Grâce au trousseau de clés, j’ouvre une porte vers d’autres histoires alternatives avec vue sur le champ des possibles :
Histoire n°1 bis : « En ce moment, je me sens triste. Je suis en train de douter sur mon avenir professionnel. A cet instant, je me sens perdu.e. »
Cette phrase ainsi reformulée nous murmure à l’oreille que demain est un autre jour. Peut-être même qu’aujourd’hui est un autre jour! Une nouvelle page alors peut s’écrire.

JC

PS : Clé n° 4 : se mettre au portugais ! (et plus largement, aux langues)

6 réflexions au sujet de « Lusophonie externalisante : 4 clés pour s’en inspirer. »

  1. Magnifique. Un autre praticien narratif qui résume ma pratique multilingue en un article. Gratitude!

    Ótimo 🙂 Um outro colega que fala do meu trabalho narativo num artigo. Que bom! Obrigada.

    Si l’anthropologie culturelle comme partenaire des quêtes identitaires vous parle, voici un extrait de ce que je partageais l’an dernier à propos de la “saudade” dans un article pour PsyExpat…

    (…) Un exemple significatif : ce que nous appelons “ambivalence” entre un sentiment de joie et un sentiment de tristesse, entre la douleur d’une perte et le souvenir attendri de ce qui a été, s’exprime avec emphase dans les cultures lusophones via la saudade – un état d’être proche de la nostalgie de celui qui regrette ET savoure les événements, en sublimant ce double état interne en une forme d’art partageable avec autrui : le fado, un chant qui vient des -et prend aux- tripes. La saudade transcende en effet le désespoir par une célébration. Ce ressenti simultanément agréable et désagréable, dont l’apparente contradiction nous obligerait presque ici à “choisir” comment on se sent (“ça va ou ça ne va pas ?”), révèle là-bas une nuance inédite dans la palette des émotions possibles à vivre. (…)

    Au plaisir d’en discuter 😉

  2. Tellement juste, le maitrise de 3 langues, même seulement 3 developpe une plasticité grande pour introduire des concepts sémantiques regarder le monde autrement.

  3. Merci Julie pour ces idées très inspirantes. Je suis, comme Nuage semble-t-il, du côté de ceux qui creusent !!! Qui creusent les idées… Il me tarde de te retrouver pour l’atelier 2. Qui sait ce que cela va t’inspirer d’autre…

  4. Merci beaucoup, Julie, pour cette réflexion multi culturelle sur un sujet passionnant de comment les langues nous façonnent.

    J’ai toujours été interpelée par l’hébreu , qui, par exemple , pour dire “je vais” dit “Ani Holechet”: ce qui se traduit plutôt en “moi en état d’aller” ou moi= en mouvement.

    Ca rejoint ce que tu dis sur le portugais, et ça ajoute une “pierre à l’édifice” de l’importance du contexte élargi, y compris la langue!

    Merci! Elizabeth

  5. Hi hi hi … rien que le titre du post est tout un programme : “Lusophonie externalisante : 4 clés pour s’en inspirer” … et là on commence en mode Clint Eastwood à se dire : le monde se divise en deux catégories, les praticiens narratifs et néanmoins addicts qui se disent “ça va être chouette et probablement poétique” et le reste du monde qui se dit “duh” ! Merci de ce joli post qui nous rappelle à quel point les langues nous façonnent, en nous encourageant à une pratique individuellement multiple, pour nous aider à décoller nos identités et nos manières de les définir. Je vous recommande aussi en rebond de visualiser cette conférence d’Heinz Wismann, de laquelle j’étais sorti en pleurant car j’étais dans la salle, tellement j’étais touché, et je crois que cela a un lien avec ce post : https://www.youtube.com/watch?v=m6zH5R8xY68&feature=youtu.be #ComprenneQuiPourra

  6. Très intéressant! Merci beaucoup de nous faire comprendre que la langue portugaise est une langue optimiste et donc les portugais sont des gens optimistes

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